CHAPITRE II
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Des divers genres de poésie.
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§ I. — Z)« poème épique.
Nous avons vu dans la troisième partie de ce traité que les règles du poème épique , imposées par les plus célèbres écrivains qui ont professé la poétique, se bornent à l’unité d’action, l’emploi de la fiction et du merveilleux et la nécessité du vers. L’épopée n’est bornée ni par l’espace ni par le temps, elle s’empare de la terre, des deux, du monde connu et inconnu ; elle crée des élisées et des enfers. Les dieux révérés par toutes les croyances sont reconnus par elle, les puissances mêmes dont les lois régissent la nature, peuvent par l’épopée être personnifiées et divinisées : elle prête à ces divinités les sentimens et les passions des hommes ; elle élève ceux-ci jusqu’à une perfection idéale , et peut les affrancb ir d’une partie des misères attachées à l’humanité. Et cependant
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1‘OÈIUE ÉPIQUE.
un ordre particulier soumis à la vérité poé- m tique et aux lois du beau, sait en exclure la confusion et la bizarrerie.
La poésie épique est consacrée à perpétuer dans la mémoire des hommes les hauts faits des héros , la fondation ou la destruction des empires, les entreprises guerrières et hasardeuses , et l’action même de la Divinité dans ses créations, ses bienfaits ou ses vengeances.
11 n’appartient qu’au génie de raconter dignement toutes ces choses «à l’aide d’une instruction profonde, d’une imagination riche et brillante, d’un sens droit qui dispose et coordonne convenablement un sujet, du feu poétique qui l’anime et le colore ? et enfin du sentiment d’harmonie qui le fasse pénétrer avec charme dans les âmes et le communique à autrui. Aussi l’épopée estelle la création la plus rare de l’esprit humain, puisque depuis trois mille ans à peine compte-t-on quelques poèmes épiques qui aient obtenu les suffrages de la postérité.
Encore dans ce petit nombre faut-il remarquer qu’il n’en existe peut-être que deux seuls qui méritent le titre d’originaux , puis- FOÉTIQUE. II
ifis VERSIFICATION.
que tous les autres ont avec l’Iliade et l’Odyssée d’Homère plus ou moins de traits de ressemblance. Ces deux poèmes sont donc les premiers à conseiller de prendre pour modèles, et nous ne pensons pas qu’il y ait grand avantage à étudier un grand nombre de poèmes grecs, latins ou modernes sans originalité, qui ne peuvent que charger l’esprit d’une érudition inutile. C’est à l’étude des vrais chefs-d'œuvre qu’il convient de se borner, car le goût se forme davantage à admirer le beau qu’à exercer la critique.
Aux poèmes d’Homère déjà cités, nous devons ajouter comme bons à étudier, après l’Enéide de Virgile, les poèmes que nous a laissés l’Italie moderne , héritière directe des trésors littéraires de l’ancienne. Trois de ses poètes réunissent en effet dans leurs ouvrages la croyance chrétienne aux souve-, nirs du paganisme, comme les mœurs de leur beau pays les confondent encore. Le Dante, dans sa conception vigoureuse et sublime, s’élance des profondeurs formées par les neuf cercles successifs de son enfer, au paradis qu’il crée d’après la philosophie théologique de son temps. Platon, les Pères
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poème Épique. i63
de l’Église, et jusqu’aux légendaires , fournirent tour à tour l’aliment du brasier, tantôt sombre, tantôt étincelant de son génie. Une ironie cruelle, uu sentiment de vengeance atrabilaire ou de tristesse passionnée qui régnent dans son poème, en font l’image la pins énergique du siècle pendant lequel il a été composé.
Plus tard, l’Arioste peignit, comme son devancier, non les crimes de la politique et des révolutions, mais les mœurs plus gracieuses des cours galantes d’Italie; narrateur élégant, raillêur délicat, bouffon plein de verve et de vivacité, il sut parodier les héros d’Homère en racontant les exploits des preux.
Enfin le Tasse, plus grave, revêtit son sujet de la douceur mélancolique et tendre de son âme. Il consacre tout son talent à chanter la religion et la gloire, et s acquitte de sa noble mission en homme pénétré d’un si magnifique sujet. C’est un disciple sévère de la muse antique par l’ordonnance de son plan et la dignité soutenue de son style; mais une sorte de pompe fleurie, une surabondance d’orncmens , et la voluptueuse
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langueur de ses vers, prouvent qu’il est plus inspiré par les charmes de l’Italie moderne que par les sentimens purs , quoique passionnés , de l’antiquité.
Après cette lumière brillante de l’Orient et du Midi qui attire nos regards , il ne faut pourtant pas négliger de jeter un coup d’œil sur les conceptions poétiques où l’on reconnaît l’influence d’un climat froid et brumeux.
Milton, ardent sectaire, partisan fanatique de la révolution religieuse qui mit le gouvernement del’Angletèrre entreles mains de Cromwell, ne recueillit que déception du zèle avec lequel il avait embrassé le puritanisme. Vieux et aveugle, son génie s’expliqua la chute du premier homme et lui révéla le Paradis perdu. Le caractère de Satan est la plus terrible image des tourmens de l’orgueil déçu ; la peinture d’Eve est d’une suavité, d’une pureté, d’une chasteté d’amour dont la grâce toute nouvelle adoucit et tempère ce que les peintures diaboliques, auxquelles Milton semble se complaire, offrent parfois de monstrueux.
Un poète anglais , notre contemporain
POÈME ÉPIQUE. l65
lord Byron, que l’école romantique signale comme son chef, est l’auteur de plusieurs poèmes tellement étrangers par leurs formes et leurs sujets aux épopées connues, quoique si diverses entre elles, qu’ils ont formé école aussitôt leur apparition. Leur succès, qui n’a pas encore reçu la sanction du temps , est trop incertain pour qu’ils puissent faire l’objet d’une poétique particulière. Ils témoignent toutefois dans leur auteur un génie original et vigoureux, mais un esprit misanthrope et frondeur, un penchant à l’amertume et au sarcasme, un doute j »■ universel qui n’offrent rien de consolant, de généreux, ni conséquemment de poétique, en même temps qu’on y remarque un déréglement et un cynisme qui s’étend de la pensée à l’expression. Le plus important de ces ouvrages n’est pas terminé, il dénote en outre un défaut de plan toujours blâmable, et qui indique dans son auteur une sorte de mépris pour le lecteur et pour lui-même, que lord Byron d’ailleurs ne cherchait point à dissimuler. Indépendamment delà licence du sujet, il est impossible de présenter cet ouvrage comme un modèle à imiter.
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L’Allemagne ne possède qu’une épopée connue : la Messiade de Klopstock. Comme toutes les productions poétiques allemandes , c’est encore une imitation dont Milton a fourni le modèle. La Messiade n’est, à proprement parler, qu’une ode démesurée, presque sans action, toute en cantiques, qui renferme, dit-on, de grandes beautés de style, et dont les sentimens sont en effet d’une haute et magnifique poésie; mais la déclamation , le faux sublime, l’obscurité et le vague tiennent la plus grande place dans cet ouvrage.
Voltaire sortait à peine de l’enfance quand il composa la Henriade, avant que de savoir ce que c’était qu’un poème épique, qu’il l’avouait lui-même à La Harpe, nous allons laisser parler : « C’en est assez pour nous faire comprendre pourquoi le sien est si faible de plan et de conception. 11 l’a remanié depuis assez pour y ajouter beaucoup d’embellissemens ; mais il n’était guère possible de revenir sur l’invention de la fable, ni de réparer la première faute avait faite en commençant par les vers
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ditation. Les vers sont le premier besoin et le premier écueil d’un jeune poète, toujours
cessité de réfléchir. » Ce jugement sévère, mais qui nous semble juste, porté par La Harpe contre la Henriade de Voltaire, son maître, pour lequel il ne peut être accusé de prévention défavorable, nous a déterminé à ne point parler de l’épopée française, pour laquelle il faut avouer que nous n’avons pas de modèle à recommander. La Henriade ne doit élre étudiée que pour le style toujours correct, élégant, noble, mais qui manque parfois d’élévation et souvent d’enthousiasme.
La lecture attentive des premiers de ces poètes, et la comparaison quelle donnera lieu d’établir entre leur manière diverse de procéder , peuvent seules faire découvrir dans la composition des aspects neufs et brillans, que l’on devra du moins à sa propre observation , et non aux redites fatigantes de la pédagogie.
Que peut apprendre, en effet, un traité ex profcsso du poème épique, si ce n’est les règles générales de toute espèce de poésie qui
trop pressé de produire pour sentir la né
l68 VERSIFICATION.
ont été développées dans le cours de cet ouvrage? Quant à des préceptes détaillés, ceux qui se trouveraient applicables, par exemple, au Paradis perdu de Milton, ne pourraient plus l’étre au Roland furieux de l’Arioste ; et cependant chacun de ces poèmes est justement estimé. Nous nous bornerons donc à indiquer ici la forme à donner au poème épique.
En France, on l’a écrit jusqu’ici en vers de douze syllabes ou alexandrins et à rimes plates. C’est ainsi que la Henriade et d’autres poèmes moins célèbres ont été composés. Les poèmes épiques italiens sont en tercets comme ceux du Dante, ou en octaves comme ceux de l’Arioste et du Tasse. Il est douteux que la langue française puisse s’astreindre, pour un récit de longue haleine , à renfermer un sens complet dans un nombre de vers déterminé et d’une manière uniforme; mais plusieurs de nos jeunes auteurs ont essayé d’employer les strophes irrégulières. Aucunerègle ne s’oppose à cela, le talent consacre tout , et le suffrage du public peut seul nous apprendre ce que cette tentative a d’heureux.
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