SENS EXTÉRIEURS PHYSIQUES
Si l’enfant qui vient de naître ne fait qu’éprouver de la souffrance ou du plaisir, et ne perçoit aucun corps, aucune lumière , aucun son , etc. , le moi se connaît déjà comme souffrant ou jouissant, et par cela même il se connaît comme existant, mais il ne connaît rien du nonmoi , car la douleur et la jouissance sont subjectives. Il est donc concentré alors dans la conscience. Mais si , comme il est plus probable , l’enfant à sa naissance perçoit les étendues tangentes ( j’entends par ce mot les corps qui le touchent ) , le moi qui ne se distingue pas de la douleur se distingue de l’étendue tangente , il a alors connaissance du non-moi.
L étendue tactile ou tangible est l’étendue susceptible d’être touchée; X étendue tangente est l’étendue qui nous touche; X étendue touchée est l’étendue que nous touchons. Tout le monde comprend ces mots et connaît la chose qu’ils expriment, mais on ne peut définir cette chose ni l’expliquer. Seulement on sait qu elle est ob-
Cil. I, DE LA CONNAISSANCE. SECT. II, 1»ERC. MAT. I(;
jective et non subjective ; c’est cette chose que nous appelons CORPS.
Parmi les étendues tangibles, il en est une que nous appelons notre corps , parce qu’elle a ce caractère particulier, que, tandis que nous la touchons, nous touchons par elle. Ainsi, je promène ma main sur toute la superficie de mes autres membres ; la main me les fait percevoir , mais eux me font percevoir la main. Cette étendue tangible a de plus la propriété de se mouvoir par l’influence de ma seule volonté , ce qui la rend mienne à un nouveau titre. Enfin elle est l’intermédiaire sans lequel je ne puis percevoir, ni elle-même , ni aucune autre étenidue tangible. Elle est donc mon corps, et de plus mon instrument , mon organe pour connaître les corps.
Indépendamment des étendues tangibles, nous connaissons des étendues de lumière ou de couleur. Tout le monde comprend encore ce que ces mots veulent dire ; mais on Ine peut définir la lumière qu’en la nommant. La lumière est ce que vous savez. Le moi la reconnaît pour objective tet ne la confond pas avec lui, comme une douleur ou un plaisir.
Nous remarquons que les étendues de couleur sont ordinairement liées aux étendues tangibles ; et de plus ique les premières nous sont connues par l’intermédiaire d’une partie de notre corps appelée œil.
Enfin nous percevons des sons , des odeurs , et des saveurs. Nous ne pouvons pas plus définir ces choses que les premières ; mais le moi ne les confond pas davantage avec lui-même. Nous remarquons encore qu elles sont liées ordinairement aux étendues tangibles, et qu elles nous sont connues à l’aide de certaines parties de notre corps appelées oreille , narine, palais.
Toutes ces choses liées aux corps , et qui ne sont perçues que par l’entremise du corps qui nous appartient , composent avec les étendues tangibles cette partie du
NON" moi , que nous appelons le monde corporel , materiel ou physique.
La faculté par laquelle le moi connaît le monde corporel est ce que nous appelons perception extérieure matérielle ; quelquefois on compte autant de facultés qu’il y a d’objets matériels différens , et on les appelle les sens extérieurs physiques.
Toutes les choses qui dans le non-moi ne sont ni tangibles, ni connues par l’intermédiaire de cette étendue tangible que nous appelons notre corps , sont dites incorporelles ou immatérielles , et rapportées au troisième mode de connaissance que nous nommons raison intuitive.
§ II. — De la signification que les philosophes ont donnée aux mots
SENSATION et IMPRESSION.
Les philosophes ont laissé beaucoup de vague dans l’emploi qu’ils ont fait du mot sensation. Ils ont confondu sous ce terme quatre élémens bien distincts :
i°. La connaissance de l’objet matériel non-moi, ce que nous venons de nommer perception matérielle .
2°. Le plaisir ou la peine qui nous arrive par nos organes physiques.
3°. L’action physique que l’objet exerce sur l’organe, et d’où résulte la perception.
4°. L’action physique d’où résulte le plaisir , ou bien celle d’où résulte la peine.
Ces quatre élémens ne marchent cependant pas toujours ensemble. Je perçois souvent un objet matériel de la manière la plus claire , bien qu’il me soit tout-à-fait impossible de dire si j’en éprouve de la peine ou du plaisir.
D’une autre part, quand je souffre du mal de tête, je ne perçois nullement la forme de l’organe affecté. Quelquefois un coup violent nous cause une vive angoisse,
sans que nous puissions dire quelle est la forme de l’instrument qui nous a frappés.
Enfin, lorsque nous sommes vivement préoccupés, l’action physique d’où résulte ordinairement la perception, et même celle d’où résulte le plaisir ou la peine, peuvent avoir lieu sans qu’il s’ensuive ni perception, ni peine, ni plaisir. Archimède nous offre un exemple de la première partie de cette vérité, et la seconde nous est prouvée par le soldat , qui, transporté d’ardeur , ne s’aperçoit souvent de sa blessure qu’au sang qui ruisselle sur ses habits.
Les philosophes ont donné le nom de sensation, tantôt à l’un, tantôt à l’autre de ces quatre élémens , et souvent à tous les quatre ensemble.
Quelquefois ils ont réservé le nom d 'impression à l’action physique exercée par l’objet sur l’organe; mais ils n’ont pas distingué l’action physique qui produit la perception de celle qui produit le plaisir, ou de celle qui produit la peine; distinction qui est nécessaire, puisque chacune de ces actions peut avoir lieu sans l’autre.
Secondement , ils n’ont pas toujours été fidèles à cette acception du mot impression , et l’on pourrait citer plusieurs passages de Reid lui-même où c’est tantôt l’impression qui est la cause de ce qu’il appelle la sensation r et tantôt la sensation qui est la cause de l’impression.
Ce philosophe n’établit pas non plus de distinction nette et précise entre ce qu’il appelle sensation et ce qu’il appelle perception , et il serait également facile de montrer qu’il prend souvent l’un de ces deux mots pour l’autre.
La faute de tout ce désordre doit être rejetée sur Locke, qui , le premier, a introduit en philosophie le mot sensation, et l’a détourné de son acception ordinaire.
§ III. — De la signification que nous donnerons au mot sensation.
La langue vulgaire est, sur ce point, beaucoup plus rigoureuse que celle des philosophes. Elle emploie le mot de sensation dans une acception restreinte, et même tout-à-fait différente des nombreuses significations que la philosophie a données à ce terme.
Elle use de ce mot toutes les fois seulement que nous sommes avertis de la partie de notre corps par laquelle nous arrive, soit une connaissance , soit un plaisir ou une peine, Ainsi la langue vulgaire dit : sensation de froid , de chaud , d’odeur , de saveur ; sentir la saveur , l’odeur , le chaud, le froid, le rude, le poli , parce que nous sommes avertis de la partie du corps par laquelle nous parvient la connaissance de ces phénomènes. Mais elle ne dit pas sentir le son, sentir la couleur, parce qu’en effet nous ne sommes pas avertis directement de la partie du corps par laquelle nous arrive la couleur , ou le son , à moins que l’un ou l’autre ne soit très-vif. Mais dans les cas ordinaires, on ne dit point en français : sensation de son, sensation de couleur. C’est Condillac qui, le premier, s’est servi de ce langage.
De même la langue vulgaire se sert du mot de sensation pour les plaisirs et peines du tact, de l’odorat et du goût , parce que ces phénomènes nous avertissent encore de la partie de notre corps par laquelle ils nous arrivent , et qu’ils se localisent dans nos organes ; mais à l’égard des plaisirs du cœur et de l’esprit on n’emploie le mot sensation que lorsqu’ils deviennent assez vifs pour nous occasioner, comme dit Buffon, un saisissement vers la région du diaphragme. Dans leur état ordinaire ? et lorsqu’on parle sans figure, on les appelle sentimens.
On voit donc que, dans l’acception delà langue vulgaire, la sensation est un phénomène tout-à-fait distinct des quatre élémens que nous avons énumérés dans le
paragraphe précédent. En effet, la sensation n’e3t pas la perception , car nous percevons les couleurs sans être avertis directement et par le fait même de la partie de notre corps qui nous transmet les couleurs. Elle n’est pas le plaisir ou la peine, car le plaisir que nous cause une musique ou un tableau ne se ressent point dans l’oreille | ni dans l’œil, comme le plaisir que nous cause une saveur se ressent dans le palais. Enfin , elle n’est point l’action physique exercée par l’objet sur l’organe, puisque dans les perceptions ordinaires de l’ouïe et de la vue il doit y I avoir action physique sur l’organe, et que cependant
)nous ne sommes pas avertis directement de la partie de notre corps qui nous transmet les sons et les couleurs.
Il faut que le son soit très-aigu, et la lumière très-vive, I pour qu’il y ait sensation , c’est-à-dire pour que nous
I soyons avertis que le son nous vient par l’oreille, et la lumière par l’œil. La sensation est probablement le résultat de l’action physique exercée sur l’organe, mais cette action ne l’entraîne pas toujours ; la sensation en est donc distincte. Parler de sensation indifférente , comme l’a fait Reid , c’est parler de sensation qui n’existe pas. Si la sensation est sentir l’action physique, ne dites point que la sensation existe lorsque l’action physique n’est pas sentie .
En nous tenant à la langue vulgaire , la sensation est donc pour nous ce phénomène remarquable, savoir : être averti de la partie de notre corps qui nous procure, i° une perception matérielle, 2° un plaisir ou une peine. Il faut distinguer ainsi des sensations qui accompagnent les perceptions, et des sensations qui accompagnent les plaisirs ou les peines.
On peut appeler les premières : sensations perceptives , et les secondes : sensations affectives; mais s’il n’y a point de sensations qui ne soient suivies de perception ou de plaisir ou de peine, il y a des perceptions et des plaisirs ou
peines non accompagnés de sensation , c’est-à-dire ne nous avertissant pas directement de la partie de notre corps qui nous les transmet.
On connaît maintenant l’acception que nous attachons au mot sensation; nous la rappellerons quand nous arriverons au livre des plaisirs et des peines. Quant aux perceptions dont nous allons nous occuper, nous aurons soin de noter celles qui sont accompagnées de sensation , et celles qui en sont dépourvues.
§ FV. — Données de la perception externe matérielle. i°. Du Tact.
Tout le monde sait ce que signifie le mot toucher , et doit comprendre les mots Retendue tangente , dont nous nous sommes servis plus haut. Ils emportent l’idée de quelque chose que le moi distingue de lui-même , qu’il réputé non moi, et qui diffère essentiellement delà couleur, du son, de l’odeur et de la saveur, autres élémens du non-moi, dont le titre est également la seule définition possible.
Nous avons vu plus haut que les étendues tangibles étaient ce que nous appelions corps, et nous avons exposé pour quel motif nous donnions le nom de notre corps à l’une de ces étendues.
La notion d’étendue sert d’occasion à la connaissance de l’espace absolu dont nous traiterons plus tard.
La faculté par laquelle nous percevons l'étendue tangente s’appelle tact.
Le tact s’exerce par toute la superficie de notre corps , et en certain cas par les parties internes de ce corps ; mais il s’exerce le plus souvent, et avec le plus de succès, par notre main. La main est donc le principal organe du tact .
Lorsqu’en promenant notre main sur la surface d’un corps nous arrivons à des points où nous ne touchons plus rien , nous regardons le corps comme fini.
Lorsque, sans revenir au point où nous étions, nous touchons de nouveau, c’est-à-dire, nous percevons de nouveau une étendue tangente , nous avons connaissance d’un autre corps , d’un second corps. Telle est l’origine de la distinction des corps , ou de la notion de pluralité des corps. Il y a ici intervention de la mémoire .
A l’aide de la même faculté , le tact nous fait saisir des •rapports de grandeur. Nous percevons directement le plus , le moùis ou X égalité d étendue des corps qui ne dépassent pas la longueur de notre main , de notre bras ou de toute autre partie par laquelle nous percevons les étendues tangentes. Si nous nous servons ultérieurement d’instrumens de mesure, il faut auparavant que nous ayons jugé l’étendue de ces instrumens eux-mêmes. De même donc que la conscience apprécie directement la durée relative des faits de sens intime, de même la perception matérielle juge directement l’étendue relative des corps tangens.
La preuve que le procédé artificiel qui nous sert à mesurer l’étendue a été devancé et engendré par l’emploi de nos organes tactiles eux-mêmes , c’est que nos instrumens de mesure ont long-temps porté les noms de ces organes, tels que, palme , pouce , coudée , aune ( ulna ), pied , etc.
Les rapports de distance entre les corps rentrent dans le rapport de grandeur. La position relative des parties extrêmes d’une étendue est ce qu’on appelle la forme. C’est encore le tact , aidé de la mémoire , qui nous fournit la notion de la forme tangible.
Nous verrons plus tard que la vue y est étrangère , et nous nous contenterons de citer ici l’exemple de l’aveugle Saundersow , devenu habile géomètre. Ce qui prouve que la forme appréciée par le tact est le point de départ de la géométrie.
Les organes tactiles nous font de plus percevoir en-
tre les étendues tangibles des rapports de dureté et de ténacité. Ici les organes tactiles sont aidés, non seulement de la mémoire qui entre dans toute notion de rapport dont lesdeux termes n’ont pasété connus simultanément, mais encore de la conscience qui nous avertit du plus ou moins grand effort que nous avons fait, pour rapprocher ou séparer les parties du corps que nous explorons.
La conscience de l’effort que nous faisons doit encore s’ajouter au tact , pour que nous percevions le poids des corps.
Il est facile de ramener aux notions précédentes celle de divisibilité, compressibilité, solidité , fragilité , malléabilité, ductilité, rudesse, liquidité, gazéité , accroissement , diminution , etc. *
Enfin le tact nous fait percevoir le froid et le chaud, la position des corps relativement aux diverses parties du nôtre, et par suite la position des corps entre eux et le mouvement relatif de ces corps. Il est aidé de la mémoire dans la perception du mouvement.
Le tact est le plus important de nos sens extérieurs physiques. C’est sur les propriétés tactiles que reposent le plus grand nombre des classifications, soit vulgaires, soit scientifiques. Rapports de grandeur et de petitesse, rapports de forme : zoologie, botanique, cristallographie, etc.; rapports de dureté : solide , liquide , gaz, etc., etc.
Le tact nous donne immédiatement, c’est-à-dire sans raisonnement, la certitude de l’existence objective de l’étendue tangente, de la forme tangible, et de toutes les autres qualités que nous venons d’attribuer à l'étendue tactile.
L’exercice du tact est accompagné de sensation , c’està-dire que nous sommes avertis de la partie de notre corps par laquelle nous arrive la perception de l’étendue tangible. (Voy. § 111.)
CH. I , DE LA CONNAISSANCE, SECT. II, PERC. MAT. 2y
2°. De la Vue,
Les étendues de lumière et de couleur diffèrent des étendues tangentes par leur nature, et non pas seulement par l’organe qui nous les transmet; car si, après avoir
1B abaissé le voile de là paupière, nous posons légèrement le doigt sur la pupille de l’œil, elle percevra une étendue tangente, et ne la confondra pas avec la lumière ou les couleurs.
Les physiologistes diront peut-être que des nerfs différens sont affectés par la lumière et le corps tangent. Mais c’est une assertion sans preuve , et quand elle serait vraie, il n’en faudrait pas moins que les deux objets externes différassent de leur nature pour que l’un fût sans action sur le nerf qu’affecterait l’autre,
La faculté par laquelle nous percevons les étendues de lumière et de couleur est appelée vue.
En percevant les étendues de lumière et de couleur , nous en percevons la forme, mais dans un seul plan vertical et coupant à angle droit le rayon visuel. La forme des apparences visuelles n’a donc que longueur et largeur; la profondeur n’appartient qu’à la forme tangible.
Quand l’œil est immobile , nous percevons involontairement des étendues et des formes visuelles de petite dimension ; dans ce cas la vue seule est en exercice.
Pour percevoir de plus grandes étendues, l’œil se meut et quelquefois aussi la tête; la vue est alors aidée , i° de la mémoire , 2° du tact , qui nous avertit du mouvement de la tête et de l’œil.
La vue ^ aidée de la mémoire , nous fait connaître la pluralité des couleurs ; elle nous en fait percevoir aussi 1 étendue relative , ou la grandeur, la position , le mouvement, l’agrandissement, et la diminution, mais toujours dans le même plan vertical. Si ces phénomènes ont
lieu hors clu champ qu’embrasse l’œil immobile, le tact nous avertit du mouvement des yeux ou de la tête.
Telles sont les seules données qui soient propres à la vue.
Toutefois, tandis que nos yeux sont ouverts et nous font connaître des étendues de couleur, nos mains nous font percevoir des étendues tangibles ; nous remarquons que ces deux étendues sont associées, c’est-à-dire qu elles existent au même temps et au même lieu ; que telle teinte correspond à telle profondeur, à telle distance ; tel agrandissement d’apparence visuelle à l’approche plus ou moins rapide d’un corps tangible, etc., Bien que ces associations ne soient pas indissolubles , comme nous le verrons plus bas, elles sont assez ordinaires pour que la mémoire et un principe, que nous analyserons à sa place, et que nous appelons induction , nous fassent compter à l’avenir sur ces associations, et pour qu’à l’aspect de telle étendue de couleur nous croyions à la présence de telle étendue tangible , etc., etc.
De cette sorte , la vue, par les notions qui lui sont propres , reproduit pour nous celles du tact ; elle nous fait juger qu’il y a des corps tangibles là où nous n’avons jamais touché; une fois instruite par le tact, elle en remplace l’exercice et en agrandit le domaine; elle nous fait saisir de vastes dimensions qui échapperaient à notre main et à nos moyens manuels de mesure, et, enfin, contribue à la notion et au plaisir du beau , soit dans la nature, soit dans les œuvres de l’art.
En connaissant la lumière et les couleurs, le moi ne les confond pas avec lui-même, ou avec ses opérations et ses états.
La vue nous donne donc la certitude de l’existence objective des étendues de couleur , et cela sans raisonnement , mais de prime abord par le fait même de la perception , ainsi que le tact nous a donné de prime abord
la certitude de l’existence objective de l’étendue touchée.
L’exercice de la vue n’est accompagnée de sensation ( voy. § III) que lorsque la lumière est très-vive ; mais dans ce cas la connaissance n’est pas nette , et la douleur tient dans le phénomène une plus grande place que la perception.
3°. De l’Ouïe.
Le son diffère , par sa nature , de l’étendue tangible et de l’étendue visuelle.
Il en diffère aussi, dans l’état actuel des choses, par l’organe qui nous en procure la perception. Mais si la main se trouvait tout-à-coup douée de la faculté de voir et d’entendre, nous ne confondrions pas davantage ces deux actions avec celle de toucher. L’étendue tangible, l’étendue visuelle et le son n’en demeureraient pas moins distincts.
La faculté par laquelle nous percevons le son s’appelle ouïe.
Nous avons vu que la conscience appréciait la durée de tout les faits intimes, et que par cette appréciation elle pouvait juger la durée des faits extérieurs. Toutefois le fait dentelle se sert le plus ordinairement pour apprécier la mesure des durées, c’est la perception ou le souvenir du son; de là vient qu’on appelle vulgairement défaut d'oreille l’inhabileté à juger de la mesure en musique.
A l’aide de la mémoire, l’ouïe saisit dans le son, indépendamment du rapport de durée,
i°. L'intensité , ou le degré de force ou de faiblesse.
2°. Le timbre j c’est-à-dire cette modification qui fait que nous distinguons la voix de la flûte, celle du violon , celle de l’homme, celle de tel ou tel homme, celle de tel ou tel instrument du même genre.
3°. La tonalité , ou les rapports de l’échelle musicale.
4° • V articulation , ou les modifications qui forment la parole.
30 LIVRE I, DE L’iNTELLIGENCE.
Tels sont les élémens simples du son. Il en résulte les combinaisons suivantes :
i°. Mesure , c’est-cà-dire retour de l’accent, ou du son fort après un temps égal.
2°. Rhythme , ou décomposition des temps de la mesure en un certain nombre de longues , de brèves , et de silences.
3°. Versification , ou retour d’un rhythme*, d’une articulation ou d’un accent après un certain nombre de syllabes.
4°. Mélodie , ou succession de tons avec mesure et rhythme.
5°. Harmonie , ou union de mélodies.
Par le concours simultané de l’ouïe et du tact , nous remarquons que les sons se trouvent associés à la présence ou au choc des étendues tangibles, que telles modifications du son correspondent à telle position, tel volume, tel mouvement des corps qui nous les renvoient; la mémoire et l 'induction nous font attendre , au retour des mêmes phénomènes auriculaires, les mêmes phénomènes tangibles.
L’oreille, par les perceptions qui lui sont propres, remplace donc aussi l’exercice du tact et en étend la portée , mais en fournissant toutefois à cet égard des indications bien moins nombreuses et bien moins précises que la vue.
L’ouïe est une des conditions du langage, par conséquent de l’éloquence et de la poésie, et elle contribue par la musique à la notion et au plaisir du beau.
Enfin l’ouïe nous donne immédiatement la certitude de l’existence objective du son. Le moi ne le confond pas avec lui-même ; le moi est ce qui entend et non ce qui est entendu.
L’exercice de l’ouïe n’est accompagné de sensation
CH. I, DR LA CONNAISSANCE. SECT. II, PFRC. MAT. 3l
( voy. $ III) <Iue l°rS(luc 80,1 est tr^s'a*fer|1 î n,a*s a*ors la douleur l’emporte sur la perception : il nous serait difficile de préciser quel est le timbre, le ton ou l'articulation d’un son qui nous a, comme on dit, blessé 1 oreille. La perception est d’autant plus faible que la douleur est plus forte.
4°. De r Odorat.
L’odeur diffère encore par sa nature des objets extérieurs que nous avons énumérés jusqu’ici.
Elle en diffère aussi actuellement par l’organe qui nous la fait percevoir. La faculté par laquelle nous percevons X odeur s’appelle oflorat .
L odorat, à l’aide de la mémoire , distingue des odeurs diverses, fortes ou faibles, de longue ou de courte durée.
L’odorat, s’exerçant avec l’observation tactile, ou avec l’observation visuelle appuyée sur la première, nous apprend que la présence des odeurs concourt avecla présence des corps; que telle modification de l’odeur correspond à telle forme tangible, à tel degré d eloignement ou de proximité du corps odorant. La mémoire et l 'induction nous font donc encore ici porter, à l’aide des odeurs, quelques jugemens sur la présence de tel ou tel objet tactile , mais avec moins d étendue encore que nous ne le faisons à l aide des phénomènes auriculaires.
L’odorat nous donne la certitude immédiate de l'existence objective de 1 odeur.
L exercice de 1 odorat est toujours accompagne de sensation (voy. $ III ) ; ou, en d autres termes, nous sommes toujours avertis de la partie de notre corps par laquelle nous arrive la perception de 1 odeur.
5°. Du Goût.
La saveur diffère aussi par sa nature de 1 étendue tangible, de 1 étendue visuelle, du son et de 1 odeur. La langue,
32 LIVRE I , DE l’intelligence.
qui perçoit à la fois les étendues tangentes et les saveurs, distingue très-bien les unes des autres. Il y a des perceptions détendues tangentes sans saveur, et des saveurs sans perception d’étendue tangente.
Les physiologistes se divisent sur la question de savoir si ce sont les mêmes nerfs de la langue qui nous font percevoir le tangible et la saveur. Quelle que soit la solution de cette question , encore indécise, il n’en faut pas moins que les deux objets extérieurs diffèrent de leur nature, soit pour affecter différens nerfs, soit pour affecter différemment le même organe.
La faculté par laquelle nous percevons les saveurs s’appelle goût .
Le goût, aidé de la mémoire , distingue des saveurs diverses, fortes ou faibles, de longue ou de courte durée.
Nous ne goûtons ordinairement les objets qu’après les avoir palpés ou regardés, et tandis que nous les goûtons le tact du palais et de la langue nous avertit de leur dureté ou mollesse, et de leur température. Nous associons ainsi certaines saveurs à certains corps. S’il nous arrive ensuite de percevoir une saveur sans avoir vu ou touché le corps, la mémoire et X induction nous font présumer la présence de tel objet tangible, mais seulement la présence sous le palais ; car la saveur ne nous donne aucune indication sur l’approche ou leloignement des corps, leur position, etc. Le goût est donc encore inférieur à l’odorat pour suppléer le tact : c’est le plus borné de nos sens.
L’esprit acquiert immédiatement la certitude de l’exis- ! tence objective de la saveur. Nous sommes le goût et non le sapide; ou, si l’on veut, le goût est l’acte, l’opération I de l’esprit; la saveur est l’objet de cet acte.
L’exercice du goût est toujours accompagné de sensation ( voy. § III) ; nous sommes même avertis de la partie de l’organe qui est plus particulièrement affectée. Il y a i
CH. I, DE LA CONNAISSANCE. SECT. II, PERC. MAT. 33 des saveurs qui s’attachent à l’extrémité antérieure ou postérieure de la langue, d’autres au palais, etc.
Avec de l’attention on pourrait faire des observations semblables sur la manière dont l’odeur affecte l’organe qui nous la transmet.
V. — Intervention delà volonté dans la perception extérieure matérielle.
Nous percevons involontairement des étendues tangentes, des couleurs, des sons, des odeurs, des saveurs et leurs rapports. Lorsque la perception est achevée, il arrive quelquefois que nous voulons percevoir ces objets de nouveau.
La perception avait été obscure, confuse, multiple : elle devient claire, distincte et singulière.
La perception involontaire est presque permanente pendant l’état de veille. Nous ne disons pas qu’elle le soit tout-à-fait, parce qu’une profonde préoccupation nous empêche quelquefois de percevoir les objets extérieurs matériels : la mort d’Archimède nous en fournit un exemple.
La perception volontaire est moins soutenue que la perception involontaire.
Enfin la première est primitive, la seconde est ultéj Heure.
La langue française marque la différence de ces deux genres de connaissance. On laisse à la connaissance involontaire du non-moi matériel le titre .de perception , et on donne le nom d’ attention à cette connaissance volontaire. Nous retrouvons ici encore la différence entre jugement et comparaison.
Les actes de la perception sont exprimés par les mots voir, entendre , sentir ; ce dernier s’emploie également pour le tact, l’odorat et le goût. ( Voy. § III.) Les actes de l’attention s’expriment par les mots regarder , écouter , toucher, flairer , goûter.
Les mots palper et savourer désignent un redoublement d attention dans l'exercice du tact et du goût Cette
nuance n est pas marquée pour les autres sens extérieurs physiques.
§ VI. — Certitude de la perception extérieure matérielle. l°. Du prétendu désaccord des sens.
Autre chose est l'étendue tangible, autre chose est l'étendue de couleur. L’exercice simultané du tact et de la vue nous montre que ces étendues sont ordinairement associées, et, comme nous l'avons dit, la présence de la seconde nous faire croire à la présence de la première. Cependant une etendue de couleur n’est pas toujours accompagnée de la meme étendue tangible, comme on le voit dans la reflexion des eaux et des glaces.
De plus, lorsque après avoir touché une étendue tangible ou un corps nous nous en sommes éloignés et y sommes revenus ensuite, nous l'avons trouvé de la même dimension Cependant 1 étendue de couleur associée au corps a diminue a mesure que nous nous éloignions et augmente a mesure que nous nous rapprochions.
Le philosophe en présence de ces faits doit se borner a constater que des étendues de couleur de dimension differente s attachent à l’objet tangible à mesure qu’on s éloigné ou qu on s’approche, et ne pas confondre pour cela les deux genres d etendue. Le physicien cherchera ensuite pourquoi l’étendue de couleur varie lorsque l’étendue tangible ou le corps reste invariable; et dans cette
recherche il ajoutera une foi entière à sa main et à son œil.
, C’est faute d’avoir distingué les deux étendues qu’on s est tant eleve contre ce qu’on appelle les erreurs des sens.
La distinction que nous venons de faire nous met à même de repondre aux objections tirées du bâton, que l’eau fait
CH. I, DE LA CONNAISSANCE. SECT. Il, PERC. MAT. 35 paraître brisé , des verres optiques qui agrandissent ou diminuent les objets, et de la convexité du cristallin , qui exerce la même action ; des astres, qui nous apparaissent posés sur le même plan , et dont l’éloignement amoindrit l’étendue visuelle; des objets qui, mus avec rapidité,paraissent former des rubans ou des cercles, etc., etc.
Dans tous ces exemples, l’étendue tangible ou le corps reste le même; l’étendue de couleur varie seule et donne lieu simplement à des recherches d’optique.
Si l’étendue de couleur nous fait présumer l’existence de l’étendue tangible que nous y avons trouvée associée , certaines ombres, dans cette étendue de couleur, nous font attendre les formes profondes que le tact nous a montrées ordinairement associées à ces teintes. Il en résulte que, si le pinceau reproduit fidèlement, même sur une toile plate, la distribution des clairs et des ombres d’une étendue de couleur, nous croirons que ces nuances correspondent à des formes profondes, à des plans verticaux plus ou moins rapprochés de nous.
Telle est l’illusion produite par certaines grisailles qui imitent les bas-reliefs, et par les bons tableaux du Diorama.
Ces exemples prouvent que la vue ne perçoit que les formes planes des étendues de couleur et leur position dans un seul plan vertical, et qu’il faut l’aide du tact pour que l’esprit associe les formes profondes aux nuances diverses de la couleur, et pour que ces nuances nous fassent croire par induction à la présence des formes tangibles.Ces associations et ces croyances sont si instantanées qu’ elles échappent à la conscience de la plupart des hommes, et qu’ils croient voir les corps et les formes profondes, bien qu’ils ne voient que les couleurs dont l’obje.t tangible est ordinairement accompagné.
Mais toujours est- il que dans tous les faits précédens loeil et la main remplissent fidèlement leur office, et que
36 LIVRE I , DE L’iNTELLÏGENCE.
ni la vue ni le tact ne nous égare. Les couleurs que nous montre la première existent bien réellement. Il ne faut ac cuser icide notreerreur que X induction^' est-k-<\ïre\e principe qui nous fait croire à l’association future des phénomènes que nous avons trouvésjusqu a présent associés.Nous
verrons dans la logique qu’en effet X induction est la cause d une grande partie de nos erreurs. Cette faculté, comme nous le verrons encore, nous rend sans contredit un bien plus grand nombre de bons que de mauvais services; maisce n’est pas une raison pour rejeter sur les sens extérieurs physiques des fraudes dont ils ne sont pas coupables.
Tout ce qu’on appelle erreur de la vue s’explique à peu près de la même manière.
Le mouvement des étendues de couleur nous fait présumer le mouvement des étendues tangibles ou des corps. Nous jugeons du mouvement des couleurs lorsqu’elles correspondent successivement à divers points de î étendue visuelle que nous embrassons; mais si nous sommes en mouvement, une étendue de couleur, tout en restant fixe, va successivement correspondre pour nous à différens points de l’étendue visuelle. Or, si nous ne faisons pas attention à notre mouvement, ou qu’il nous soit impossible de nous en apercevoir, nous croirons que c’est 1 étendue de couleur qui se meut et non pas nous. De là vient le mouvement apparent des arbres du rivage quand nous sommes en bateau, le mouvement apparent du soleil, etc.
L’agrandissement ou la diminution d’une étendue de couleur annonce ordinairement l’approche ou l’éloignement d’un corps; mais il se peut qu’une étendue de couleur augmente sans qu’une étendue tangible approche, c’est ce qui arrive dans l’illusion de la fantasmagorie.
Dans tous ces exemples ce n'est ni le tact ni la vue qui nous trompe : c’est X inattention et X induction. Les reproches élevés contre les autres sens ne sont pas plus fondés.
CH. I, DE LA CONNAISSANCE. SECT. Il , PERC. MAT. 5h
Nous avons vu que par la mémoire et Y induction nous attachions certaines modifications du son à la présence, à l’approche ou â l’éloignement de certains corps; mais ces phénomènes ne sont pas associés d’une manière indissoluble. Les échos réfléchissent le son comme les surfaces polies la lumière ; un son peut s’enfler ou se désenller sans qu’aucun corps se mette en mouvement. L’induction peut nous tromper ici encore, mais l’oreille est fidèle.
0 n’y a donc pas lieu de s’arrêter à ce qu’un grand nombre de philosophes, et même des plus célèbres, appellent le désaccord des sens,
2°. De V objectivité des phénomènes matériels en général.
Souffrance, connaissance, rocher, montagne, qui ne comprend le sens de ces mots? Qui ne reconnaît les deux premiers comme l’expression de faits identiques à lui-même , commrne des états ou opérations du moi ? Qui ne reconnaît les deux derniers comme quelque chose jde non identique à lui-même, comme des phénomènes ;du non-moi ? Je ne puis prononcer le mot connaître sans javoir l’idée du je qui connaît, et d'un objet non moi , qui est connu. Gomment se fait cette distinction? sur iquoi se fonde-t-elle? ou en sont les titres, les preuves? Nulle part. Elle se fait immédiatement, irrésistiblement ; nous défions qui que ce soit de la nier; si le sceptique jl’essaie et nous propose ses doutes , par cela même il se reconnaît comme n’étant pas seul au monde, il proclame l’existence d’un non-moi.
La connoissance du non -moi tangible et de ce qui nous est connu par l’intermédiaire de cette portion tangible que nous appelons notre corps, est nommée par nous la perception extérieure matérielle. Cette connaissance est immédiate, primitive, ne se prouve pas, et sert à prouver d’autres choses. La perception matérielle est
donc un fait inexplicable , au-delà duquel on ne peut re- Il monter, c’est un principe, ou, comme on dit encore en Ile faisant pléonasme, un premier principe. ||t
Toute science aboutit ainsi à des élémens inexplicables; ||i lorsqu’on a ramené les faits particuliers à ces principes généraux , la science est achevée.
Tandis que je connais des étendues , des formes comme objectives, il en est d’autres que je ne fais que concevoir , et que je sais n’être pas soumises actuellement à mon expérience. Comment en arrive- t-il ainsi? Je n’en sais rien, et je dois me borner à exprimer le fait. La perception matérielle se distingue de la conception.
Mais il est des étendues, des formes à la présence desquelles je crois pendant un certain temps, et que je juge moi-même n’avoir pas eu de réalité , à l’arrivée d’autres formes et d’autres étendues. C’est le rêve et le réveil. Si j’ai cru objectives des formes et des étendues que je réputé ensuite des songes , qui m’assure que les formes et les étendues de l’état de veille ne s’évanouiront pas à leur tour , et que je ne me réveillerai pas de la vie ?
Quand il en serait ainsi, je n’en distingue pas moins, quant à présent, les phénomènes appelés objets du rêvey t des phénomènes appelées objets de la perception , et le sceptique fait cette distinction comme moi , puisqu’il me parle de songe. Le mot apparence lui-même prouve qu’il est un état où nous croyons saisir des réalités : or cet état est ce que j’appelle perception matérielle , et ce qui tnérite d’être noté comme un fait à part. Nous devons donc poser encore ce fait, bien que nous ne puissions 1 expliquer : La perception se distingue du rêve.
Enfin il est un rêve dont on ne se réveille pas périodiquement, et pendant lequel on croit à l’objectivité de phénomènes non réels : c’est l’état de folie. Le fou croit réel ce que je crois imaginaire ; ne sont-ils pas aussi imaginaires les objets que je crois réels ?
CH. I, DE LA. CONNAISSANCE. SECT. Il, EERC. MAT. 3t) Proposez cette objection à qui bon vous semblera , et essayez de faire rejeter par ce moyen la croyance à l’extériorité de ce que nous appelons les objets de la perception, vous verrez si vous y parviendrez; bien plus, essayez de vous convaincre vous-même de la force de cet argument, vous qui me parlez, et qui apparemment me distinguez de vous-même, me connaissez objectif. Quand nous nous occuperons delà croyance à l’autorité, nous verrons qu’un principe de notre esprit nous porte à regarder la déposition de l’immense majorité des hommes comme l’expression de la vérité , et que c’est en vertu de ce principe que nous distinguons le sens commun et la folie. Quant à présent, nous nous bornerons à résumer ce que nous venons de dire , et à exprimer les propositions suivantes, qui contiennent des faits incontestables :
i°. Nous ne confondons pas la perception matérielle avec la conception de l’état de veille; cette dernière n est pas accompagnée de la croyance à l’extériorité de son objet ; nous ne pouvons dire pourquoi.
2°. Nous ne confondons pas la perception matérielle avec la conception de l’état de sommeil appelé songe. Cette dernière emporte croyance à l'extériorité de son objet; mais cette croyance s’évanouit au retour de celle que nous appelons perception. Nous ne pouvons donner non plus la raison de ce phénomène.
3°. Enfin, nous distinguons la perception matérielle de la conception appelée folie, bien que cette dernière conception soit accompagnée d’une croyance permanente à l’extériorité de son objet. Ici la distinction repose sur la foi à l’existence réelle de ce qui est attesté par l’immense majorité de nos semblables. Mais cette foi , elle-même , est inexplicable, c’est un principe au-delà duquel on ne peut remonter.
3°. De l’objectivité des phénomènes matériels appelés par les philosophes qualités secondaires des corps.
Dans les phénomènes que nous montre la conscience* il y a toujours un élément que nous désignons par je ou moi , que nous connaissons comme identique invariable , quelle que soit la variation du phénomène. Ce je ou moi nous apparaît tantôt comme une force de connaître, tantôt comme une force de sentir, tantôt comme une force de vouloir; mais toujours comme un être identique. Ce qu’il y a d’identique est appelé par nous du nom figuré ô.e substance;^ forces ou pouvoirs de connaître, de sentir , de vouloir, nous les appelons modes ou qualités. Cette identité que le principe connaissant trouve en lui, il la transporte au NON-MOl.LeNON-MOiluiapparaîttantôt comme uneétendue tangente, tantôt comme ufte étendue visuelle, tantôt commeun son, tantôt comme uneodeur, tantôt comme une saveur. U trouve ces phénomènes ordinairement associés, c’est-à-dire existantau même temps et au même lieu. Faisant, en vertu de l’induction, le non-moi à 1 image de luimême , il le conçoit comme quelque chose d'identique , d’ invariable doué de différentes forces ou pouvoirs. Il invariable, on l’appelle encore ici substance, et aux forces ou pouvoirs , on donne le nom de qualités.
Maintenant les philosophes ont cru devoir distinguer ce qu’ils appellent les qualités premières et les qualités secondes des corps. Parmi les premières ( pour prendre la liste la plus réduite ) on range l’étendue et la solidité , et parmi les secondes ,\ a température, la couleur, le son, l’odeur et la saveur. La raison de cette distinction , c’est, disent les philosophes , que la température , le son , l’odeur, ne nous donnent pas par eux-mêmes l’idée de coips , et que c’est à l’aide d’un travail ultérieur de l’esprit que nous rapportons ces phénomènes aux corps. Cela est tout simple: comme l’étendue tangible est ce que nous appelons
corps , le son, l’odeur, etc., ne peuvent pas nous donner l’idée de corps, puisqu’ils ne sont pas tangibles.
Mais on est allé plus loin , et quelques auteurs ont affirmé que les qualités secondes ne nous donnent pas l’idée d’extériorité , de non-moi, et sont purement subjectives. De là ces propositions \Xodeur n est pas dans la rose , la chaleur nest pas dans le feu , ce ne sont que des modifications du MOI.
Or nous pensons que le moi ne confond jamais l’odeur, la chaleur, le son, avec la joie, la peine, l’espérance, la croyance, et que directement et sans l’intermédiaire du tangible, il réputé non-moi le son, l’odeur etc. Nous distinguons les étendues tangibles de la perception d’avec les étendues tangibles de la conception : nous réputons les unes des apparences , des faits purement subjectifs; les autres des réalités objectives, sans que nous puissions donner le motif de cette distinction. De même, nous distinguons les sons , les odeurs , les saveurs de la perception d’avec les sons , les odeurs et les saveurs de la conception ; nous réputons les seconds des souvenirs purement subjectifs, et les premiers des objets réels et non-moi. Cette distinction , également inexplicable , se fait directement et sans l’intermédiaire du tangible.
Lorsque les philosophes nous disent que le son , l’odeur , etc. , ne nous donneraient pas seuls l’idée d’ extériorité , et qu’ils en concluent que ces phénomènes ne nous donneraient pas l’idée du non-mot, ils me paraissent dupes d’une métaphore. En effet , l’étendue tangible a seule un dedans et un dehors , parce qu’elle a seule les trois dimensions , et elle nous fournit seule l’idée d’intérieur et d’extérieur. Si donc nous ne percevions que les sons, les odeurs, etc., nous n’aurions pas l’idée d’intérieur et d’extérieur, mais nous aurions toujours l’idée de moi et de non-moi; car je distingue directement dans quel cas je perçois le son et dans quel cas je ne fais que le concevoir.
Les philosophes affirment encore qu’ils savent directement ce qu’est l'étendue et la solidité dans le corps; c’est comme s’ils disaient qu’ils savent ce qu est l’étendue tangible dans l’étendue tangible, car le mot corps n’exprime pas d’autre idée. C’est donc une proposition identique. Si par solidité ils entendent l’impénétrabilité, ils confondent la cause de la résistance, cause qui n’est point sensible, avec la résistance elle même, et j’ose affirmer qu’ils ne savent pas ce qu’est cette cause dans les corps.
Ils prétendent, d’un autre côté, qu’ils ignorent ce qu’est le son et l’odeur dans les corps. Cela veut dire qu’ils ne peuvent pas identifier le son qui n’est pas tangible avec une étendue qui a les trois dimensions, ou, en d’autres termes, que l’étendue tangible ne leur paraît pas être la même chose que le son; mais il n’y a pas lieu à dire que l’étendue tangible est une qualité absolue et connue en elle-même, tandis que le son est une qualité relative et connue indirectement; car je connais directement le son comme son , et ne sais pas plus ce qu’est en elle-même l’étendue tangente que je ne sais ce qu’est le son en lui-même.
Mais, dit-on enfin , si nous n’existions pas, il n’y aurait ni son ni odeur, tandis qu’il y aurait toujours des corps. Traduisez corps par étendue tangente , et vous verrez que si nous m’existions pas il n’y aurait point d étendue tangente. Il y aurait, répliquera- t-on, des étendues tangibles; il y aurait de même des foyers odorans et des foyers sonores.Si de l’étendue tangente nous pouvons induire légitimement une cause de perception tactile, existant même en notre absence, nous pouvons avec autant de légitimité induire de l’odeur et du son une cause de perception auriculaire et de perception d’odorat existant aussi en notre absence. L’existence du son n’est donc pas moins absolue que celle de l’étendue tangente. La distinction entre les qualités premières et les qualités secondes des corps ne
nous paraît donc pas fort importante, et revient à la proposition suivante :
L’ étendue tangente étant ce que nous appelons corps, la couleur, le son, l odeur et la saveur, si nous les percevions seuls, ne nous donneraient pas l’idée de corps, puisqu’ils ne sont pas tangibles. Nous rapportons ces phénomènes aux corps parce que nous les y trouvons associés, et nous les appelons qualités du corps; mais nous avons connu les corps antérieurement, et considérant à son tour l’étendue tangente comme un pouvoir variable appartenant à un être fixe, nous donnons à l’étendue tangente le nom de qualité première de cet être, et au son, à la couleur, etc., le titre de qualités secondes.
Ainsi, en résumé, le connaître, le sentir, le vouloir, tout cela est du réel subjectif , des choses indentiques au moi, lequel se reconnaît toujours le même, identique et un, malgré la variation de ces phénomènes, qu’il regarde comme ses pouvoirs ou ses qualités. Etendue tangente, étendue visuelle, son, couleur, odeur, saveur, tout cela est du réel objectif des choses non identiques au moi. Les trouvant associés, c’est-à-dire existant au même temps et au même lieu , le moi les rapporte à un principe qu’il réputé identique et invariable à l’égal de lui-même, et il regarde ces phénomènes comme les pouvoirs ou les qualités de ce principe non moi.
§ VII. — Histoire des faux systèmes sur la perception extérieure matéi'ielle.
i°. Espèces intermédiaires.
Les premiers philosophes ne firent point de distinction entre l’étendue tangible et l’étendue de couleur, qui se trouvent ordinairement associées. Ils crurent que ces deux phénomènes constituaient un seul objet, simple, indécomposable. Etonnés de ce que l’œil et la main ne leur
faisaient pas connaître cet objet dans la même condition, et embarrassés de savoir comment l’esprit allait trouver les objets pour les connaître, ou comment les objets venaient trouver l’esprit, ils pensèrent que nos sens ne nous faisaient pas percevoir les objets naturels eux-mêmes, mais seulement des représentations que ces objets envoyaient à l’esprit : cette représentation fut appelée en grec en latin species , et en français espèce , image ,
apparence .
Mais, premièrement, si nous n’avions jamais vu que des images , comment saurions-nous qu elles correspondent à quelque chose d’extérieur, comment aurions-nous même fidée d’image et de modèle?
Secondement, si ces images sont matérielles, elles ne peuvent ejitrer dans l’esprit, selon l’expression de quelques philosophes, et il est étonnant qu’on n’en trouve aucune trace dans les organes de la perception. Enfin, si elles sont immatérielles, elles ne peuvent partir des objets.
2°. Idées innées , et véracité divine .
Le mot image devient d’ailleurs inintelligible lorsqu'il s’agit d’étendue tangente, de son, d’odeur, de saveur; aussi Descartes substitua à ce ternie le mot idée , qui était plus vague, et qui se prêtait mieux à l’hypothèse d’une entité intermédiaire entre l’esprit et l’objet.
Descartes prouva, par les raisons que nous avons cidessus rapportées, que les idées ne pouvaient partir des objets eux-mêmes; il les supposa naturelles à notre esprit, ou innées , et pour expliquer comment nous croyons qu’en dehors de ces idées sont des objets matériels, il avança qu’un penchant invincible nous portait à cette croyance, et que ce penchant ne pouvait nous tromper, puisqu il venait de Dieu, qui n’est pas trompeur.
CH. I, Dlï LA CONNAISSANCE. SECT. II, PERC. MAT. 4^
3°. Idées en Dieu , et causes occasionelles.
Malebranciie rejeta le système de Descartes , parce qu’il reconnut que si les idées étaient innées elles seraient en nous simultanées, et non successives.
Il prétendit que nos idées ne pouvaient être que celles de Dieu lui-même , et que le Créateur nous les communiquait à mesure que les objets matériels se trouvaient en notre présence; de sorte que les objets n’étaient que les causes occasionelles de la perception. Quant à l’existence des objets matériels, Dieu nous l’avait révélée dans la Genèse.
4°. Harmonie préétablie.
Leibnitz fut mécontent à son tour de l’explication de Malebranciie. Elle faisait, disait-il, ressembler le Créateur à un horloger qui aurait besoin de retoucher sans cesse son rîuvrage; et il avança que Dieu, dans la multitude des êtres à créer , avait choisi telle âme dont les idées successives devaient correspondre exactement à la série d impressions que tel corps recevrait des objets matériels ; que le Créateur avait uni cette âme et ce corps ; qu’ainsi l’âme avait toujours une idée correspondante à l’impression corporelle, et que ces deux êtres marchaient d’accord sans se communiquer, comme deux horloges qui sonnent ensemble sans que l’une agisse sur l’autre : c’est ce qu’il appela l 'harmonie préétablie.
Nous répondrons à cette hypothèse que Leibnitz, étant lune des deux horloges, doit ignorer perpétuellement que l’autre existe, et que si son système était vrai, il n’aurait jamais connu l’existence du corps.
5°. Idéalisme de Berkeley et de Hume.
Locke reprit les attaques de Malebranche contre les idées innées; mais en attribuant aux idées une autre ori-
46 LIVRE I, DE LINTELLIGENCE,
gine, il affirma que l’esprit n’était en communication qu’avec elles, et. que nous ne percevions pas les objets matériels eux-mêmes.
Berkeley, admettant ce principe, en tira la conclusion que, si l’esprit ne communiquait qu’avec les idées, nous n’avions pas le droit de conclure qu’en dehors des idées étaitun mondematériel.En conséquence la matière n’existe pas: il n’y a pour Berkeley que les esprits et Dieu suscitant des idées.
Hume alla plus loin, parce qu’il fut plus conséquent; si de l’idée matière nous ne sommes pas fondés à conclure l’existence du monde matériel, de l’idée esprit et de l’idée Dieu nous ne devons pas conclure l’existence de Dieu et de l’esprit. Il n’y a donc au monde que l’idée.
Tel est le système que les Ecossais ont nommé l’idéalisme de Berkeley et de Hume.
Nous devons prévenir que le mot idéalisme est, aussi employé dans l’histoire de la philosophie pour désigner les écoles qui admettent, avec les données des sens physiques, les données de la raison intuitive.
Reid enfin reconnut que toutes ces conséquences découlaient du système des idées , tel que l’avaient conçu les péripatéticiens , et tel que l’enseignaient Descartes et Locke lui-même. Il en conclut donc que l 'idée intermédiaire ne pouvant se concilier avec l’existence du monde matériel, il fallait rejeter non le monde matériel, mais l’idée intermédiaire. En effet, c’est une conviction immédiate, universelle, qui nous fait admettre l’existence du monde physique , et c’est la confusion de l’étendue de couleur avec l’étendue tangible qui a fait imaginer l’hypo thèse de l’idée intermédiaire.
Il est de fait qu’il y a telle chose que nous appelons idée de corps , et telle chose que nous appelons corps ; et pour éviter toute méprise, traduisons corps par étendue tangente : il est de fait qu’il y a telle chose que nous appe-
Cil. I, DE LA CONNAISSANCE. SECT. II, PERC. MAT. 47
Ions idée d’étendue tangente, et telle chose que nous appelons étendue tangente. L 'idée d’étendue tangente, c’est le souvenir d’une étendue tangente, c’est la conception d’une étendue tangente, c’est l’induction qu’il y a une étendue tangible là où nous ne touchons pas; mais tout cela implique une étendue tangente précédemment perçue, c’està-dire connue directement comme réelle objective non moi, non idée, non simple appréhension; car ce que les scolastiques appellent simple appréhension est une conception, et comme telle se rapporte à une étendue tangente précédemment perçue.
Est-il possible que nous commencions par avoir une idée, une simple appréhension d’ étendue tangente? Ce langage est-il intelligible ? Comment avoir l 'idée d’étendue tangente si l’on n’a jamais touché P La distinction que toute langue fait entre idée et réalité prouve que l’esprit débute par saisir des réalités, auxquelles il compare ensuite les objets de ses conceptions ou souvenirs , qu’il reconnaît comme non réels; mais le faire commencer par du non réel, c’est l’enfermer dans un cercle dont il ne pourra jamais sortir.
11 faut donc ramener le fait de la perception au moi percevant et à I’objet perçu, c’est-à-dire réputé non moi. C’est au moyen de cette perception du non moi que l’esprit reconnaîtra plus tard que la conception et le rêve ne sont que des actes du moi, et ne contiennent rien d’objectif; mais si le moi commençait par prendre le monde matériel pour lui-même, il ne sortirait jamais de cette identification.
§ VIII. — Rapport du moi avec les organes de la perception matérielle.
Le fait de la perception matérielle étant réduit au moi connaissant un non moi tangent, lumineux, sonore, odorant et savoureux , comme cette connaissance se fait par '/intermédiaire d’une étendue tangible appelée le sys-
tème nerveux, trois questions se présentent à résoudre.
i°. Quelle est la nature de l’action exercée par l’objet extérieur sur le système nerveux?
2°. Est-ce le système nerveux qui perçoit? Le système nerveux est-il le moi ou l'organe du moi ?
3°. L’action physique une fois exercée sur l’organe, comment en résulte-t-il une perception, soit dans l’hypothèse où le système nerveux percevrait, soit dans le cas où il ne serait que l’instrument du moi?
La première question est l’objet de la physiologie; cette science n’a produit encore à ce sujet que des hypothèses qui sont loin de suffire à tous les faits.
Nous nous contenterons de citer les systèmes des esprits animaux, des vibrations, et du fluide nerveux.
Quant àla seconde question, ilnous suffit de dire que nous appelons âme ou esprit cet élément qui , dans tout phénomène attesté par la conscience, nous suggère le mot je ou moi , élément que la conscience nous montre toujous un et identique, c’est-à-dire persistant le même malgré ses diverses modifications. Gomme c’est là tout ce quela conscience nous en apprend , c’est tout ce que nous en pouvons dire en psychologie.Quand nous aurons constaté tous ses actes, nous serons plus à même d’examiner sila nature de ce principe peut se concilier avec celle de la matière. C’est donc à l’ontologie , ou à la partie de la philosophie qui traite en détail de la substance, qu’il faut renvoyer la solution de ce problème.
La troisième question ne peut se traiter qu’après la seconde, et doit être différée comme elle.
Mais, quel que soit l’avis qu’on embrasse sur ces deux questions, on n’estpasmoinsobligédereconnaître que, dans l’état actuel des choses, la perception ne s’exerce que par l’intermédiaire de nos organes. Si donc nous voulons entretenir ou améliorer notre perception matérielle, il faut , indépendamment de l’attention dont nous connaissons
les effets, employer les moyens qui peuvent, soit conserver nos organes, soit en augmenter la force: ces moyens sont l’hygiène, 1 exercice et, les instrumens artificiels.
SECTION 111
Connaissance du non-moi immatériel. Raison intuitive ; perception