l'accent tonique ou LÀ SYLLABE AIGUË
Les règles de l'accentuation latine sont connues de tout le monde. Elles sont extrêmement simples. Aucune syllabe finale n'y reçoit l'aigu. Tous les mots latins par conséquent sont paroxytons, proparoxytons ou prope-
rispomènes {rôsâ, rôsds; facile, faciles; àmâtûs, âmàtî). C'est la quantité delà pénultième qui détermine la place de l'accent. Si elle est brève, Taccent remonte à Tantépénultième, que la dernière soit brève ou longue (facile, faciles). Si elle est longue, Taccent s'y fixe comme cîr-
conflexe, la dernière étant brève (amdtûs); comme aigu,
la dernière étant longue (amàti).
Ces règles étant posées, comment s'accordent-elles avec celles qui président à la marche du vers? Pour peu qu'on examine des hexamètres grecs et latins, on trouvera que les accents toniques y sont distribués sanâ jrègle, et que les poètes n'ont pris aucun soin de les faire
coïncider avec les temps forts du vers :
Il I I I I
Itàliam fato prôfugus Lavinaque vênit.
Des six syllabes longues représentant autant de temps forts, il n'y a qu'une seule qui soit en même teipps une syllabe accentuée : c'est la dernière. Mais au dernier pied la coïncidence est nécessaire , à moins qu'on iie le coupe avec intention par la plus dure des césures (ndicûlus mus). .
Si nous prononçons les syllabes aiguës de cet hexamètre comme nous prononçons nos syllabes fortes , il sera impossible de faire entendre les longues et de constituer un rhythme quelconque. En effet, il n'y en a plus dans :
Itâliam fàto pr6fugus Lavinaque (i) vénit.
Si d'un autre côté nous lisons, comme on fait dans nos classes, en prenant pour guide la quantité prosodique, il
(I) L*accentse trouve iei sur la pénultième à cause de l*enclitique fve» qui fixe Taigu sur la syllabe qui la précède immédiatement.
sera impossible de faire entendre des accents. Et cepen- . dant ces accents existaient, et, étant prononcés en prose, ils ne pouvaient n'être pas prononcés dans Thexamètre et dans le senaire. Tout s'explique pourtant quand, par rétude des anciens grammairiens, on s'est convaincu que les accents grecs et latins étaient une modulation , une cantilène, qui accompagnait le discours, et nullement des coups de voix, ce qu'ils sont dans nos idiomes ternis et dépourvus de sonorité. Pour se faire une idée juste du langage des anciens , il faut se mettre au piano : là les longues et les brèves indiqueront la mesure, la durée du ton ; les accents indiqueront les hauts et les bas de la voix.
Citons quelques témoignages empruntés aux meilleurres autorités.
L'accentuation est l'image de la musique. C'est la définition de Varron (1)^ sur laquelle la phrase suivante d'Aristophane de Byzance jette une vive lumière. La quantité des syllabes répond aux mesures ; les accents répondent aux sons de la musique (2). Le mot accentus est la traduction littérale de itpwjfjùdix. « Âccéntus die tus est ab accinendo , quod sit quasi quidam cujusque syllabœ cantus : apud Grsecos ideo npwsfjùdùx dicitur, quod
TZfoadStTai ratç <JvX)va6at'ç (3). w
Les noms des deux accents principaux : gravis et acùtus, en gr. ^apeia et o^eFa, également empruntés à la musique, ne sont pas moins expressifs. Un auteur ancien , peu connu du reste , se servit des termes œjtifdvfi et imxixxidvm (relâché et tendu), qui rappellent d'une ma-
(i) Varro apad Senriam, De Accentibus, g 25.
(i) Àrcad., p. 187, éd. Barker : Kal toù« //àv xP^^^^ ^^U h^/ioXi crxaMv ÇApt9Tùfdniç) f Toù$ ^i rtfvou^ rots r^voi^ rHç iio\}9ix1fik (3) Diomède,t. II, p. 4t».
nière plus claire encore les cordes de la lyre, auxquelles le plus souvent ils sont appliqués (1). Toutefois» la valeur musicale de Taigu et du grave n'avait rien d'absolu ; elle devait se modifier» se transposer pour ainsi dire, suivant Torgane de chaque individu. Denys d'Halicamasse fixe rîntervalle entre Faigu et le grave à peu près à une quinte (2). Mais ce témoignage relatif à Taccent grec n'estpas décisif pour Taccent latin. Ce dernier» semblable à l'accent grec, en différait pourtant. II était plus inflexible» plus uniforme » moins harmonieux» moins musical. Sed accentus quoque cum rigore quodam tum similitndine ipsa mimis suaves habemm quafn GrœcL Tel était le ju-* gement de Quintilien (3) sur Taccentuation latine ; les expressions en sont vagues » et cependant » rapprochées' de certains faits relatifs à l'histoire de la prosodie latine» et dont il sera question dans le prochain chapitre» elles prennent à nos yeux un sens plus précis. Nous y croyons trouver un indice que les Latins» tout en conservant à leurs accents un caractère musical» consistant en des notes plus aiguës et plus graves» appuyaient quelque peu sur la syllabe aiguë. Leur accent se serait déjà acheminé insensiblement et faiblement vers l'accent moderne.
Le point saillant de l'accentuation ancienne est celui-ci: jamais l'accent aigu n'allonge ou ne renforce la syllabe sur laquelle il se pose ; tout au contraire » il a une tendance à l'abréger. On n'accordait à l'aigu que la durée d'un temps simple. « Acuta tenuior est quam gravis » et brevis adeo» ut non longius quam per unam syllabam» quin imo pér unum tempus protrahatur. » Ces mots im-
(i) Glaacas de Samos chez Varro, apud Serrium, De Aeeentihu, § ts. (2) De Composit. verb,, c. XI.
(s) L. XII , cap. 13.
portants sontdeVarron (1). En effet, ajoute-t-îl, un son aigu passe vite , un son grave reste plus longtemps dans Toreille. Les cordes d'une lyre rendent un son d'autant plus aigu qu'elles sont plus minces et raccourcies par une plus forte tension , etc.
Il ne reste plus qu'une question à vider. Les accents se conservaient-ils même en musique ? Évidemment non : car, comme leur caractère était musical , ils auraient jeté une profonde confusion dans la mélopée qui accompagnait les mots. D'ailleurs nous avons ici le témoignage positif de Denys d'Halicarnasse (2). Il faut subordonner les tonalités du discours , dit-il , à celles du chant (xd^ Xé^ei; Toiç (JiiXeaiv) , et non réciproquement. Il cite le passage suivant d'Euripide, tiré d'un chœur d'Oreste :
ATroTrpoSocT', CtC.
Ici, fait-il remarquer, les trois mots aïya, Gïyx Xeuxov, sont modulés sur le même ton (èf ' évo; cfdoyyov fiù/ùdûrou) , quoique chacun d'entre eux renferme des notes aiguës et graves (xdatiç |3apeta; xat oÇeiaç). Dans apSuX)?; la deuxième* et la troisième syllabes sont chantées comme si elles étaient également aiguës , quoiqu'il soit impossible que le même mot ait plus d'un accent aigu (ajuDjx^^^ ^^<^ h ovope dOo ÂaSeiv d^eia<^). Denys fait une observation semblable relativement à rùiïxt. Enfin il nous apprend que xTUTTsiTe ici n'a pas de circonflexe, et que dans dTroTrpoSar' la musique veut que le son aigu descende de la troisième syllabe à la quatrième ou dernière.
(1) LococitatOf g iS.
(l) De eompos. verb., XL