CHAPITRE XLIT
Le Bacille de la peste a été découvert en 1894 par Yersin dans le produit de raclage de bubons pesteux, à l’occasion d’une épidémie sévissant à Hong-Kong. À la même époque, Kitasato crut le découvrir
Fig. 235.— Culture du bacille de la peste sur gélose.
aussi, mais il s'agissait d’un germe différent, prenant le Gram. Le Bacille de Yersin a été retrouvé depuis lors dans toutes les épidémies humaines et animales. La reproduction de l'infection par les inoculations de cultures a démontré nettement sa spécificité.
MORPHOLOGIE
Aspect microscopique. — Dans les cultures. — Le Bacille pesteux se montre sous l’aspect d’un Coccobacille ovoïde à extrémités
arrondies, légèrement renflé en son milieu (fig. 235), mesurant 2 u de long sur 1 # de large. Examiné à l’état frais, il est immobile, dépourvu de cils et de spores. Il est parfois entouré d’une auréole, spécialement dans les milieux albumineux.
Tel est l'aspect classique sous lequel on le décèle; toutefois il présente une grande variabilité morphologique ; en effet, si, dans les milieux où il pousse rapidement, il conserve la forme coccobacil-laire, sur les milieux solides le bâtonnet devient plus long ; dans
Fig. 236. — Culture du bacille de la peste en bouillon.
les milieux liquides comme le bouillon, il se groupe en chainettes (fig. 236). Enfin, dans le: cultures âgées, à côté des formes ovoïdes ou un peu allongées, des formes d’involution se montrent (fig. 237), en massue, discoïdes, se colorant mal, ressemblant assez à des sortes de levures. Elles s’observent facilement sur gélose additionnée de 3 à 4 p. 100 de sel marin (Hankin).
Dans les tissus. — Le Bacille prend toujours l’aspect coccobacillaire décrit, mais il donne aussi parfois des formes d’involution. On le rencontre ainsi surtout sur le cadavre quand la recherche est faite plusieurs heures après la mort, de mème encore dans les bubons immédiatement avant la période de suppuration. Ce détail a donc son mportance pour éviter les erreurs de diagnostic.
Coloration. — Toutes les couleurs d’aniline conviennent à la coloration du Bacille pesteux, mais surtout la thionine phéniquée et le bleu de méthylène. 11 se décolore par la méthode de Gram.
Le plus généralement, le colorant se fixe de préférence aux extrémités polaires, la partie centrale restant claire et donnant une apparence vacuolaire et l'aspect dit « en navelte ».
Dans les coupes, la coloration est plus difficile. Le procédé suivant donne d'excellentes préparations ;
Les coupes sont plongées pendant deux heures dans un mélange
Fig. 237. — Formes d'involution du bacille de la peste.
d'éosine et de bleu de méthylène ; laver et différencier par une solution très diluée d'acide acétique; laver, déshydrater, éclaircir au xylol, monter dans le baume. Les Bacilles colorésen bleu tranchent sur le fond rose de la préparation (Kolle et Hetsch).
Le Bacille pesteux cultive bien dans les milieux ordinaires, légèrement alcalinisés; un léger degré d’acidité lui est nuisible. Les milieux solides doivent être légèrement humides. La température optima est comprise entre 350 et 380 ; il pousse bien à 200. Enfin ce germe est aérobie.
Bouillon. — En bouillon, la culture est assez lente : elle s'effectue sous forme de grumeaux qui tombent au fond du tube, ressemblant
des flocons de neige (fig. 238); cet aspect est caractéristique ; au bout de quelques jours, un voile se développe à la surface.
Si l’on verse à la surface du milieu de l'huile stérile ou du beurre, les Bacilles pesteux, très aérobies, se développent exclusivement à la surface et s'y maintiennent; ils forment des îlots qui adhèrent aux tarticules grasses et pendent dans le liquide en figurant des stalacpites (Haffkine).
Gélose. — En quarante-huit heures, les DA isolées sont petites, transparentes, à peine perceptibles à l'œil nu, assez anaogues à celles du Pneumocoque, puis leur centre devient opaque et granuleux. Leur aspect est assez caractéristique (fig. 239).
Gélatine. — Les colonies isolées ne sont perceptibles que vers le troisième ou quatrième jour; elles sont grisâtres, puis jaunâtres, et s’entourent, comme sur gélose, d'une zone transparente d'aspect hyalin. Le milieu n’est pas liquéfié.
En piqure, la strie profondeest blanchâtre ; à la surface se développe . une tache jaunûâtre.
Sérum. — Développement abondant sans caractère bien particulier.
Pomme de terre. — Si la pomme de terre est alcaline, la
culture est grêle, sèche, blanc jaunâtre ; si elle est acide, la culture est nulle.
Lait. — La culture est peu abondante, sans coagulation. En petitlait tournesolé, léger virage au rouge.
Vitalité. — Virulence. — Le Bacille pesteux provenant des cultures est doué d’une faible résistance. Il est très sensible au chauffage à haute température et succombe en une heure à 609, en une minute à 1000.
Il ne résiste pas plus de trois heures à la lumière solaire. Au froid il se conserve assez longtemps.
Les antiseptiques ont rapidement raison de sa vitalité : l'acide phénique à 1 p. 100, le sublimé à 1 p. 1 000, le lait de chaux le tuent en quelques minutes.
I en est de même des acides, notamment de l'acide chlorhydrique à 4 p. 1 000, de l'acide sulfurique à 0,5 p. 1000.
La dessiccation le tue en quelques heures.
Toutefois, dans le pus et les crachats, la résistance est plus grande,
surtout quand ces produits ne ‘sont pas soumis à la dessiccation. On a pu trouver du Pacille pesteux vivant dans le sol humide après plusieurs mois, de même sur des vêtements.
Sur le cadavre, il dispa-
Fig. 238. — Culture en bouillon. Fig. 239. — Culture sur gélose. Flocons de neige. |
raitrait en fgénéral en vingt à trente Jours (Vokoto, Klein, etc.). Maassen a isolé le Bacille de Yersin de cadavres de rats ayant Doprer et SACQUÉPÉE. — Bactériologie, 2° édit, 41
séjourné dans les grains de blé pendant vingt jours à 16°. Sur les cadavres de rats conservés à 39 ou 5°, Zlatogoroff a pu le déceler au cent neuvième jour.
La virulence du Bacille de Yersin tombé dans le milieu extérieur s'atténue; mais,après plusieurs passages sur l'animal, ilpeutrécupérer son activité première. Cette virulence est d’ailleurs assez variable dans les milieux de culture, car, à côté de colonies très virulentes, d’autres le sont infiniment moins.
Agglutination. — Le Bacille pesteux est spécifiquement agglutiné par le sérum antipesteux. Cette agglutination s’observe encore quand on le met en contact avec du sérum desujets atteints de peste, à condition toutefois que l'infection ait évolué assez longtemps pour permeltre au sérum de se charger d’agglutinines. Aussi est-ce surtout avec le sérum des convalescents que le phénomène s'observe. On peut en tirer parti pour un diagnostic hésitant.
Cette agglutination s'effectue habituellement à un faible taux, mais elle garde toute sa valeur spécifique, même à 1 p. 10, car: le sérum de sujets sains ne présente aucune action agglutinante sur ce germe.
Toxine pesteuse. — On peut extraire des cultures de Bacille pesteux une toxine, qui ne rappelle en rien la toxine soluble du Bacille diphtérique et du Bacille tétanique.
Il s’agit vraisemblablement d’un endotoxine retenue par les corps microbiens.
Procédé de Lustig et Galeotti. — On racle des cultures sur gélose en boîtes de Roux, âgées de quarante-huit heures, dans une solution de potasse caustique à 1 p. 100; on les laisse macérer pendant vingt-quatre heures. Le liquide obtenu, filant, visqueux, glaireux, est filtré sur papier ; après filtration, il devient clair. On neutralise par l'acide acétique dilué; un précipité se forme. Laver et dessécher dans le vide; on obtient ainsi une poudre très toxique pour les animaux.
Procédé de Roux. — On cultive le Bacille pesteux en bouillon peploné à 2 p. 100 à la température de 20°. Un voilese forme. Après quatre à cinq semaines, on filtre sur bougie Chamberland : 1/200 de centimètre cube de liquide filtré, inoculé sous la peau d’une souris, la lue en vingt-quatre heures. Le cobaye et le lapin y sont moins sensibles ; s'ils résistent, ils présentent parfois des paralysies analogues à celles de la peste humaine.
Procédé de Besredka. — Besredka a préparé une toxine pesteuse très active ; il triture à sec des microbes desséchés; il les sature de chlorure de sodium, puis il additionne la pâte obtenue d’eau
DIVERS HABIÎTATS DU BACILLE PESTEUX. 643
distillée, jusqu’à ce que la solution arrive au taux de l’eau physiologique ; l’'émulsion est abandonnée à la température du laboraloire pendant douze heures; après centrifugation, on décante la partie liquide, qui contient l’endotoxine, tuant la souris à la dose infime de 0cc,006.
La toxine pesteuse est précipitable par le sulfate d'ammoniaque. Elle est peu stable ; l'air et la lumière l’atténuent. La température de 700 l’altère profondément.