‹ Precis d'une traite de poetique et de versification, contenan des considerations sur la poesie ... Par M. ViolletLeducChapitre 33 sur 52 · Ji · texte numérisé non relu

Ji

ïT^

BHYTHME.

Voltaire demande à ce propos pourquoi l’on peut finir un vers par je le suis, et non par mon époux lest. C’est, ajoute-t-il, que je le suis semble ne faire qu’un seul mot, et que mon époux Vest en forme évidemment plusieurs. Cette explication ne parait pas satisfaisante. Je le suis est une succession de monosyllabes, c’est ce qui empêche de sentir la dureté du dernier ; mais tout vers composé de mots plus ou moins longs, et qui se terminera par un monosyllabe, sera toujours dur et heurté. Le goût et le discernement, qui s’acquièrent par la lecture fréquente et réfléchie des meilleurs poètes, contribueront mieux que toutes les règles à faire éviter ces défauts.

« Tous les vers, dit Voltaire, doivent être harmonieux, sans que cette harmonie dérobe rien à la force des sentimens. Il ne faut pas, ajoute-t-il, que les vers marchent Y- 3

de deux en deux, mais que tantôt une pensée soit exprimée en un vers, tantôt en deux ou en trois, quelquefois en un seul hémistiche : on peut étendre une image dans une phrase de cinq ou six vers ; ensuite en enfermer une

autre dans un ou deux. Il faut souvent finir

~ t — * MT

un sens par une rime, et commencer un autre sens par la rime correspondante. Ce sont toutes ces règles, très-difficiles à observer, qui donnent au vers la grâce, l’énergie, l’harmonie dont la prose ne peut jamais approcher. C’est ce qui fait qu’on retient par cœur, malgré soi, les beaux vers. »

§ VU. - — Des licences ,

La poésie a la faculté d’employer certains mots et certaines locutions qui ne seraient point reçus dans la prose ; ainsi on peut retrancher I’j dans la première personne de quelques verbes pour aider à la rime.

En les blâmant, enfin, j’ai dit ce que j’en croi.

Vous ne repondez point, perfide, je le voi.

Que sais-je, un cent fois plus encor que je ne di.

Ne le savez-vous pas? je sai ce que je sai.

Je ne puis exprimer l’aise que j’en reçoi.

Les poètes ont encore la liberté de refuser l’accord à un participe déclinable:

Les misères

Que durant notre enfance ont enduré nos pères.

Corneille aurait dû mettre endurées ; mais dit Voltaire, s’il n’est pas permis à un poète de faire usage du participe absolu, il faut renoncer à faire des vers. Au contraire, la

LICENCES. l5l

licence s’étend jusqu’à faire accorder un participe indéclinable.

Le seul amour de Rome a sa maiu animée.

pour : a animé sa main.

Malgré l’autorité de ces exemples, il vaut mieux se conformer aux règles du langage.

Les poètes rendent quelquefois actif verbe neutre.

Je De prends point plaisir à croître ma misère.

Ce n’e’tait pas jadis sur ce ton ridicule Qu’amour dictait les vers que soupirait Tibulc.

Ce qui n’est pas une licence, c’est l’emploi certaines expressions inusitées, mais qui, par cela seul , ont plus d’énergie et de Avec la liberté' Rome jr’en ra renaître, dit Corneille dans Cinna. Cet exemple, dit Voltaire, est un de ceux qui peuvent servir à distinguer le langage de de la prose ; mais il faut a délicat pour user de ces hardiesses à propos.

On peut supprimer l’e muet du mot encore pour le faire de deux syllabes, en écrivant encor. Il est même à remarquer que le mot encore de trois syllabes a quelque chose de languis-

sente devant une consonne. Il est mieux de ne l’employer ainsi que devant une voyelle ou à la fin du vers.

§ VIII. — De la rime.

Première classification de la rime. — La rime, comme le vers , se divise en deux classes : la rime masculine , dont le son est plein et entier, comme dans bonté , Dieu , char; la rime féminine, dont la terminaison est Ve muet.

La rime n’étant que pour l’oreille, et non pas pour les yeux, on doit plutôt en juger par le son que par l’orthographe. Ainsi, quoique les syllabes finales de deux mots s’écrivent différemment, il suffit d’ordinaire qu’elles produisent le même son pour qu’elles riment ensemble , comme sots et pinceaux.

La rime est toujours féminine quand même Ve muet est suivi d’une s : hommes , femmes. Sa qualification est encore la même lorsque Ve est suivi des consonnes nt à la troisième personne du pluriel des verbes à l’indicatif présent, au parfait défini , à l’impératif, au présent et à l’imparfait du subjonctif: ils aiment, iis aimèrent, qu’ils aiment , qu’ils aimassent.

RIME

Il est inutile de faire remarquer que la rime , au contraire , est masculine, quoique terminée par ent dans la troisième personne du pluriel des verbes à l’imparfait et au conditionnel : ils aimaient , ils aimeraient , parce que le son en est plein et non muet. Il en est de même pour les mots prudent , diligent, où Ye prend le son de l’a.

Nous avons vu que cet e muet ne compte pas dans la mesure à la fin du vers ; il ne suffit pas non plus, même réuni à la consonne qui le précède, pour faire une rime; deux consonnes précédentes ne suffisent même pas ; ainsi les rimes autrefois suffisantes dehallebarde et miséricorde, sont avec raison proscrites aujourd’hui. Il faut que la rime féminine soit double et résulte du son qui se lie immédiatement à la syllabe muette: amante , prudeafe, commerce, berce. Si la finale n’est pas précédée d’une syllabe entière, elle doit au moins avoir pour appui une voyelle ou une diplithongue semblable : aim able , dur able, d oucc , sec ousse.

La rime masculine, formée d’un son plus plein, n’exige qu’une consonnance entre la

VF.RSIFICATIOPf.

dernière syllabe de chaque mot, non rime avec vallon, doux avec jalonx.

Deuxième classification de la rime. ■ — Les rimes sont riches ou suffisantes.

La rime féminine est suffisante lorsque les pénultièmes correspondantes rendent un même son : infidè/e et rebc//e, promet et caresse.

Elle devient riche si l’on donne à la pénultième le même appui : re belle et belle, ca resse et pa resse.

La rime masculine est suffisante lorsque les finales ont une consonnance prononcée:

reg arjl, dép art, sou pir, dés ir. Une voyelle seule, peut quelquefois la rendre suffisante : trah i, obé i , vert u , résol «. Mais quand la dernière lettre est un é fermé , celte lettre seule ne suffit pas. Ainsi arm è ne peut rimer avec donné.

La rime devient riche en rendant commune la consonne qui appuie la dernière consonnance : dé part, rem part, dé sir, plaisir, réso lu, dissofa, ar/né, cal/né.

Les mots en ant ou ent, pour bien rimer entre eux , ont besoin de l’appui d’une consonne semblable, quoique mille exemples

.jVfef.

3c> „ * t~’. •■ ■ uari

RIME. 1 55

paraissent autoriser l’oubli de cette règle.

Comme ces rimes sont très-nombreuses, il faut être sévère dans leur choix.

Les monosyllabes toutefois riment librement entre eux et même avec d’autres mots de plusieurs syllabes, c’est-à-dire que l’oreille n’est pas si délicate sur la conformité entière du son. Par exemple, un mot terminé en temps rime mal avec la terminaison dans ; cependant si l’un des deux est monosyllabe, la rime est suffisante.

Les mots terminés en ois, oit, ne riment ;• *

plus avec les imparfaits des verbes terminés

autrefois d une manière semblable, mais que

• • “ - . ; • l’on écrit même aujourd’hui généralement

ois, ait.

Un mot ne peut rimer avec lui-même que ^

quand l’homonyme présente une signification différente.

Laisse-là tous les livres:

Cent francs Un mot

ou son dérivé ; ainsi , voir et pouvoir , mettre et remettre, juste et injuste, ordre et désordre, ne peuvent rimer ensemble.

LV fermé ne peut rimer avec Ve ouvert,

ic* . * - vk 1 -' * > SSsssïv • ■

rH«g

KSP

triompher avec enjer, fi er avec guerrier, les voyelles longues avec les brèves , pa rôle et rôle, male et ca baie.

La rime devant surtout satisfaire l’oreille, et le son des lettres c, g, de l’m et de Vn étant

souvent le même à la fin des mots, rien

uiuia, i

n’empêche de faire rimer ensemble^?a«c et sang, faim et main, etc.

IJn mot au singulier, qui ne comporte

point d’^ à la fin, ne peut rimer avec un

pluriel qui l’exige.

La rime ne doit jamais se rencontrer qu’à la fin du vers. Un vers devient défectueux quand son premier hémistiche rime avec celui qui suit ou le précède, ou quand même il n offrirait qu une simple consonnance, comme dans ces vers :

Je suis rustique et fier et j’ai l’âme gro ssicre.

Aux Saumaises futur* préparer de* tortures ;

ou quand les deux premiers hémistiches de deux vers qui se suivent riment ensemble:

Mais son emploi n’est pas d’aller, dans une place,

Do mots sales et bas charmer la populace.

U faut , autant que possible, éviter de rimer en épithètes.

Troisième classification de la rime. — Les

Be Ps

rimes plates ou suivies sont celles qui se succèdent de deux en deux; alternativement

deux féminines et deux masculines, et 'vice versa.

On doit se conformer aujourd’hui au mélange régulier et alternatif des rimes masculines et féminines , ce qui n’était point pratiquépar les anciens poètes français antérieurs au dix-septième siècle.

On donne le nom de rimes croisées ou en • tremélées lorsque le vers masculin est séparé de celui qui y répond par une ou deux rimes féminines, ou lorsque entre une rime féminine et sa semblable il se trouve un ou deux yers 'masculins.

Lorsque les rimes sont plates ou suivies , les vers sont ordinairement du môme nom-

bre de syllabes. Lorsque les rimes sont croisées ou entremêlées, les vers ont quelquefois le même nombre de syllabes ; mais quelquefois aussi ils sont de différentes mesures ;

HÜÜi MÉÉMIM I I Mf

c’est ce que l’on appelle vers libres.

Dans les vers à rimes plates , il faut éviter de faire rimer deux vers masculins avec deux autres vers masculins quandils ne sont séparés que par deux vers féminins, et de

4 i yv

X*l f 1 : '-' <à 1 X* V.* -v^-T^v - -'■> :^yy ' v ' . -,'*/ f-V T "rlZ-'-.

•$» r v«? «•» .- tf . • 1 KtytgZ >; T^^î.- #> vî* V i VîW

en

Bfcr- ^

y&Psâ-j

vZv. f \VJ3

même pour ceux-ci quand ils ne sont séparés que par deux vers masculins. La consonnance même des sons dans les rimes masculines et féminines qui se suivent , produit un effet désagréable à l'oreille.

Il ne doit jamais se trouver dans les vers entremêlés non plus que dans les vers libres, deux vers de suite masculins ou féminins qui ne riment pas entre eux, et jamais non plus il ne doit s’en trouver plus de deux qui riment ensemble. Dans la chanson cependant ou même dans l’ode , dans les pièces de vers destinées enfin à être mises en musique , le rliytlime peut exiger qu’un plus grand nom* bre de rimes semblables se succèdent immédiatement : mais c’est une exception.

♦ Les vieux poètes français, et nota

ceux qui florissaient sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, ont fait usage d’une multitude de rimes, hirieUes, b attelées, couronnées , brisées, fraternisècs , équivoques , empénères, etc., etc. ; toutes tombées bientôt en désuétude, autant peut-être par les difficultés qu’elles présentaient, qu’à cause de F

notamment

l’absurdité de leurs combinaisons qui donnaient à la patience un immense avantage

bi . .1 , , , /T. « •• — i*. *> r . * ...

te;

î ?’■ ç * *.- \ :^ÿwf CjfccH > v '

■•te.?- v.

RIME

sur le génie. Il m’a semblé inutile de faire difficilement connaître les règles qui dirigeaient ces jeux fatigans de l’esprit. Ce ne peut plus être aujourd’hui qu’un objet de curiosité, et non d’étucîe.

Nos meilleurs poètes ont quelquefois enfreint les préceptes généraux que je viens de faire connaître. Ce n’est pas une raison pour les négliger. Ces poètes ont plu malgré leurs

défauts , mais non par ces faibles taches : il

7 * # • ' est plus facile de les éviter que d’imiter les

beautés sans nombre dont ils ont enrichi

leurs ouvrages.

Je n’ai pas cru devoir m’étendre davantage sur les règles de la versification, qui se trouvent partout , et qui ne sont que l’accessoire de la Poétique. On n’est pas poète pour connaître les lois de la versification et les observer, comme on n’est pas écrivain pour savoir la grammaire. Et si l’on tient tant à cette expression, que la versification est à la poésie ce que la couleur est au tableau , du moins faut-il convenir que c’est l’ordonnance de la composition, la correction du dessin et l’imitation du beau qui font le ta-

ïjFS&lV •

.. > Vt. V

y KJ

lent du peintre , qui seuls lui donnent la faculté d’émouvoir et de transporter même

dans un monde idéal.

>»^V- -* tTv-

« fnu jfc&mgËfë i .

îSxjm; > g« ;

Page 1