‹ Precis d'une traite de poetique et de versification, contenan des considerations sur la poesie ... Par M. ViolletLeducChapitre 23 sur 52 · SYSTEMES .* VOLTAIRE · texte numérisé non relu

SYSTEMES .* VOLTAIRE

sur quoi il y a mille opinions et point de règles générales. »

Quoiqu’il soit possible de pousser beaucoup plus loin les recherches en ce genre, l’opinion de Voltaire suffit pour prouver que les préceptes recueillis dans cet abrégé sont les seuls qui, par l’autorité irrécusable de leurs auteurs, méritent une entière soumission ; 011 les eût trouvés insuffisans il y a cent ans, aujourd’hui on les trouvera rigoureux. Nous engagerons toutefois les jeunes auteurs à les respecter jusqu’à ce que de nouveaux noms équivalant à ceux d’Aristote, d’Horace, de Boileau et de Voltaire, aient consacré d’autres règles ou aient au moins prouvé qu’il est possible de s’en affranchir avec succès.

Nous hasarderons toutefois de communiquer les idées que les changemens de coutumes et de mœurs nous ont fait naître pour les compositions poétiques que permet encore notre époque, après avoir fait l’exposé du système de composition poétique par lequel la nouvelle école veut remplacer ceux qui précèdent.

§ VI. — Système de l'école romantique .

La lecture de la dernière partie de notre introduction , et l’étude surtout de notre poésie antérieurement au seizième siècle, montrent que la connaissance et l’imitation / . des anciens datent de cette époque. Jus- , ' que là nos poètes avaient été simplement romanciers ou conteurs. La féerie , l’allégorie et l’épigramme étaient les seuls moyens qu’ils eussent employés pour plaire, et qui, la forme des vers à part, distinguassent leurs ouvrages de la prose. Du Bellay et surtout Ronsard , en rappelant à l’observation de l’antiquité, usant du double prestige de leur talent et de la nouveauté, firent oublier leurs prédécesseurs et donnèrent à la poésie une toute autre apparence. Malherbe vint, puis Boileau , et l’imitation des anciens prévalut sans partage.

L’espèce de perfection monotone qu’acquirent par la suite des temps des écrivains attentifs à imiter les mêmes modèles, à reproduire les mêmes beautés, à éviter les mêmes défauts, a nécessairement amené la satiété, et le besoin de nouveauté s’est fait sentir.

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» Cependant , il est vrai de dire que les essais tentés depuis quarante ans environ pour donner une nouvelle forme, une autre direction à notre littérature , quoique nombreux, ont été peu satisfaisans et presque infructueux , si l’on en juge par le résultat. D’un autre côté, il faut avouer aussi que parmi les poètes français qui ont continué à imiter les anciens, aucun, depuis cette môme époque, n’a fait faire un seul pas favorable à l’art. Mais, et les amateurs des nouvelles doctrines et leurs antagonistes , fidèles à un système exclusif, n’ont pas moins persévéré dans leurs efforts, sans faire la plus légère concession à leurs rivaux, sans remarquer que peut-être leurs torts étaient réciproques, que la route qu’ils s’obstinaient a suivre les uns et les autres pouvait être fausse, et que leur point de départ était vicieux. .

Les poètes qui ont conservé en Europe une sorte d’originalité, comme Dante en Italie, Shakspeare en Angleterre et Lopez de Yega en Espagne, avaient écrit avant que la connaissance des classiques anciens fût aussi vulgaire qu’elle l’est devenue depuis, quand la réputation de ces grands hommes

96 règles de la poésie.

était faite ; tandis que dans les temps où ces écrivains florissaient, les guerres civiles, l’état de la civilisation en France n’avaient pas permis que nos poètes travaillassent , ou pour parler plus exactement, que le public les goûtât au point de les rendre popu- : ' laires , avant que les langues anciennes plus * répandues les fissent dédaigner.

Le defaut de notre poésie, celui qu’on lui reproche avec le plus de raison, est donc l’absence d’originalité nationale.

Des écrivains et quelques poètes modernes ont cru obvier à ce défaut en suivant • # # un système contraire à celui de leurs devanciers ; et tout en reconnaissant qu’en effet les Grecs pouvaient avoir eu du mérite dans leur temps , ils trouvaient absurde de nous présenter les mêmes dieux et les mêmes mœurs qu’avaient faits les Grecs, quand nous avions une autre religion et d’autres habitudes ; et, partant de cette objection fondée, ils en tirèrent pour conséquences d’exiger d’abord que l’on proscrivît de la poésie toutes les machines mythologiques , et que l’on se conformât aux mœurs que l’on avait à peindre.

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Rien de mieux jusque Jà , et Racine avait été tout aussi loin en composant Athalic. Mais ce n’était pas assez : comme il est difficile en poésie de se passer d’un sentiment religieux et d une sorte d âpreté sauvage , que l’on ne trouve guère que chez les peuples nouveaux, on explora le moyen âge, qui remplissait ces deux conditions, et l’on puisa le. merveilleux dans les croyances populaires. Mais si l’on ne croit plus aux foudres de Jupiter ni aux traits de Cupidon on ne croit pas davantage à la magie des sorciers ou aux chaînes des revenans; et ces moyens furent d’autant plutôt épuisés qu’ils prêtaient au ridicule. On espéra pouvoir se passer de la divinité, quand on eut à peindre des hommes qui n’y croyaient plus guère et la métaphysique remplaça la religion. Dès* lors chacun divagua en vers et rima les rêves de son imagination. Cependant, à l’ennui qm gagnait le lecteur, on ne tarda p as à s’apercevoir que la poésie se montrait rebelle, par ses formes, à ces discussions idéologiques , et 1 on s’en prit aux formes La langue de Racine et de Boileau devint’ insuffisante pour exprimer des idées nou-

rOÉTlQÜE.

g8 RÈGLES DE LA. POESIE.

velles : on créa des mots , on donna à d’antres une interprétation inusitée ; on rendit les abstractions delà pensée parles abstractions du langage, et l’on devint inintelligible.

Comme on avait remarqué que les Allemands, après avoir pris long-temps notre système poétique pour modèle, n’avaient produit des ouvrages originaux qu’après l’avoir abandonné , de même que les Anglais n’avaient régénéré leur poésie que par suite d’une détermination semblable , on crut obtenir un même résultat en copiant les nouveaux ouvrages des Anglais et des Allemands.

Toutes ces tentatives furent malheureuses; elles devaient l’être; car, ainsi que nous l’avons déjà dit, ce qui manque à notre littérature, c’est une physionomie nationale, et ce n’était l’imitation des Allemands ni des Anglais qui pouvait la lui donner.

Les règles n’ont jamais été que le résultat de l’observation qui a fait distinguer parmi les ouvrages déjà publiés, ce qu’ils contenaient de bon et de mauvais, de louable et de répréhensible; et par conséquent , ce qui

SYSTÈMES I ÉCOLE BOM ASTIQUE. gg

devait être suivi eu évité. Ce n’est peut-être que de notre temps que l’on a eu l’idée de poser les règles d’une poésie à faire, toute nouvelle, et qui n’offrait encore aucun modèle reconnu. Chacun a parlé de romantique , a demandé du romantique, a expliqué ce que c’était que le romantique. Toutefois cette question, que je sache, n’a pas encore été résolue, par suite de la signification diverse que l’on attribue à ce mot.

Ainsi, les uns diront que la poésie romantique s’efforce de reproduire la pensée sans s’attacher à l’expression; ou, en d’autres termes, s’attache au fond beaucoup plus qu’à la forme, tandis que nos poètes ont fait jusqu’ici presque toujours le contraire.

D’autres prétendent que le romantique consiste dans la représentation exacte des mœurs du temps que l’on a voulu peindre, et dans la reproduction fidèle des evénemens historiques, en prêtant aux personnages que l’on fait parler un langage conforme à celui qu’ils ont tenu.

Ceux-ci avancent que c’est l’expression naïve d’une pensée ou la répétition d’un fait dans toute sa nudité, sans observation

de règles, sans obligation de la beauté.

Ceux-là soutiennent qu’il est absurde de prescrire aucune règle, puisque le romantique ne consiste que dans l’affranchissement des règles, et que les auteurs qui se conformeraient à celles indiquées, quoique contraires aux anciennes, n’en seraient pas moins soumis à des règles que le romantique repousse.

Du reste , jusqu’à ce jour, aucune définition du genre dit romantique n’a été donnée de manière à satisfaire les admirateurs même de cette poésie. C'est un prothée qui prend les formes les plusbizarres» et chacun adopte celle qui lui convient le mieux. Toutefois, telle chose que l’un admire comme romantique est repoussée par un autre comme classique, et il devient dès lors impossible de réduire en préceptes les nuances qui séparent cette poésie de toute autre. Le seul point sur lequel on s’accorde assez généralement, est l’entier abandon des formes mythologiques, le remplacement des' croyances païennes par celles du christianisme, en adoptant même toutes les erreurs populaires qui l’accompagnaient dans le moyen âge,

SYSTÈMES : ÉCOLE ROMAIÏTIQUE. ÏOI l’observation exacte de la vérité historique et matérielle; la poésie romantique, enfin, doit être l’expression des besoins , des goûtsde la société actuelle.

Mais l’expérience a prouvé que la simpli- * cité, que l’obscurité même des peuples antiques est plus favorable à la poésie que les combinaisons et les lumières de la civilisation. Sous l’influence de celle-ci, la science prospère, les questions de droit humain, de législation, de justice, de philosophie s’éclaircissent; les connaissances usuelles se répartissent plus également ; une série d’idées positives remplacent les opinions traditionnelles qui s’effacent et se perdent. Nous ne prétendons pas nier le bien qui résulte de cet ordre de choses; il en résulterait un mal qu’il se trouve inévitablement amené par la succession des siècles , et que nul effort ne peut en garantir; mais au moins faut-il avouer que les arts de l’imagination, que la poésie surtout , perd à ce résultat tout ce que les sciences exactes, industrielles, philosophiques et historiques y gagnent.

On a dit avec raison que la littérature est l’expression de la société; mais la littérature

ne se compose pas seulement de la Poésie* Toutes les branches des connaissances humaines en font partie; ainsi une histoire, un traité de morale ou de politique, un roman même, font partie de la littérature, et ce sont ces sortes d’ouvrages qui doivent être en effet comme l’éclio de la société qui les a vus naître. Mais jamais on n’a pu dire que la Poésie est l’expression de la société. La Poésie est tout individuelle ; le poète n’est poète qu’ autant qu’il s’isole, qu’autant que son imagination crée, qu’autant enfin que les usages, les coutumes, les idées vulgaires ont peu d’action sur lui. Il doit élever la pensée d’autrui jusqu’à la sienne, non se conformer à celle d’autrui. Obéir aux exigences du siècle, pour me servir de l’expression consacrée, c’est vouloir cesser d’être poète, si, comme il arrive, les exigences sont anti-poétiques, et veulent avant tout l’observation de la vérité.

C’est cet amour de la vérité, besoin des sociétés civilisées, qui a produit Lucain, premier romantique connu. Ce goût du vrai lui fit abandonner les machines mythologiques, pour les remplacer par un

systèmes: écoee romantique. io3 merveilleux populaire , les enchantemens , les évocations , les songes , les apparitions, etc., etc. Les Romains n’avaient pas plus que nous de poésie originale, et de tous leurs poètes, Virgile et Horace, imitateurs des grecs, méritèrent l’admiration de la postérité comme Tibulle , Térence, et quelques autres qui n’abandonnèrent point les règles poétiques d'Aristote.

Avec un peu de réflexion , il eût été facile de reconnaître que, puisque les Anglais et les Allemands avaient régénéré leur poésie en retournant à l’observation du système qui avait naturellement inspiré les premières productions poétiques de ces deux pays, peut-être aussi serions -nous parvenus au même résultat, non en imitant leurs ouvrages, mais seulement leur manière d’agir : c’est-à-dire, en recherchant parmi nos vieux poètes antérieurs à Ronsard et Dubellay, quelle était l’espèce de poésie que les Français affectionnaient. On aurait reconnu que l’esprit national était dès lors narrateur ou épigrammatique, et éminemment anti-lyrique , selon l’acception noble qu’on donne aujourd’hui à ce mot.

ïo4 BIGLES DE LA POESIE*

On aurait remarqué que l’auteur le plas original que nous possédions, La Fontaine, était aussi celui qui, dans son siècle, connut le mieux ses prédécesseurs; qu’il n’était comme eux que conteur ; qu’il fit comme eux un emploi fréquent, mais mieux entendu, de l’allégorie et de la satire; ce qui n’exclut pas chez lni la tendresse du cœur et la délicatesse du sentiment.

On est donc fondé à croire que c’est à cette espèce de poésie que le Français est le plus apte; que c’est elle seule qui pourra devenir populaire en France. En effet, le poème badin, le conte, la satire, l’épigramme et la chanson , ont toujours obtenu plus de succès que la poésie grave et sérieuse; le naturel aiguisé d’une légère pointe de malice n’a jamais manqué son effet sur des lecteurs français. La supériorité non contestée de leur comédie vient à l’appui de mon assertion, et il est encore à remarquer que c’est par ses poésies satiriques et légères que Voltaire est vraiment supérieur à tous ses rivaux.

Si en effet, comme tout porte à le croire, l’esprit français a pris plus de gravité, ce

SYSTÈMES : ÉCOLE ROMANTIQUE. Io5 n’est point une raison pour abandonner le caractère de poésie qui lui convient; c’en est un seulement pour le modifier, mais toujours d’après le même principe

Les différens systèmes poétiques qui font la matière de ce chapitre offrent , dans l’esprit qui les a dictés , un ordre et une clarté qu’on sera loin de retrouver dans le dernier. Ce motif serait peut-être suffisant pour engager les jeunes auteurs à s’essayer d’après des principes connus et éprouvés, avant que de se jeter dans le vague et l’incertitude qui accompagnent toujours le désir d’innover.

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