‹ Precis d'une traite de poetique et de versification, contenan des considerations sur la poesie ... Par M. ViolletLeducChapitre 30 sur 52 · DE L’HARMONIE. I · texte numérisé non relu

DE L’HARMONIE. I

der, doit suffire pour amener cette beauté à propos , puisque ce mot , s’il est formé par onomatopée, peint par lui-même l’objet ou l’action qu’il désigne; s’il ne le peint pas, toute espèce d’effort ne devient qu’un soin puéril qu’il faut négliger.

L’harmonie d’ailleurs perd son plus grand charme si elle n’est employée qu’à colorer un style vide d’idées , lâche et diffus. Le style concis a la première de toutes les qualités, celle de rendre le discours semblable à la marche de l’esprit, à cette opération rapide, par laquelle les intelligences communiquent. Le style doit se conformer à la succession des idées , et sa concision consiste àranger chaque pensée à sa place, et à rendre cette pensée par le terme qui lui convient le mieux. Le talent d’employer ce terme propre, si nécessaire à la clarté comme à la concision, n’est après tout que le talent de se pénétrer de la pensée ou de l’affection que l’on veut communiquer aux autres. Les règles de l’art sont impuissantes pour produire cette illusion que le poète transmet.

ia8 RÈGLES DE LA POESIE.

§ IV. — Des figures.

Un des caractères distinctifs du style poétique est Temploi fréquent qu’il fait des figures.

Quand la passion n’agit pas, le style simple nous suffît pour nous faire comprendre ; mais dès que nous éprouvons le besoin de faire partager notre émotion, la nature nous inspire un langage propre à produire sur nos auditeurs une partie de l’impression qui nous agite. Aussi le langage figuré se retrouve-t-il dans tous les temps, chez tontes les nations, plus habituellement dans les classes inférieures de la société, plus près de la nature, et plus disposées à lui emprunter des images que les conditions élevées.

Ainsi le poète, comme le peuple , comme les enfans, attribue une âme et une sensation à tout ce qui lui paraît donner signe de vie : il va plus loin ; il adresse ou il prête la parole aux absens, aux morts, aux choses même inanimées : il parle enfin à l’imagination plutôt qu’à l’intelligence. Le goût peut seul indiquer l’emploi de ces figures, de ces images, qui ne sauront trop se multiplier

DU SXÏLE. I2 g

si l’on se conforme à ce principe que l’image n’est faite que pour rendre plus sensible 1 idee de 1 auteur. Si l’idée ne mérite pas d être sentie, il est oiseux de la colorer.

Il est peut-être utile de faire remarquer qu’en cela, comme en tout, nous arrivons tai d, et que les difficultés offertes à l’écrivain s’augmentent en même temps que les exigences de ses lecteurs. Les expressions figurées, métaphoriques, perdent à la longue leur qualité même de métaphores, et, devenues communes par l’usage, de figures qu’elles étaient, elles deviennent l’expression propre de l’objet qu’elles représentent. Ainsi l’effet que produisait telle expression poétique à son apparition , ne fait plus aucune impression sur notre esprit. Ce qui offrait enfin, il y a plusieurs siècles, un rapport entre deux idées , n’est pour nous que le signe d’une seule; ce qui était plein de chaleur et de noblesse, est froid et commun. Les figures les plus naturelles ont dû se présenter les premières à l’esprit des poètes; plus nous avançons , plus aussi leur recherche a dû trouver d’obstacles. Évitons cependant la bizarrerie, et surtout l’obscurité dans nos

rOETIQUE.

i3o IliiGLES DE LA POESIE,

métaphores; n’oublions pas que la figure doit fortifier la pensée, la rendre sensible, visible même; qu’ ainsi la plus grande simplicité, la plus grande clarté doivent toujours déterminer son emploi.

Il n’entre point dans le plan de la Poétique de désigner toutes ces formes du discours et de les classer ; ces définitions sont du domaine de la Rhétorique , ainsi que les différentes espèces et qualités du style.

§ V. — Du choix de V expression.

Si la poésie exige que le poète fasse un choix dans les pensées qui se présentent à son esprit pour les reproduire au lecteur, le style poétique exige aussi impérieusement un choix dans les mots, dans les expressions par lesquelles le poète expose sa pensée. Il est évident qu’une pensée élevée perd de son caractère «à être exprimée en termes vulgaires et bas , de môme qu’un sentiment naïf change de nature sous une expression am- *.

bitieuse ou recherchée.

A mesure qu’un peuple avance dans la civilisation , les expressions de sa langue se

DU CHOIX DE L EXPRESSION. |3j

classent comme la société qui les emploie :

les unes deviennent nobles, les autres communes ou triviales. Je ne prétends point dé* cider si dans le français la langue poétique perd ou gagne à ces distinctions du style parce que c’est un fait dont il faut subir les conséquences; et l’homme de nos jours le moins sensible aux supériorités du rang, l e moins accessible au respect pour les hiérarchies sociales, ne voudrait pas adopter le langage plus que le vêtement de la populace.

Le style choisi est donc de rigueur. La difficulté consiste à approprier le style au sujet que l’on traite, à l’ennoblir au besoin sans lui faire perdre de son naturel, et à lui conserver selon l’occasion la plus grande simplicité sans tomber dans le trivial. Entre l’ampoulé et le bas l’échelle est longue à parcourir : l’usage du monde, la lecture des modèles sauront mieux que toutes les règles en faire connaître les différens degrés.

La plupart des ouvrages didactiques sur le sujet que je traite ont indiqué avec plus ou moins d’exactitude, d’une manière plus ou moins complète, les mots que la poésie repousse comme trop familiers : de ce nom-

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l3a RÈGLES DE LA POESIE.

bre étaient e/?ée, qu’il convenait de remplacer par glaive, cheval par coursier , etc., etc. Ces remarques puériles ne me paraissentpas devoir être reproduites : épée, cheval peuvent trouver leur place dans la poésie la plus élevée, ainsi que tous les mots de la langue admis dans le discours, quand ils sont convenablement entourés, ou ennoblis par une épithète, ou arrachés par la passion, ou comme expression plus naturelle ou plus vraie. Le goût seul enfin peut en déterminer le rejet ou l’emploi.

§ VI. — Des artifices du style poétique .

Le style poétique se soumet volontiers à d’innocens artifices que le poète ne doit pas négliger. Une alliance de mots , inusitée par la prose, donne parfois à la pensée un aspect imprévu et nouveau , qui frappe l’attention du lecteur. Quelquefois aussi une pensée sublime gagne à être exprimée en termes simples et qui paraissent amenés sans art.

Il est rare d’ailleurs qu’un auteur bien inspiré de son sujet ne le rende point dans les termes les plus convenables, tant pour la propriété de l’expression que pour son élé-

ARTIFICES DU STYLE POÉTIQUE. l33 gance et son énergie ; et ce principe est d’une application si rigoureuse, que môme chez nos[poètes dont le langage a vieilli , les morceaux les mieux pensés sont encore les plus intelligibles , et qui contiennent le moins de mots dont l’usage se soit percfti ; parce que la majeure partie de ces mots oubliés dans la langue moderne, étaient sans signification directe, sans emploi bien déterminé.

Les ouvrages de Corneille viennent appuyer cette assertion.

Màrmontel a donné en trois mots les qualités du style : vérité, naturel, décence.

La vérité consiste à faire parler à chacun son langage; le naturel, à dire ou à faire dire ce qui semble avoir dû se présenter d’abord sans étude et sans réflexion ; la décence, à dire les choses comme il convientj et à celui qui parle et à ceux qui l’écoutent.

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