‹ Précis d'un théorie des rhythmesChapitre 10 sur 28 · QUANTITÉ PROSODIQUE · texte numérisé non relu

QUANTITÉ PROSODIQUE

Y a-t-il seulement des longues et des brèves en français ? Y en a-t-il dans aucune des langues modernes ? On peut en douter. Ainsi , dans ce vers :

Oui , je viens dans son temple adorer l'Etemël,

des mots comàie : dans, son, n'arrêtent pas la voix autant que le simple pronom me dans le célèbre tercet du Dante :

Per me si va nella città dolente, Per me si va nelF eterno dolore.

C'est que l'accent oratoire porte ici sur me^ qui ne répond pas ail français mêf mais à mai. On ne saurait nier toutefois qu'il faut moins de temps pour prononcer je que dans ou sarif et que la deuxième syllabe de Étemelf quoiqu'elle soit aussi faible que la première, présente» à cause de son étendue plus grande, un peu plus de résistance à la voix. Nous avons fait cette remarque déjà plus haut, et nous avons ajouté que Denys d'Halicamasse établissait une distinction entre des syllabes qui passaient peur

«voir la même durée aux yeux des métridens, entre o plu$ bref que po, poplus bref que rpo, rpo plus bref que (Trpo, etc. D'autres avaient fait observer qu'une voyelle suivie de deux consonnes est plus longue qu'une voyelle <[ui n'est suivie que d'une seule (1)« Ainsi en firançais le vers sera d'autant plus léger qu'il renfermera plus de syllabes faibles, comme je, te, soitf et des mots qui m terminent par un e muet, comme dans :

Que le style soit doux lorsqu'un tendre zépbyre A travers la forêt s'insinue et soupire.

Il sera ou plus pesant, quand ces syllabes, ces mots^ sont soigneusement évités , comme dans :

Quand de petits ruisseaux Traînent languissamment leurs gémissantes eaux;

ou plus dur, quand à cette absence de syllabes très-faip

blés viennent se joindre des consonnes heurtées, comme

<ians :

Ma vigoureuse lime

D'un clou d'abord meurtri rive, en criant, la cime.

Dans ce vers , un Romain du temps d'Auguste n'aurait trouvé que trois syllabes brèves : la première dans d^abord, l'article ^, la seconde dans cime. De même dans :

Oui, je viens dans son temple adorer TEtemel,

il aurait envisagé oui comme une longue naturelle; il aurait considéré dan«, son et la seconde de VÉtemelf comme longues par position. La position est chose in«connue des modernes. Il était convenu chez les anciens que la longue équivalait à deux brèves et pouvait être

(I) Denyt d*HaUcanitfse, De cmpen^vir^.^ II, S5; Long., Pr9<<y., tS9; Scho). HephaBst., «50, «5i; Mar. Victor., ti8«; Quintil., itu/i/., X, 4, 8»; Diomède, 4«l; Prisdeii, 873.

remplacée par elles» circonstance qui occasionnait souvent une grande inégalité dans le nombre de syllabes que leurs vers renfermaient. Ce nombre toujours le même prouve qu^en français la syllabe forte n'est jamais le double de la syllabe faible. Faut-il inférer de tout ce qui précède que les mots de la langue française sont dépourvus de toute quantité prosodique? La conclusion nous paraîtrait absurde. Autant vaudrait soutenir que les syllabes d'une langue moderne n'ont pas de durée, puisque c'est cette durée mémo qui est mesurée par la quantité» Mais ce ne sera que justice d'affirmer que ce n'est pas la durée, mais bien la force et l'éclat des syllabes, qui règlent en partie le vers moderne.

La rime, le nombre des syllabes, Taccent ou la syllabe forte, le frappé ou le temps fort, la quantité enfin, voilà tous les éléments des vers modernes ; j'ajouterai : de tous les vers, à quelque langue ou à quelque poésie qu'ils appartiennent. Les versets des psaumes bébreux ne forment qu'une exception apparente, le mouvement du rhytbme moderne s'y trouve en germe ; ils ne présentent pas d'harmonie matérielle saisissable ; ils ne renferment qu'un certain parallélisme de la pensée, rendu, quoique imparfaitement, par le parallélisme des mots. L'assonance que l'on rencontre dans les poèmes Scandinaves n'est qu'une forme rudimentaire de la rime. Faisons nos réserves toutefois. Ces éléments ne se retrouvent pas nécessairement tous à la fois dans les vers de telle ou telle langue, de telle ou telle poésie. Mais en dehors d'eux il n'y a pas de rhytbme , il n'y a pas d'harmonie possible. Si notre opinion est vraie, le vers de Racine et le vers de Virgile devront être composés d'éléments identiques ; seulement, ces éléments s'y étant combinés dans des proportions tout autres, dans un ordre tout

différent , il en résulta des formes d*hannonie essentiel"* lement différentes. C'est ainsi (pour éclairer notre pensée par une comparaison empruntée à un autre ordre de choses) que dans la chimie organique les mêmes matières mêlées ensemble dans des proportions différentes engendrent des corps aussi différents que le sont» par exemple, la fibrine et Talbumine.

n. MS ELEMENTS CONSTITUTIFS DU VERS

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