CAUSES DU DISSENTIMENT DES PHILOSOPHES
§ Ier. - — Degré différent d’analyse ou de synthèse.
En présence du débat qui divise aujourd’hui les premiers de nos naturalistes, on ne sera sans doute pas surpris que les philosophes se soient long-temps partagés en écoles différentes ou contraires. 11 semble que rien ne soit plus facile que de voir si une limace est ou n’est pas la même chose qu’un cerf, et si la jambe du bœuf est ou n’est pas taillée sur le même plan que l’aile de la colombe. Ce problème, qui a l’air d’une plaisanterie, occupe cependant de nos jours des hommes fort sérieux, et ils le résolvent dans des sens opposés. Etonnez-vous maintenant que les philosophes qui avaient à comparer non pas des objets matériels, qu’on juge en ouvrant les yeux , mais des pensées , des sentimens, qu’on ne peut saisir qu’en se repliant péniblement sur soi-même, aient pu différer d’avis sur ces phénomènes intimes; les uns confondant ce que les autres jugeaient dissemblable, et chacun proposant une classification diverse des mêmes faits.
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Au dissentiment des psychologues, comme à celui des naturalistes, on peut assigner deux raisons. Voici la première: les sciences se construisent par la synthèse et l’analyse; on rapproche les objets par de certaines qualités, et on les distingue par d’autres. Dans ce travail nous avons à éviter deux excès opposés : l’un est d’arrêter trop tôt les distinctions et de rester dans des points de vue trop généraux, du haut desquels on néglige de notables différences ; l’autre est de pousser les distinctions trop loin, et d’arriver à un degré où elles cessent d’avoir de l’importance. Il ne faut donc abuser ni de la synthèse , ni de l’analyse. En physiologie on a quelquefois voulu ramener les cinq sens à un seul : on faisait observer que la lumière touche la rétine de nos yeux, comme les corps tangibles sont en contact avec l’épiderme de notre main , et les corps savoureux avec les papilles de notre langue; on ajoutait que l’odeur vient frapper notre narine, comme l’onde sonore notre oreille. Nous n’avions donc que le sens du tact. Mais pourquoi ne donner qu’un seul nom à des phénomènes si divers, et s’obstiner à ne voir qu’une ressemblance, là ou les différences sont bien plus frappantes et jouent un rôle beaucoup plus important ? Le tact de l’œil nous donne des perceptions si éloignées de celle que nous fournit le tact de la main, qu’en vérité il est sage de s’en tenir ici aux distinctions plutôt qu’aux analogies, et de regarder comme cinq fonctions profondément séparées le tact, la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût.
En grammaire, il n’est pas impossible de ramener toutes les parties du discours à deux élémens : le substantif et l’adjectif; voire même à un seul, en faisant remarquer, comme Condillac , que le substantif et l’adjectif s’emploient à notre gré l’un pour l’autre : le beau est vrai , le vrai est beau; le père est coupable , le coupable est père, etc... Mais si l’on ne voit qu’une seule forme dans tous les mots , on se condamne à ne pas tenir compte des différences
remarquables qu’ils présentent, et on arrive à la science du porteur d’eau , qui écrit tout d’un trait unevoido pour une voie d’eau, parce qu’il ne distingue aucune partie dans cet ensemble.
D’une autre part faut-il avoir aussi peur de la synthèse, que la petite grammaire de L’homond, qui ne fait même pas remarquer que mon ; mien , grand , petit , sont également des adjectifs , et que ce qu’on appelle le pronom personnel n’est autre chose qu’un substantif P Ne reconnaître qu’une partie du discours , c’est rester de gaîté de cœur dans l’incomplet et l’obscurité, mais en compter dix, c’est arriver à des subdivisions frivoles, négliger des ressemblances dignes d’attention , et demeurer dans un autre genre d’ignorance et d’incomplet.
Déjà en zoologie, on avait voulu confondre en une seule classe les vertébrés , les articulés et les mollusques; alléguant que le système osseux était intérieur chez les premiers, extérieur chez les seconds, et microscopique chez les troisièmes. C’est réduire la science à un seul fait , ou plutôt c’est ne vouloir rien savoir. Mais aussi descendre à distinguer quatre cents espèces de cirons , en mesurant avec des microscopes inusités la bouche de ces êtres imperceptibles , c’est faire de la science de pygmée , qui ne conviendrait qu’à des hommes de la taille des fourmis.
On engage ainsi l’histoire naturelle dans les subtilités de la scholastique. En effet, les philosophes du moyen âge ont eu pour défaut capital d’exagérer l’analyse d’une des formes de la pensée , et d’arriver à des distinctions trop minutieuses pour mériter de fixer les regards d’un.homme.
Il serait aisé de suivre ainsi les inconvéniens d’une synthèse trop large et d’une analyse trop méticuleuse , soit dans la théorie, soit dans la pratique des beaux-arts, de la morale, et de la politique.
La masse du public ne va pas bien loin dans la généralisation , ni dans la décomposition , et sous ce rapport elle
est inférieure aux savans qui développent l’une ou l’autre méthode; mais elle voit toujours un peu de l’ensemble et un peu des détails , et n’est pas exposée à ce que la préoccupation de l’un des deux termes du rapport lui fasse perdre de vue le terme opposé. Si l’humanité tout entière pouvait se laisser un jour absorber dans la méditation de l’unité métaphysique, elle oublieraitle labourage, qui n’est qu’une forme et un détail ; d’une autre part si elle allait se perdre dans la décomposition d’un insecte ou d’une fleur, elle ne se souviendrait plus de l’harmonie du monde , et ressemblerait au fleuriste de Labruyère : « Dieu et la na- « ture sont en tout cela ce qu’il n’admire point; il ne va pas « plus loin que l’ognon de sa tulipe. » Il semble qu’un dessein de la Providence la retienne dans le milieu qu’elle occupe, et voilà pourquoi, tout inférieure qu elle soit aux savans et aux philosophes , elle peut cependant les redresser en leur rappelant celui des deux termes dont ils ont perdu la mémoire. Mais les philosophes n’obéissent pas toujours à sa voix ; au lieu de lui présenter des points de vue d’analyse ou de synthèse qui ne soient pas trop éloignés du milieu où elle se tient, pour qu elle puisse les accepter, les uns s’élèvent à des généralités qui confondent tout, les autres se plongent dans des décompositions qui mettent tout en poussière, et qui offrent par là un autre genre de confusion.
Tel est donc le premier motif de désaccord qu’on rencontre chez les naturalistes et chez les psychologues. Entre les deux excès que nous avons signalés, et auxquels un petit, nombre seulement s’abandonne, les autres s’arrêtent, dans l’échelle des classifications, à des degrés plus ou moins voisins du sommet ou de la base.
§ II. — Amour de l’unité.
Parlons maintenant de la seconde cause de leur désunion. Nous sommes doués d’un penchant naturel qui nous
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fait croire non seulement à la stabilité des phénomènes que nous avons constatés par l’expérience, mais encore à leur généralité. Ainsi, lorsqu’on a trouvé que les corps solides sont compressibles, on est tenté de croire que les liquides le sont aussi, et on les soumet à une foule d’expériences, jusqu’à ce qu’on ait pu leur étendre cette qualité. Elle est alors proclamée loi physique , et elle nous plaît mieux dans cette généralité que si elle ne s’était appliquée qu’à un petit nombre de corps. Ainsi Kant , remarquant que les différences entre les planètes offrent un rapport constant qu’il ne retrouve plus entre Saturne et la première des comètes , incline à croire qu’on découvrira quelque jour un nouvel astre dans cet intervalle. Quelque temps après Uranus est découvert, et notre esprit est satisfait. Ainsi encore Franklin soupçonne qu’il doit y avoir identité entre l’étincelle électrique et l’éclair, et quand il est parvenu à s’en assurer, sa découverte contente notre besoin de généralité. Dès qu’on a trouvé un fait particulier, c’est-à-dire seul de son espèce , on cherche à le ramener à des faits semblables. Jusqu’à ce qu’on y ait réussi , on le regarde comme n’étant pas expliqué , et on dit qu’on ne le comprend pas. Il en est ainsi, par exemple , du soufre, qui à un certain degré de température entre en fusion comme les autres corps, mais qui, à un degré plus élevé , redevient solide au lieu de s’évaporer. Aussitôt qu’un fait devient général, on ne cherche plus rien et on lui donne le nom d’explication. Pourquoi cette pomme tombe-t-elle vers la terre? c’est que tous les corps gravitent les uns vers les autres. Arrivé là on n’en demande pas davantage. Un mystère pour peu qu’il soit général nous paraît n avoir plus rien de mystérieux.
Mais ce besoin de faits généraux , cette croyance à la généralité des phénomènes de la nature, que nous avons signalé en psychologie sous le nom d 'induction, et qui est un moyen puissant de découverte, est aussi une source
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féconde d’erreurs. A peine existe-t-ii une ressemblance entre deux ou trois faits , que nous voulons l’étendre à tous les autres, et si par hasard ce genre de ressemblance a été remarqué par nous-mêmes, l’amour-propre nous ferme les yeux sur les démentis que l’expérience peut donner à notre théorie. Il n’est pas de médecin qui, pour avoir trouvé un rapport entre deux ou trois maladies , n’ait soumis tous les autres maux à cette règle, et n’ait fait de son remède une panacée universelle. Les alchimistes ne voulaient voir dans la nature qu’un seul métal revêtu des diverses apparences que nous appelons or , argent, cuivre , mercure , etc... Descartes n’aperçut dans le monde physique que delà matière et du mouvement, et plus tard on affirma que la pensée n’est aussi elle-même qu’un mouvement et de la matière. Condillac, dans toutes les facultés de l’âme, n’en reconnaît qu’une seule qui se transforme, comme le métal des alchimistes, et il assure que croire au lever du soleil de demain, c’est le sentir. Enfin, en zoologie, il répugne à certains esprits que la nature ait travaillé sur deux plans, et on aimerait mieux retrouver le sternum des mammifères dans les antennes des- papillons , que de renoncer à funité qui nous séduit.
Or, le principe d induction , ou la croyance à la généralité des phénomènes de la nature , est irréprochable comme conjecture, et comme indication des expériences à faire, mais il devient funeste lorsqu’il nous entraîne premièrement à regarder comme prouvé ce qui n’est que probable tant que l’expérience ne l’a pas confirmé , et secondement à nier ou à défigurer les faits qui contredisent notre généralisation, et à proclamer comme réelles des unités démenties par l’expérience.
Telle est donc la seconde cause du désaccord des philosophes. Dans l étude de la nature comme dans l’étude de l’esprit, il n’a pas manqué de gens qui aient pris ainsi leurs conjectures pour des faits. En signalant le premier
PARALLÈLE DES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES. I()5 motif des débats scientifiques, nous avons parlé des hommes qui s’arrêtaient à des synthèses trop élevées, et par cela même peu instructives , mais ici la faute est bien plus grave ; car, dans le premier cas, si les généralités sont stériles, du moins elles sont vraies, au lieu que dans le second elles sont fausses. Ainsi , d’une part monter à de trop hautes synthèses, ou tomber dans des analyses trop infimes , et de l’autre imposer comme vérifiées des généralités mensongères, tels sont les deux vices dont toutes les sciences ont été infectées , dont elles ne sont pas encore affranchies, et dont elles ne se délivreront peut-être jamais ; telles sont enfin les causes des dissentimens qu’on remarque chez les naturalistes et chez les psychologues ; et si l’on peut reprocher aux seconds plus de désaccord qu’aux premiers , cette différence est suffisamment justifiée par la plus grande difficulté des matières dont ils s’occupent.
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