‹ Précis d'un théorie des rhythmesChapitre 16 sur 28 · LÀ RIME · texte numérisé non relu

LÀ RIME

Les anciens poètes n'avaient point recours à la rime, parce qu'ils trouvaient dans la différence des valeurs prosodiques un moyen sûr et naturel à la fois de faire éclater l'harmonie. Cette harmonie était intrinsèque, c'est-à-dire qu'elle était inhérente aux mots ; elle n'avait pas besoin, pour frapper l'oreille, de moyens artificiels,, matériels , ou tout au moins extérieurs. En général la rime est donc une faute dans la poésie des anciens, comme en prose c'était une faute de placer côte à côte dés mots d'un même nombre de syllabes, d'une quantité à peu près identique et se ressemblant surtout trop par le son. Cette

faute s'appelait ro Tiocpiaov, et on sait par le témoignage d'Hermogène(l), avec quel soin Démosthëne révitait.!! y a toutefois dans les écrits des orateurs des passages où ceux-ci employaient avec intention ce qui leur paraissait une cacophonie ou une arrhythmie. C'est ce que fit Lysias dans cette phrase :

De même les poètes, dans Tintérét d'une harmonie supérieure, de l'harmonie imitative par exemple, se servaient-ils de Yassonance. C'est ainsi qu'Homère peint très-bien la fureur de la tempête déchirant les voiles du navire (0(2., IX, 71):

ou les sentiers raboteux , tortueux , parcourus par des voyageurs infatigables (/{., XXIII, 116) :

C'est ainsi que Lucrèce imite le bruit des cors, bassins et cymbales (II, 619):

Tympana tenta tonant palmis, et cymbala circum Concava, raucisonoque minantur comua cantu;

et Virgile le son de la trompette {JEn.^ IX, SOS) :

Ât tuba terribilem sonitum procul sere canoro, etc*

Ce dernier vers rappelle le vers un peu puéril du vieil Ennius :

Cum tuba terribili sonitu taratantara dixit.

En général ce sont les anciens poètes qui aiment ces

(0 Hermogènes, fttpX i^cfiy, 1. 1, e, XH.

effets trop matériels, évités par les coryphées de l'époque classique. Dans Ennius on trouve :

Ât, Tite^ tute, Tati, tibi tanta, tyranne, tulisti,

ou

Multarum vetenun legum divumqae hominumque.

Tout le monde connaît le vers d*Ovide par lequel il imite les cris des grenouilles (Met.f YI, 376) :

Quamvis sunt sub aqua, sub aqlia maledicere tentant;

tout le monde les vers de Catulle :

Sic vos, non vobis, fertis aratra, boves;

Sic vos, non vobis, vellera fertis, oves, etc., etc.

Citons encore Plante (Amph.9 ¥,1,10):

Strepitns , crepitus , sonitus , tonitrus , Ut subito, ut propere, ut valide tonuit.

La rime n'est peut-être pas due au hasard dans Virgile {EeL, VIII, 80) :

Limus ut hic durescit , et haec ut cera liquescit.

Mais elle est très^probablement accidentelle dans Eschyle (Prôm., V. 866, 867):

comme dans Horace {Epist.^ I, 12, 25):

Nec tamen ignores, quo sit romana loco res.

Dans ces passages la rime produit un effet comique; aussi la rencontre*t-on quelquefois dans Aristophane, (JVuft., V. 109):

'ÀirôUujLtecc hikatoç • *x toO orxifAiroîoc

SàxVOVdt fil' iïipTTOVTtÇ ùt Ko]Btv5toi —

x«c Tiiv >J>u;^»iv IxirivdVTCv, xai Toùç o|9;^giç iSs^XQUciv, x«i Tov Trpuxrov diopûrrouo'i'y , XKÎ u «7ro).ovarcv ;

et dans la Paix, v, 339 et suiv. :

x«i poôtre xai 7s).ôtT' • «î« yàp c(t9r«c to5' vaîv ttXscv, jxivsiVf xtvsîVf xaceûSsev, £? TraviQyvjBfiç 5efr)pt?v, coTiâT^at, xorraSiCscv,

2ovy loO xexpaysvat.

Nous terminerons ce chapitre par une observation que nous suggèrent les hexamètres, qui ont la césure après le temps fort du troisième dactyle , césure appelée my^lu[UfYi(; par les Grecs. Les deux hémistiches de ces hexamètres se terminent volontiers par des mots que re* lient ensemble les rapports syntaxiques les plus étroits» comme le substantif et son adjectif, qui se trouvent naturellement au même cas, et qui sont souvent pourvus de désinences identiques. Dans les poëtes grecs on ne trouve que peu d'exemples de cette disposition des mots ; mais dans les poètes latins elle est devenue, je ne dirai pas une règle, mais une manie. Virg., Georg., lY, 253 :

Quod jam non dubiU poteris cognoscere signis*

iE»., IV,v.360:

Desine meque tuU incendere teque querelis.

lien résulte des assonances fréquentes, et même accidentellement la rime , comme dans ce vers d'Homère :

et dans ce vers de Virgile :

Trajicit : I, verbU virtutem illade supei^bis*

Ce qui semble prouver, que la rime dans ces passages n'était pas préméditée, et surtout qu'elle n'était pas complète, c'est la certitude où nous sommes aujourd'hui que les accents expriment seulement les hauts et les bas de la voix, et que le temps fort(le frappé) ne tombait pas sur

les syllabes homophones. Verbis etsuperbiSyKprsTxuiv et tiptidtùVf riment ensemble prononcés à la façon moderne.

Mais dès qu'on lit verbis et superbis^ KpntMùv et eOpaocav, la rime est à moitié effacée.

Ce qui donne une grande importance à ces homopbonies accidentelles, c'est qu'elles paraissent avoir été le point de départ des homophonies recherchées avec intention dans les hexamètres du moyen Age :

Corpora sancfdrum | recubant hic terna m^gorum. Ex his sublàtum | nihil est alibive loeatum.

(Épitaphe des trois mages de Cologia)

La rime se trouve également dans les préceptes de l'école de Salerne , qui ont été traduits tant de fois , et dans une foule de proverbes :

Post cœnam stdbis | aut passus mille meabis

Contra vim môrtis | non est medicamen in horlis.

De là à ta rime il n'y a plus qu'un pas. On n'a qu^à remplacer l'homophonie des dernières syllsJ)es desrdeux

hémistiches du même vers par celles des dernières syl^ labes des deux vers qui se succèdent :

Si sol spleodescat Maria purificante,

Miqor erU glacies post feslum quam fuit ante (iX

m. TRANSFORMATION.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que Taocent, le nombre des syllabes et la rime étaient de petite ou de nulle importance dans la facture des vers anciens; que ceux-ci étaient établis entièrement sur les différences des valeurs prosodiques , sur les longues et les brèves, en un mot, sur la quantité. Nous espérons prouver plus lard que ce qui est Vrai pour le vers latin Test également pour toute poésie primitive; que.pendant une longue suite de siècles les langues ont eu un caractère matériel , qui n'a cédé que tardivement aux progrès de l'esprit d'analyse et d'abstraction* Le moment où l'on saisit les premières traces du passage de Tordre primitif à l'ordre moderne remonte aussi haut que les origines du christianisme. La quantité étant à peu près tout dans la poésie latine , et n'étant presque rien dans la poésie française, l'histoire de la lente décadence de la quantité nous conduira insensiblement et fatalement à l'époque qui verra naître des rhythmes nouveaux et une versification basée sur des principes inconnus jusqu'alors.

C'est donc l'histoire de cette décadence dans la langue latine que nous allons présenter succinctement, en faisant connaître les circonstances particulières qui l'ont

amenée et accélérée. Nous rechercherons les faibles commencements de cette décadence dans la nature de la langue latine, dans sa grammaire, dans sa manière de constituer et de composer les mots ; puis nous la verrons se dessinervaguementdans les vers des anciens poètes, et» après bien des réactions et des restaurations dues à l'étude et à l'imitation des Grecs, l'emporter définitivement vers le milieu et la fin du troisième siècle de notre ère.

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