STYLE POETIQUE. 12 I
lité indispensable, de légères fautes de diction deviennent parfois une heureuse licence de style.
Lorsque Racine a dit :
Je t’aimais inconstant , qu’eussè-je fait fidèle?
il a préféré manquer à la régularité de la grammaire, plutôt qu’à la concision et qu’à la vérité de l’expression poétique.
On doit, dit Louis Racine, obéir aux règles, mais cette obéissance n’est point un esclavage pour ceux qui cherchent à plaire dans une langue vivante, parce que tant qu ? elle est soumise à l’usage, elle peut recevoir des exceptions à ses règles, et qu’elle les reçoit surtout des auteurs qui, l’ayant étudiée avec soin, se sont acquis sur elle une espèce d’autorité dont ils n’usent qu’à son avantage ; et quand nous jugeons ces auteurs sur la seule rigueur des règles, il nous arrive souvent de condamner ce qui n’est pas condamnable.
§ IL — De la clarté.
La clarté est une des conditions du style à laquelle il est le moins permis de se soustraire. Notre langue peut se refuser à tout
iaa RÈGLES DE LL POESIE.
exprimer avec grâce ou avec force; mais il n’est rien qu’elle ne puisse rendre avec clarté. Or cette clarté résulte de l’emploi du terme propre. La pensée de l’auteur exige impérieusement , pour être reproduite avec exactitude dans l’esprit du lecteur, que l’expression qui la retrace ne laisse aucun doute sur sa signification.
La pensée de l’auteur qui compose va du cerveau se peindre sous sa plume : pour le lecteur, elle remonte du papier à l’esprit. Si la première opération est infidèle, l’image ne peut pas être reproduite, elle reste inintelligible ou vague.
La comparaison tant de fois répétée de la conception au dessin d’un tableau , et du style à sa couleur, manque donc de justesse, puisqu’ au moins les formes se trouvent exactement rendues par un dessin correct qui frappe les yeux, et qui peut être comparé avec l’objet représenté; le style ne frappe que l’esprit et ne reproduit pas même la conception s’il manque de clarté : c’est un instrument faux sur lequel la musique la plus mélodieuse devient dissonante et méconnaissable.
Cette nécessité de la clarté du style pour
DE LA CLARTÉ. Ia3
chaque espèce de composition littéraire, est plus impérieusement exigée encore pour la poésie qui peut traiter de sujets élevés, inattendus, tout d’invention même, qu’il est impossible de deviner et de comprendre à demi mot.
Il faut remarquer que l’obscurité du style provient plus souvent encore de l’affectation que de la négligence. La crainte de tomber dans le commun, en exprimant une pensée commune, amène la recherche dans l’expression.
«Vous voulez, dit La Bruyère, me dire qu’il fait froid ? que ne me disiez-vous , il fait froid ? est-ce un si grand mal d’être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? » Quand donc on n’a qu’une chose commune à dire, il vaut mieux se taire que de chercher à lui donner une apparence trompeuse et incertaine.
C’est peu que d’être clair, ajoute Marmontel , il faut être précis. La précision consiste à exprimer , avec le moins de termes qu’il est possible, une image, une idée, un sentiment, sans les mutiler, ni les affaiblir. Le caractère de la précision est d’isoler son
objet, de manière qu’aucune idée voisine n’en trouble la perception. La première difficulté qui se présente, est de réunir la précision et la clarté; mais, qu’on ne s’y trompe pas , l’expression la plus précise est toujours la plus claire lorsqu’elle est juste. Que l’expression réponde exactement à la pensée, elle est claire et précise à la fois. Tout ce qui n’ajoute pas à l’idée, l’intercepte ; et plus l’image est ramassée, plus l’expression en est vive et distincte.
§ III. — De V harmonie.
L’harmonie est non moins essentielle que la clarté au style poétique qui doit plaire et séduire avant même que de peindre et de toucher. Nier l’harmonie et le charme du style, serait nier ces deux qualités dans la musique; et quoiqu’il y ait des oreilles insensibles à l’harmonie du style, comme il y en a de rebelles à celle de la musique, il n’appartieut pas au raisonnement, mais seulement à la nature de les corriger.
Le concours de deux conditions remplies constitue l’harmonie, le son et le nombre; le son , par l’effet des mots sur l’oreille; le
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nombre, par l’arrangement et la succession des mots entre eux. La prononciation seule doit suffire au poète dont les organes sont bien constitués , pour reconnaître les mots doux et sonores, dont la liaison est facile, de ceux dont l’espèce et la rencontre sont rudes et rocailleuses. La connaissance et l’emploi du nombre demandent une oreille plus exercée. L’harmonie, résultant du nombre, provient non seulement du rapport des sons, mais encore de celui des phrases et de leur enchaînement : elle consiste dans l’observation d’une proportion entre leurs divers membres; à ne pas faire les derniers trop courts pour les premiers ; à éviter les périodes trop longues ou étranglées , à varier leurs dimensions, à les entremêler, à les suspendre à propos ou à les arrondir. L’étude des grands maîtres, une oreille délicate, un langage pur et sonore, indiqueront mieux que toutes les règles combien un mot plus ou moins long à la fin d’un vers, une chute masculine ou féminine , et quelquefois une syllabe transposée dans le cours de la phrase, produisent de différence dans l’harmonie.
Il6 RÈGLES DE LA POESIE.
L’ordre harmonique des mots ne se concilie parfois que difficilement avec leur ordre logique. Aussi la poésie admet- elle des locutions, des inversions que ne permet pas la prose : mais dans le cas où cette difficulté ne saurait être surmontée, c’est au génie du poète à sacrifier, suivant les cas, tantôt l’harmonie, quand il veut frapper par la pensée, tantôt la justesse, s’il tient à séduire par l’expression. Mais ces sacrifices doivent être faits avec une grande mesure.
Une sorte d 'harmonie qu’on nomme imitative , et qui consiste à reproduire par les sons l’objet ou l’action que l’on veut peindre, a exercé , pendant le siècle dernier, le talent des poètes descriptifs de cette époque. On cite des anciens un grand nombre de vers de cette espèce, que leur fournissait leur langue expressive et pittoresque ; il ne faut pas s’étonner que la nôtre n’en ait fourni que rarement à nos grands auteurs. Aucun précepte ne paraît devoir être consacré à l’observation de cette harmonie, qui doit se placer naturellement et sans recherche sous la plume du poète. L’emploi du mot propre, qu’on ne saurait trop recomman-