DIT SENTIMENT POETIQUE. I
ment indéfinissable souvent, mais que notre esprit perçoit avec charme ou douleur, sans pouvoir le rendre qu’imparfaitement , ou qu’il laisse évaporer sans écho. C’est dans l’expression de ce sentiment ou de cette émotion que gît tout le talent du poète; talent d’autant plus admirable qu’il transmet cette émotion avec plus d’exactitude, qu’il la reproduit plus vivement dans autrui.
§ III. — Nécessité de se pénétrer du sentiment que Von 'veut peindre.
L’émotion que communique le poète a procédé chez lui dans un certain ordre, s’est manifestée, s’est développée, s’est accrue dans son âme, soit avec lenteur, soit avec rapidité, mais toujours successivement.
Cette émotion a pu se modifier, s’affaiblir ou se dénaturer entièrement , mais en suivant encore une marche régulière, même dans ce désordre apparent , qui dénote la passion. Or, c’est dans l’étude et l’observation de ces phénomènes, de ces phases diverses, dans la reproduction fidèle de ces mouvemens alternatifs du cœur, que con-
sistent toutes les règles de la composition poétique, depuisl’épopée jusqu’à la chanson.
Il ne suffît donc point de se pénétrer d’un sentiment; il faut encore, pour le transmettre, le montrer dans son accroissement ou sa décadence; et c’est à connaître ces opérations de l’esprit ou de l’âme que le poète doit s’attacher.
De ces sentimens, développés par les événemens de l’histoire , unis à la peinture de ces mêmes événemens, naît l’épopée; mais le poète , dans le choix et la reproduction de ces événemens , tout en se conformant à la tradition historique, ne doit pas perdre de vue que le but du poète, différent de celui de l’historien, ne fait usage de l’histoire que pour faire connaître son héros, que pour le mettre dans des situations heureuses ou funestes, que pour développer son caractère et ses passions. Il ne suffira donc point que le poète se conforme à la réalité en présentant dans son ouvrage les événemens exactement comme l’action s’est passée; il faut encore que ces événemens résultentVles uns des autres, s’expliquent mutuellement, sans digressions, sans cir-