MESURE
manière dont il est construit : ainsi de ces deux lignes ,
Fuyez le concours odieux des mauvais sons; ou
Fuyez des mauvais sons le concours odieux; la première n’est pas un vers , et la seconde , quoi qu’ayant le même nombre de syllabes, en est un , parce qu’elles sont arrangées suivant la disposition exigée.
Les vers français réguliers sont de douze, de dix, de huit, de sept et de six syllabes.
La fable et la chanson en admettent encore de plus courts.
Le vers de douze syllabes , que l’on nomme alexandrin , est divisé en deux hémistiches égaux , par un repos que l’on nomme césure. Ce repos pour le vers de dix syllabes , doit s’observer après la quatrième. Les autres vers n’ont point de césure marquée d’une manière absolue.
Les syllabes sont ou sonores ou muettes.
La syllabe muette est celle qui n’a que le son de cet e que l’on appelle muet. C’est la finale de vie et de flamme.
Le repos du vers doit tomber sur une syllabe sonore. Les vers doivent se terminer
lifi
l 38 VERSIFIC ATIOÏT.
alternativement par une sonore et par une muette; dans ce dernier cas la syllabe muette n’est pas comptée.
Exemple de vers de douze syllabes.
• » 3 4 5 6 789 10 11 ra — o
N’offrez rien au lecteur — que ce qui peut lui plaire,
i a 3 456 7 89 iu 11 ia — o
Ayez pour la caden — ce une oreille sévère.
Que toujours dans vos vers — le sens coupant les mots,
ia 3 456 7 fi 910111a
Suspende l’hémisti — che, en marque le repos.
Exemple de vers de dix syllabes.
ta 34 56 789 10 — o
Si j’étais roi — je voudrais être juste,
Bans le repos — maintenir mes sujets,
Et tous les jours — de mon empire auguste ia 34 5678 9 10 •
Seraient marqués — par de nouveaux bienfaits.
Exemple de vers de huit syllabes.
Ne forçons point notre talent ,
Nous ne ferions rien avec grâce :
Jamais un lourdaut, quoi qu’il fasse ,
Ne saurait passer pour galant.
Exemple de vers de sept syllabes.
Ainsi de cris et d’alarmes
MESURE. l39
« » 3 4 5 fi 7
Mon cœur semblait «c nourrir,
Et mes yeux noyés de larmes
Etaient lasse's de s’ouvrir.
Exemple de vers de six syllabes.
A soi-méme odieux,
Le sot de tout s’irrite ;
En tous lieux il s’évite, t 1 3 4 5 6
Et se trouve en tous lieux.
§ II. — De la césure.
Plusieurs circonstances peuvent rendre la césure défectueuse. Le repos après le premier hémistiche ne peut être formé que par une syllabe qui finit un mot. Il faut même que ce mot permette une sorte de suspension dans le discours : car si l’hémistiche finissait par des mots comme ceux-ci, que , pour, si, la césure ne vaudrait rien. Ainsi ces vers seraient fautifs.
Tu m’es bien cher, mais si- tu combats ma tendresse. Fuyons les vices qui - nous font perdre l’honneur.
De même, les articles, étant inséparables des noms , ne peuvent former la césure.
Vous devez vaincre le - penchant qui vous entraîne.
La césure ne peut tomber sur un substantif suivi de son adjectif:
C’est encore un plus grand - sujet de s’étonner.
Mais si le substantif est suivi ou précédé de plusieurs adjectifs, il peut en être séparé par la césure , parce que le repos y est indiqué ; ainsi ces vers sont bons :
Morbleu ! c’est une chose - indigne, lâche, infâme I Vcngcz-moi d’une ingrate -et perfide parente.
La césure ne peut séparer les pronoms personnels , des verbes dont ils sont nomi-
natifs
f Je me flatte que vous - me rendrez votre estime.
ni les pronoms conjonctifs, des verbes dont ils sont les régimes :
Songeons que la mort nous - surprendra quelque jour.
Enfin l’oreille seule doit indiquer si le repos qui marque la césure peut être observé ou non : dans ce dernier cas le vers ne vaut jamais rien.
§ III. — De V élision.
Dans le cours du vers, Ve muet ou féminin n’est compté qu’autant qu’il est précédé d’une consonne, comme dans monde , gloire,
Élision. i 4 r
S’il suit une voyelle dont il ne change pas le son, il ne fait pas nombre, et il faut placer absolument après cet c un mot commençant par une voyelle avec laquelle il se lie , comme (vi* active, anné’ abondante, patri’ adorée). Cela s’appelle élision * Vh initiale, qui n’est pas aspirée , ri* empêche pas l’élision.
Hors le repos du vers, l’t* muet final, quand il est soutenu d’une consonne, peut être élidé ou non «à volonté, et il compte pour une syllate quand il est suivi d’un mot qui commence par une consonne. Dans laliaison (Y hommes illustres , par exemple, Ve muet d’hommes ne s’élide point , IV finale y met obstacle, et doit être prononcé, ainsi que le t de la troisième personne du pluriel des verbes , eut. C’est à quoi il faut faire attention en lisant des vers. Si dans cette occasion on ne fait point sentir IV ou le t f Ve muet formerait à tort élision avec la syllabe qui commence le mot suivant , et le vers paraîtra avoir une syllabe de moins.
L’e muet est, de toutes les voyelles, la seule pour laquelle il y ait élision. La rencontre de deux voyelles dont l’une termine
. im mot et l’autre commence le mot suivant.
l4î VERSIFICATION.
se nomme hiatus , et est bannie du vers. Les anciens poètes français n’observaient pas cette règle, qui n’est devenue de rigueur que sous la plume des grands poètes du siècle de Louis XIV .Encore La F ontaine l’at-il bravée quelquefois : mais ce n’est qu’une négligence ou peut-être même un oubli de sa part quine serait point toléré aujourd’hui. L’A aspirée, étant considérée comme une consonne, peut se rencontrer à la suite d’une voyelle qui termine un mot sans former liiatus. La prononciation indique ce que ce choc de voyelles a de dur et de vicieux : ainsi le t qui termine la conjonction et ne se prononçant pas , cette conjonction ne peut pas être placée dans le vers avant un mot qui commence par une voyelle.
Quoique l 'n finale de la négation non ne se prononce pas plus que le t de la conjonction et , il n’est pas précisément interdit de la mettre avant des mots commençant par une voyelle, parce que la nasale on est plus sourde ou moins dure que IV fermé : ainsi ce vers :
Non, non, un roi qui veut seulement qn’ on le craigne,
est régulier, quoique non un y heurte l’oreille
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ELISION. 143
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presque autant qu’un hiatus : mais ilestbon d’éviter cette rencontre, ainsi que celle des dinlithonffues nazales éauivalentes :
X<v HiÿY
Vv^i
diphthongues nazales équivalentes Ah I j’attendrai long-temps, la nuit est loin encoiv.
Quoique cet usage soit autorisé par les meilleurs poètes, une consonne à la suite de la voyelle nazale rend le vers beaucoup plus doux :
I/un pailrit dans un coin Pcm&onpoint des chanoines, L’autre broie en riflnt le vermillon des moines.
Il est essentiel de se conformer à l’usage indiqué par les dictionnaires pour connaître exactement le nombre des syllabes contenues dans les mots où plusieurs voyelles réunies forment diphthongue. Ainsi ia forme deux syllabes dans di-amant , di-adéme, et 11’en forme qu’une dans diable, liard , etc. Le mot hier peut seul compter indifféremment dans lesvers pouruneou pour deux syllabes.
§ IV. — De V enjambement.
On dit qu’il y a enjambement quand le sens est demeuré suspendu à la fin d’un vers pour ne finir qu’au commencement du vers suivant :
C’était votre nourrice, elle vous ramena
àkjf ‘/jK' y è
'ÊSmà li4 .JÊÊÊÊ
Suivant exactement l’ordre que lui donna
Totre
Mais j’aperçois venir madame la comtesse De Pimbcsche,
pportable clans la soutenu il n’est natureljusqu’à
L’enjambement est support?
comédie; mais clans le style sot toléré que quand le sens, suspendu ni lement au premier vers, se prolonge j la lin du vers suivant:
Mais de ce même front l'héroïque fierle'
Fait connaître Alexandre; et certes son visage Porte de sa grandeur l’infaillible présage.
L’e'vangile au cliré/ien ne dit en aucun lieu :
Sois de'vot : il nous dit : Sois doux, simple, e'quitable. Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,
Peuple ingrat !
L’enjambement devient parfois même une beauté quand il est motivé par un désordre quelconque du discours occasioné par la passion ou par une réticence :
Faut-il qu’en un moment un scrupule timide
Perde Mais quel bonheur nous envoie Atalidc ?
As-tu vu quelle joie e’elatait dans ses yeux
Combien il est sorti satisfait de ma haine
Que de mépris
La poésie légère s’accommode de l’enjain-
\ S.i %f<rf f
sa©*
VïtîiY- ■
IKVERSION. l45
bernent qui, habilement ménagé, jette de la variété dans le rliythme.
§ V. — De l’inversion.
Quoique le langage poétique soit soumis aux mêmes règles que celui de la prose, il est permis d’y faire quelques transpositions que la prose n’admet pas dans la construction delà phrase: c’est ce qu’on nomme des inversions.
Ces transpositions , qui doivent toujours être faites avec autant d’art que de réserve, consistent à intervertir l’ordre grammatical des mots, comme, par exemple, en mettant le nominatif après le verbe :
Mais enfin, c’est ainsi que se venge Alexandre ; en mettant le régime absolu à l’accusatif avant le verbe qui le gouverne :
Le sort vous y voulut l'un et l’autre amener; en mettant au génitif un nom avant celui dont il dépend :
Celui qui met un frein à la fureur des (lots,
Sait aussi des mcchans arrêter les complots ;
en mettant au datif ou à l’ablatif le régime relatif avant le verbe auquel il se rapporte :
ï 46 VERSIFICATION.
De soins pins importans je l’ai crue agitée \ en mettant des mots entre le verbe et le participe:
Une voix trop fidèle
M’a, d’un triste désastre, apporté la nouvelle ; en mettant enfin avant le verbe tout ce qui peut en dépendre :
Pour la veuve d’Hector ses vœux ont éclaté.
L’inversion donne au vers plus de vivacité et d’harmonie : elle le distingue de la prose plus essentiellement peut-être que toute autre forme; c’est aussi celle qu’il faut employer avec plus de discernement; mais s’il y a peu de règles fixes à donner pour l’inversion, une mauvaise inversion porte en soi un tel caractère de réprobation, que l’oreille la moins exercée la reconnaît et la rejette facilement.
§ VI. — Du rhyihmc.
La Harpe définit le rhythme « un espace déterminé , fait pour symétriser avec un autre du même genre. »
Il explique cette définition abstraite en l’appliquant aux trois choses assujéties au rhythme, Je vers, le chant et la danse.
RHtTHME. 147
Le rhytlime du vers alexandrin est composé de douze syllabes, qui donnent à tous les vers du même genre une égale durée par leurs intervalles et leurs combinaisons.
Le rhytlime dans le chant est cet intervalle régulièr qui soumet à une mesure commune l’assemblage de notes diverses qui composent le même air, soit en prolongeant le son de chacune d’elles quand elles remplissent la mesure à elles seules ou en petit nombre, soit en l’accélérant quand elles y sont groupées.
Le rhytlime dans la danse est une suite de mouvemens qui symétrisent entre eux par leur forme, leur nombre et leur durée.
Si cette définition est exacte, celle que donne l’Académie du mot rhytlime, qu’elle paraît confondre avec nombre , cadence et mesure , ne paraît point suffisante.
«t Notre vers, dit Marmontel, est composé de douze, de dix , de huit, de sept ou de six syllabes : voilà ce qui s’appelle mesure. » Levers de douze est coupé d’un repos après la sixième, le vers de dix après la quatrième : voilà ce qu’on appelle cadence. Toutes les syllabes du vers, excepté la syllabe
muette, doivent être sensibles à l’oreille :
voilà ce qu’on appelle nombre. » L’Académie a-t-elle voulu dire que du résultat combiné du nombre, de la cadence et de la mesure, se compose le rhythme? alors c’est cette définition qu’il me paraît convenable d’adopter. L’effet du rhythme est l’harmonie, aussi nécessaire au vers qu’à la musique.
C’est la nécessité de cette harmonie qui fait rejeter certains mots, ou certaines alliances de mots , dont la consonnance est désagréable à l’oreille ; il en est de même des locutions réservées à la prose. Ainsi, dans ce dernier cas, les conjonctions pourvu que , de sorte que, lequel , laquelle , etc. , doivent être évitées avec autant de soin que le rapprochement des sons semblables, ou leur cacophonie. La Fresnaye des Yvetaux ayant critiqué ce vers de Malherbe :
Enfin cette beauté m’a la place rendue, Malherbe rappela à son tour l’hémistiche où celui-ci avait mis :
Comparable a majlamme.
Corneille avait ainsi composé ce vers des Horaces :
Je suis romaine, hélas! puisque mon epoux lest.
(MW;*
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