‹ Précis d'un théorie des rhythmesChapitre 15 sur 28 · LE NOMBRE DES SYLLABES · texte numérisé non relu

LE NOMBRE DES SYLLABES

Puisque les anciens mesuraient et pesaient les syllabes, il est évident qu'ils ne les comptaient pas ; et puisque le premier principe de leurs métriciens était qu'une longue équivaut à deux brèves (principe modifié par les musiciens et les compositeurs anciens, mais non pas modifié par eux dans le sens de la versification ou de la musique modernes) » il était impossible que le vers de leurs épopées et de leurs drames eût invariablement le même nombre de syllabes. Un hexamètre pouvait ne compter que douze syllabes, à condition qu'elles fussent toutes longues , ce qui a lieu dans ce vers d'Ennius :

Romanei mureis Âlbam cinxerunt Longam.

Il en pouvait renfermer dix-sept, si aucun de ses dactyles n'était remplacé par un spondée , comme dans ce vers célèbre de Virgile :

Qoadrapedante putrem sonitu quatit ungula campum.

Il en était de même du senaire ; il ne comptait ordinairement que douze syllabes dans le lyrisme classique d'Horace et de Catulle, par exemple :

Quis hoc potest vîdere, quis potest pati?

Mais dans les anciens tragiques on lui trouve un mouvement plus rapide y qui en effet paraît convenir davantage à la conversation. Les tragifues latins admettaient même le spondée à tous les pieds , excepté au sixième , et se laissaient aller à des licences qui plus tard ont fiut douter quelquefois Cicéron si c'étaient bien des vers, et

non de la prose, qu'il lisait* Citons au hasard quelquesuns de ces vers :

Ter., £nn.,V, 2, 32:

Ut solidum parerem hoc mi beneficium , Chserea (17 syllabes).

Ter., Andr.,!, 1, 16:

Sed hoc mihi molestum est: nam istaec commemoratio (15 syll.).

Andr., II, 6, 8:

Prôptër hospitaï hujusce oonsuetudinem (14 syllabes).

Trinumon. 1124:

Hœ sonitu suo moram mi objiciunt incommode (16 syllabes).

L^anapeste était admis chez les comiques grecs à tous les pieds. Aussi Aristophane présente-t-il un exemple d'un senaire de dix- sept syllabes (Guêpes^ v. 929J :

Karâ^a , xaràêa, xara^a^ xaràSa. Rara^vicoixae.

Ces observations s'appliquent également à des systèmes anapestiques et trochaïques et à un petit nombre d'autres rhythmes. Mais dès que nous quittons la poésie déclamée pour la poésie chantée, pour des chœurs, qui tous, comme on sait, étaient mis en musique, le même nombre de syllabes est rigoureusement exigé de strophes à antistrophes, et dans les compositions pindariques, môme de strophe à strophe, d'épode à épode. Les systèmes dochmiaques (^LL^^^IL^. etc.), qui ^e trouvent épars dans les parties lyriques des drames, font une rare exception à la règle que nous avançons. Les strophes alcaï— ques, sapphiques, les asclépiadées et les vastes systèmes des strophes des Simonide, des Pindare, etc., n'admettent même pas la résolution de la longue en deux brèves. Ce fait si étrange s'explique pourtant, si l'on songe qu'à l'époque classique, la musique dépendait du texte , et

que ce qui prédominait dans le texte, c'était la quantité prosodique.

Le poète faisait alors une même personne avec le compositeur, et, comme tel, il ne se souciait pas de sacrifier le sens de ses paroles à la musique, qui ne devait servir qu'à les rehausser et à les embellir. Uneisyllabe de plus ou de moins^ une longue remplaçant deux brèves, ou réciproquement, changeaient le mouvement musical (ayoay/, duetus)s*\\sne Tinterrompaientpas, et amenaienît une variation qu'il fallait éviter dans la responsion exacte et rigoureuse des strophes. Dans nos chants, c'est & peu près le contraire qui arrive. Il est rare que le poëte soit en même temps compositeur. Celui-ci en use très-librement avec le texte qu'il met en musique. Il varie quelquefois cette dernière, quoique le mouvement du rhythme reste le même, et il sait faire nattre une harmonie de morceaux écrits en prose ou à peu près, dans lesquels on ne remarque aucun rhythme sensible.

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