‹ Precis d'une traite de poetique et de versification, contenan des considerations sur la poesie ... Par M. ViolletLeducChapitre 13 sur 52 · SOS · texte numérisé non relu

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Caractères de la poésie à diverses époques. r

Il est indubitable que la raison et la ve-

ritésont essentiellement nécessaires à la poésie; mais c’est une raison et une vérité relatives et de convention. Ainsi les principes peuvent être faux, mais les conséquences doivent être justes et toujours conformes à la vérité. Les premières suppositions une fois établies , quelque extravagantes quelles puissent être pour le raisonnement, tontes choses doivent en découler selon l’ordre de la nature.

Un'exemple est peut-être nécessaire pour

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rendre cette assertion plus sensible. Un poète a imaginé qu’ Apollon , [fatigué de sa course’, et conduit sur le char du soleil , allait se reposer dans b le sein de Thetis. Sa supposition est absurde à nos yeux ; mais

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dieu attectede divers sentimens naturels de joie , de regrets et de colère; il met ces différentes émotions en rapport avec l’état du ciel serein, ombragé ou menaçant ; le lecteur s’identifie avec le poète , et croit voir réellement les choses telles qu’elles lui ont été présentées; ou du moins il en était ainsi chez les anciens.

Chez les modernes, un poète se borne à décrire le soleil couchant se plongeant dans l’Océan entouré de nuages dorés, et il en fait une description plus ou moins exacte, plus ou moins pompeuse. Chez les anciens, il n’aurait certes pas été plus poète qu’Empedocle à qui Aristote refuse ce titre. J’admets description poétique bien faite: que dit-il à l’imagination du lecteur? que laisse-t-il à faire à ses successeurs? Et pourtant il sera poète peut-être autant qu’il nous est permis de l’être encore, s’il établit avec art une sorte d’harmonie, de concordance ou d’opposition entre l’état du ciel et celui de l’âme du poète qui le décrit ; mais que sera-ce si , conformément aux connaissances géologiques et astronomiques généralement répandues aujourd’hui, le poète vient vous expli-

caractères a diverses époques. 5y quer que le soleil ne se couche pas , mais que la terre, en tournant sur son axe, lui présente tour à tour un de ses hémisphères en lui cachant l’autre?

Je sais que ces premières suppositions poétiques pour être admises exigent un degré de crédulité qui peut paraître, à quelques esprits éclairés , un déraugement partiel et temporaire de l’intelligence. Aussi avonsnous dit que les peuples barbares étaient plus poétiques que les nations civilisées; et l’enfance est dans le même cas. Il n’existe pas d’homme, si accessible aux illusions poétiques qu’on le suppose, qui soit aussi touché d’un événement épique qu’un enfant peut l’être au récit de la fable du Loup et de l’Agneau. Cet enfant sait cependant que ces animaux ne parlent pas; mais tel est le despotisme de l’imagination sur les esprits neufs et riches encore de leur première naïveté, qu’il regarde la chose comme réellement arrivée.

Il serait difficile, pour ne pas dire impossible aujourd’hui, au talent le plus poétique, d’expliquer un effet naturel par une cause surnaturelle et toute d’invention ï

l’Etna, par exemple, par les efforts d’Encelade, ou une chose équivalente. Depuis l’invasion du christianisme dans les arts, on a renoncé judicieusement à créer de nouvelles causes poétiques, on s’est borné à admettre pendant long-temps, et comme par tradition , celles conçues par les anciens et qui sont consacrées par la mythologie. Maintenant, et après de longs efforts, la réalité physique l’emporte, et ce serait un coup mortel porté à la poésie si le sentiment poétique naturel à l’homme, sorte de feu sacré conservé dans l’âme de quelques êtres privilégiés , ne trouvait encore à se manifester par les sentimens moraux, depuis que les choses physiques lui sont ravies.

Si l’expression libre des émotions exaltées de l’âme, seul domaine laissé de nos jours à la poésie, lui était interdite ; si même elle était restreinte, dans son expansion, aux divisions régulières de la métaphysique, aux froides règles de la philosophie, il serait mieux d’avouer que le siècle, revenu de * toute impression poétique, ne veut plus de poésie, que de se consumer en essais infruc-

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CARACTÈRES A DIVERSES ÉrOQUES. 5g

' \ “tueux pour se conformer à de nouveaux . systèmes dont l'exécution serait impossible.

La peinture, privée de tous les charmes que

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peut y apporter l’imagination , et réduite à l’imitation matérielle de la nature, serait

encore un art, manuel il est vrai, mais où clu moins l’adresse du peintre se reconnaîtrait; mais que serait la poésie privée du charme de la versification , en même temps que des nobles illusions de l’esprit, des erreurs brillantes de l’imagination, de l’exaltation de la pensée?

C’est dans un ordre de choses plus relevé que la poésie peut revendiquer un rang

naturel et invariable : le monde moral est

aujourd’hui la seule patrie d’où elle peut encore toucher et intéresser les cœurs.

La connaissance que nous acquérons du :.\ v

vrai physique dépend des objets extérieurs yw qui nous entourent : l’idée du beau moral, né et développé dans notre âme, subjugue les objets extérieurs, les modifie ou les fait même disparaître ; et l’ordre poétique s’ac corde plus naturellement avec nos sensa-

tions que l’ordre des faits physiques ne ' a

frappe notre intelligence par le secours de

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la science. La poésie enfin nous procure eeque nous cherchions peut-être , mais ce dont nous avions la prévision intérieure; et la science au contraire nous invite à découvrir ce qui nous est entièrement inconnu et hors de nous-mêmes. Ainsi la poésie nous engage à chercher le beau, moins dans les objets physiques que dans la connaissance intime de l’âme, quand la science se borne à rechercher le vrai matériel. Dans l’ordre poétique, l’homme occupe un rang éminent ; dans l’ordre physique, l’homme n’est qu’un atome.

En effet , qu’apprend la science à l’homme, si ce n'est son insuffisance et les bornes de son esprit? Que lui révèle la poésie? la divinité de son âme , l’immensité de son imagination, l’éternité de son esprit. Entre des jugemens si opposés, entre ces deux illusions peut-être , l’homme ne doit-il pas préférer celle qui lui fait le moins sentir sa faiblesse?

Un homme heureusement né , accoutumé à interroger, à développer les sentimen6 poétiques de son âme , aura sans doute l’esprit exalté, mais ses pensées seront dignes d’honorer l’humanité: son imagination l’em-

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