INFLUENCE DES CROYANCES. III
constances inutiles à son but, qui est de peindre l’homme.
§ IV. — Nécessité de se conjormer aux croyait de son temps.
Il arrive chaque jour, dans les circonstances les plus familières, que nous attribuons à une puissance surnaturelle les contrariétés que nous éprouvons, ou les rares momens de bonheur qui nous sont accordés. II ne doit donc pas paraître extraordinaire que dans un ouvrage poétique, c’està-dire passionné , une divinité quelconque paraisse devoir intervenir comme cause première des événemens dont les personnages se trouvent frappés. C’est l’intervention de cette divinité , de cette puissance occulte dans l’action , qui constitue le merveilleux.
Ce merveilleux doit nécessairement se conformer à la croyance, aux préjugés même des personnages que l’on fait agir. Et c’est malheureusement à la sévérité du christianisme que l'on doit attribuer en partie l’infériorité des poèmes modernes où l’on fait agir des chrétiens. La Jérusalem délivrée
est, de tous ces ouvrages, celui où l’infériorité est la plus contestable, et l’auteur apuisé son merveilleux plus dans la magie que dans le ciel chrétien, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer. Toutefois son exemple, ainsi que ceux du Dante et de Milton prouvent que si la religion chrétienne est moins favorable à la poésie que la mythologie, elle peut néanmoins , sous une main habile , offrir encore une sorte de merveilleux poétique.
On a proposé, en choisissant des héros mahométans, par exemple, ou de toute autre croyance non chrétienne, detrouver un merveilleux dans ces religions.Mais indépendamment de ce qu’il faudrait introduire le lecteur dans la connaissance de ces dogmes étrangers, il est douteux que l’auteur lui-méme pût se pénétrer assez intimement de cette religion pour produire, sur ses lecteurs , l’illusion nécessaire au merveilleux qu’il emploierait. La persuasion en poésie est plus utile qu’on ne pense; et c’est peut-être à cette cause qu’il faut attribuer en partie .la supériorité des poèmes de l’antiquité :
alors poète et auditeurs croyaient, etl’iliu-
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sion se propageait avec l'émotion. Encore aujourd’hui, que cette croyance -n’est plus la nôtre, comme elle nous est familière dès l’enfance, elle nous trouve aptes à la comprendre et à l’adopter, poétiquement parlant.
On ne peut expliquer autrement l’emploi de la mythologie, prolongé jusqu’au commencement de ce siècle, dans les compositions poétiques. Aujourd’hui son usage paraît entièrement abandonné, et cette proscription ne peut que prendre plus de force par l’habitude que l’on perdra d’employer et de comprendre ses figures. Cependant il faudra les remplacer; mais qu’y gagnerait-on si, au lieu de nous montrer dans une fleur courbée par le vent, Flore caressée par Zépliire , on nous fait voir un Sylphe effeuillant une rose? Croyons-nous au Sylphe plus qu’à Zéphire ? Et l’un est-il dans nos mœurs plus que l’autre ?
Si donc l’on se détermine à créer un merveilleux ou à en adopter un non encore usité, il faut qu’il satisfasse l’esprit du lecteur» qu’il s’harmonise avec ses pensées habituelles , qu’il en soit enfin comme la reproduction. Un des plus grands charmes que
poétique. 8
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nous procure la poésie, est de nous retracer nos propres senlimens mieux exprimés que nous n’aurions pu le faire, de fixer nos idées fugitives et de nous rappeler celles qui sont oubliées ; la création du poète ne peut aller au-delà sans tomber dans le bizarre ou l’incompréhensible, et l’on trouverait avec raison bien mal employé à deviner un poète, le temps que l’on peut consacrer à comprendre les phrases abstraites d’un philosophe qui nous initie dans les mystères de la métaphysique.
§ Y . — Nécessité de la clarté dans la composition poétique.
La clarté appelle le regard que l’obscurité repousse. Les profondeurs de la poésie, que l’on me passe cette expression, doivent être semblables à celles du ciel; lumineuses même dans la nuit. Quoi qu’on en puisse dire, le poète doit attirer, retenir et charmer. Il faut donc qu’il réserve, pour lui seul, tout travail, tout effort, toute contention d’esprit, afin de les éviter à ses lecteurs.
L’oubli de ce principe ne peut conduire qu’à l'erreur : la pensée la plus poétique, la
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figure la plus ingénieuse laissera le lecteur froid et insensible si elle ne réveille en lui un de ses souvenirs, si elle ne lui rappelle pas une sensation, si même elle n’éclaircit point sa propre intuition.
§ VI. — Des comparaisons poétiques.
Chez les anciens la poésie était populaire : chez les nations modernes elle n’est, répétons-le, qu’un objet de luxe réservé aux hautes classes de la société : aussi est-il à remarquer que les rares comparaisons que se permettent encore les poètes français, même parmi ceux qui s’efforcent d’imiter les anciens, sont inverses de celles employées parleurs modèles.Les comparaisons des Grecs sont tirées d’objets naturels et familiers au peuple, pour lui faire comprendre les choses plus relevées, qu’on suppose lui être inconnues, ou les affections morales qu’il peut ne pas avoir éprouvées. Nous comparons au contraire les objets de la nature , peu connue des citadins , aux créations du luxe qui sont sous leurs yeux: une eau pure est un cristal , un gazon est un tapis
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d’émeraudes, etc. Ce procédé, quoique apportant une modification fâcheuse aux formes adoptées par les anciens , est inévitable et ne saurait être blâmé. Mais on a été plus loin : on a comparé un objet physique et matériel à une abstraction métaphysique, à un sentiment de l’âme.La chose visible a été expliquée par la chose sentie : ce que l’œil peut voir sans effort lui est péniblement décrit par le raisonnement. Les anciens, pour exprimer l’effet que produit sur le cerveau une pensée inattendue, ont dit que c’était un rayon de lumière: l’expression est devenue proverbiale, parce qu’elle explique l’inconnu par le connu ; mais dire, comme on l’a fait de nos jours, que l’aurore d’une journée de printemps est semblable au premier sentiment d’amour d’une jeune fille; comparer la lumière douteuse de la lune à la pensée d’une âme mélancolique, c’est offrir au lecteur une image peu satisfaisante; car chacun a pu voir lever le soleil , chacun connaît le clair de lune, mais tout le monde ne connaît pas la pensée d’une jeune fille et les rêveries de la mélancolie : et celte comparaison ne serait convenable
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que si elle était faite pour des aveugles-nés.
Telles sont, je crois , les préceptes les plus importans de la composition poétique à offrir aujourd’hui que mille systèmes incertains remplacent les règles que nos pères avaient acceptées sans répugnance et sans efforts. Partout on répète que le siècle est las de ces vieilles formes , que nos habitudes, nos mœurs sont changées, que la pensée doit suivre un plus libre essor, et que de son affranchissement doivent résulter des productions neuves et originales. On ne peut révoquer en doute le changement opéré dans nos mœurs et nos habitudes sociales:
peut-être la question se bornerait-elle à savoir si ce changement n’a pas entièrement anéanti le peu de poésie que notre société ait jamais contenue : il n’appartient qu’à la postérité de prononcer sur cette question.
Une observation toutefois se présente. Le Français est susceptible et moqueur; il a, plus que tout autre peuple peut-être, le sentiment des convenances et un tact délicat qui ne lui permet pas de laisser échapper le ridicule partout où il se montre à lui.
Il8 RÈGLES DE LA POESIE.
Chez le Français, l’épilhète d’original appliquée à un individu , sans être précisément une insulte, n’est certainement pas un éloge : appliquée à un ouvrage, l’acception n’est pas encore aussi rigoureuse , cependant la nuance devient de jour en jour plus légère; évitons qu’elle ne s’efface entièrement.