CHAPITRE IL
But, moyens, formes de la
Pour éviter ces aberrations , pour ramener les esprits dans une direction plus poétique, il est nécessaire de constater, non pas tant les formes employées par les poètes de T antiquité dans la création de leurs ouvrages, que le but qu’ils se proposaient :
c’est en se dirigeant vers ce même but que la nécessité des formes se démontrera naturellement , et
nouvelles , amenées parla difs mœurs, pourra peut-être se faire apercevoir.
En effet, si les peuples nouveaux sont plus à portée de puiser dans la nature les grands tableaux qu’elle étale journellement à leurs regards, ce désavantage des peuples civilisés peut, à quelques égards, se trouver compensé par la perfection de leur langage, qui leur offre le choix d’expressions plus variées pour décrire des impressions plus délicates. Si l’imagination d’un peuple où les sciences sont cultivées est moins forte et moins brillante, s’il est plus rebelle à l’entliousiasme, son esprit et sa raison sont plus développés, sa langue doit pouvoir exprimer tout ce qu’exprime la langue sauvage , et celle-ci ne saurait rendre aucune des idées métaphysiques dont on fait un si grand usage de nos jours.
Le but que se proposaient les premiers poètes a sans doute été de transmettre à la postérité le récit des événemens antérieurs, l’origine des choses et l’explication des phénomènes de la nature. Une si haute mission
comme les
MOYENS, PORMES.
interprètes de la divinité , et la poésie a été nommée langage des dieux.
La poésie était pour les anciens comme une inspiration émanée de la divinité qui , par la bouche d’hommes privilégiés, se communiquait aux mortels. Toutefois jamais un récit d’action, jamais une succession de préceptes ou dépensées, jamais une peinture de senlimens enfin , quelque poétiques qu’ils fussent, ne reçurent chez eux le nom de poème, à moins que d’être exprimés en vers : et il est , je crois, possible d’en indiquer la cause en tirant une conséquence de leur principe.
La pensée des dieux, en se communiquant aux mortels, avait besoin d’affecter une forme particulière non commune au vulgaire ; pour frapper la multitude et se graver plus fortement, plus invariablement dans sa mémoire, il fallait qu’elle fut accentuée de manière à être mise en chant ou du moins soumise à un certain rhythme qui le remplace : et tel v
estle moyen qu’ils employèrent avec raison. ? . ■ »
Chez nos nations moins poétiques, ne rc- >
marquons-nous pas encore qu’une citation en vers se présente plus fréquemment et plus
facilement dans notre discours même qu une citation en prose ? Chez les peuples méridionaux , en Italie par exemple , ne vo.t-on des espèces de rapsodes rassembler le peuple et commander son attention par le récit des strophes du Tasse ou par des compositions analogues? Ces hautes pensees que
premiers poètes avaient mission de com-
muniquer aux mortels devaient donc être présentées de la manière la plus propre à attirer leur attention et a se fixer dans leur |
esprit. , . , j
Ainsi s’est perpétuée cette nécessite du
vers dans les ouvrages poétiques, pour leur mériter le nom de poème; et c’est à mon gré, par une interprétation forcée des paroles d’Aristote , que l’on a prétendu qu’il pouvait avoir des poèmes en prose. Aristote dit il est vrai , que les écrits d Hérodote mis en vers ne seraient toujours qu’une hisce sens je partage son sentiment; ajoute pas que les écrits d’Homère en prose seraient toujours un poème; complément qui manque à sa phrase pour donner l’interprétation adoptée par quelcommentateurs. Le vers seul ne cons-
MOYIÎKS , FORMES.
titue point une œuvre poétique; mais toute composition poétique a besoin cependant d’être encore ornée du charme de la versification, du rhytlime enfin , pour mériter le nom de poème.
Ce qu’il est nécessaire d’observer à cet égard pour toutes les langues, me semble absolument indispensable pour la nôtre, formée d'un mélange de dialectes incohérens, et qui est bien éloignée d’avoir l’harmonie d’une langue faite par analogie avec les sons que produit la nature, toute musicale, créée enfin par onomatopée. La langue française s’est faite et polie avec l’esprit et les mœurs , mais elle a perdu tout l’accent d’une langue première; la rime lui est plus nécessaire peut-être qu’à toute autre pour remplacer à l’oreille cette mesure qui distingue de la prose les vers des langues anciennes , mesure que quelques-unes des plus privilégiées des nations modernes ont conservee.
La condition de la fiction ou de l’embellissement de la nature, la nécessité d’un choix à faire du moins dans ses productions, ainsi que dans les émotions de l’âme, l’obser-
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Si POESIE EN GENERAL.
vation de la beauté enfin, ne sont pas mointf rigoureusement commandées à la poésie, fet aujourd’hui, plus que jamais, qu’il ne lui appartient plus d’instruire, mais seulement de plaire.
Et cependant, depuis peu de temps, on a reproché «à la poésie de n’avoir jamais montré la nature que sous une seule face, choisissant toujours ce qui paraissait beau pour négliger tout lereste,etne reproduisant conséquemment qu’un tableau incomplet. On a cru devoir enfin considérer le poète comme un créateur qui, à l’exemple du suprême auteur de l’univers, devait produire le laid à côté du beau. Mais le laid ne nous semble-t-il pas une corruption de la création, plutôt que son produit immédiat? Milton , dans la peinture des premiers jours du monde, ne nous a pas montré Satan comme le vulgaire se représente le diable, revêtu de cornes et de queue. N’oublions point le but que doit se proposer le poète , qui est de plaire ; or le beau a ce privilège, le laid a celui de repousser. Ce dernier ne doit donc être employé que comme l’a fait Homère, par opposition, pour agrandir son héros aux yeux
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MOYENS, FOJRMES. 53
lecteur par la peinture morale et physique de Thersite; mais il savait que la beauté seule attache et émeut.
Une considération se présente à l’appui de cette assertion. Le beau est un type, c’est un principe ; le laid est l’absence de ce type , de ce principe , c’est une exception. Si la beauté n existait pas , la laideur serait inaperçue ; mais sans la laideur même, la beauté existe, se sent, se reconnaît. Une forme régulière est belle , son irrégularité amène sa laideur ; un sentiment juste et généreux est beau, l’absence de ces qualités Je rend ab- fH ject et laid. Or, pour tout esprit droit, quel
est 1 art qui peut se fonder sur une abstraction?
La poésie crée en effet; mais comme ce peintre de 1 antiquité, qui choisissait parmi un grand nombre de beautés ce qui lui convenait de chacune d’elles pour en former un tout, le poète recueille dans la nature et dans son imagination les objets de choix qui doivent composer sa création , et se fait ainsi un nouvel univers. Ce qu’il fait pour les objets extérieurs, il doit l’appliquer aux choses morales.
Les novateurs qui s’appuient de l’autorité d’Aristote, après l’avoir souvent récusée, pour décider que le vers est inutile à la poésie, et qui pensent en même temps quelle peut se passer du secours de la fiction , ne remarquent point que le critique grec refuse aux ouvrages d’Hérodote mis en vers et à ceux d’Empedocle le titre de poème, par la raison seule que ces auteurs n’ont rien inventé, rien créé, et qu’ils ont été simples narrateurs, l’un d’une histoire en prose, l’autre d’une science en vers.
Quoiquerimitation de la vérité matérielle, de la réalité, ne suffise pas à la poésie, il est cependant une sorte de vérités qu’elle admet et de l’observation de laquelle elle ne peut même se passer. « La poésie se crée un monde idéal et surnaturel , elle en décrit même les formes inconnues; la plume du poète leur donne une apparence sensible, et m? fait que ce fruit de son imagination prend une place déterminée et un nom (i). »
Selon cette définition d’un poète anglais,
(1) A* imagination bodiesforth
The forma of tbings unknoivn, tlie poets’ pen Tunis thcm to sliapes and gircs to airy nothing A local habitation and n mime.
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