CHAPITRE XELVIL
BACILLUS BELLONENSIS ET BACILLUS ŒDEMATIENS
En mai 1915, l’un de nous (Sacquépée) décrivait un nouveau germe anaérobie, qu’il considérait dès lors comme un des agents les plus importants et les plus répandus de la gangrène gazeuse. Ce microbe recut ultérieurement le nom de Bacillus bellonensis.
Quelques jours après cette communication initiale, Weinberg et Seguin décrivaient de leur côté un microbe rencontré également dans la gangrène gazeuse, et auquel ils appliquèrent plus tard le nom de Bacillus œdematiens.
Le Bacillus bellonensis et le Bacillus æœdematiens sont au moins très voisins l’un de l’autre ; mais leur degré de parenté n'étant pas actuellement établi, nous décrirons successivement l'un et l'autre.
BACILLUS BELLONENSIS
MORPHOLOGIE
Aspect microscopique.— Le Bacillus bellonensis est un bacille, peu ou pas mobile, de morphologie variable.
En cultures liquides, après dix-huit à vingt-quatre heures, on trouve des formes courtes, des formes longues, et de véritables filaments. La longueur oscille en moyenne de 3 à 10 y; l'épaisseur est de 0,8 à 1 uv. Les extrémités sont émoussées ou arrondies. Certains bacilles sont rectilignes, d’autres sont sinueux ou incurvés en canne, en S, etc. Le plus souvent isolés, ou par diplobacilles, les éléments se montrent parfois disposés en chaïnettes, plus rarement en petits amas, ou dessinent de fausses ramifications. Pour chaque échantillon, l’une ou l’autre disposition est prédominante.
Dans les produits pathologiques, le polymorphisme est moindre. I existe surtout des bacilles de longueur moyenne, isolés ou en diplobacilles, rarement en courtes chaïnettes (fig. 256).
Mobilité. — En cultures, pas de mobilité appréciable. Dans les
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sérosités provenant d'animaux inoculés, quelques échantillons
NÉ Run
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Fig, 256. — Bac. bellonensis. Culture en bouillon de 24 heures.
présentent un certain degré de mobilité, mais très éphémère (quelques secondes). La plupart des échantillons sont immobiles.
Coloration. — En cultures jeunes, de même que dans les produits pathologiques, le Bacillus bellonensis se colore facilement par les couleurs d’aniline.
Dans les cultures âgées (après trois jours), beaucoup d'éléments se co'orent mal; d’autres ne prennent la co!oration que dune manière inégale.
Le Bacillus bellonensis prend le Gram, dans les cullures jeunes et dans l'organisme, à condition de prolonger l’action des réactifs.
Fig. 257. — Bac. bellonensis. Cils.
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Cils. — Le Racillus bellonensis est pourvu deciis (fig. 257), insérés sur tout le pourtour'du corps bacillaire, en nombre variable, 4 à 20 et plus ; le plus souvent simples, parfois anastomosés ou bifurqués ; longs ou très longs. Les cils se colorent par les procédés
spéciaux habituels.
Spores. — Le Bacillus bellonensis est sporulé. Les spores sont le plus souvent oblongues, parfois ovalaires ; le plus souvent subterminales. On les trouve facilement dans les tissus ou produits pathologiques. Elles se forment également dans les milieux de culture. La spore est colorable par les procédés spiciaux.
CARACTÈRES DE CULTURES
Le Bacillus bellonensis est un anaérobie strict. La température
RSS PAR ASEREES SOS EE EER S ES EE
Fix. 258. — Bacilius bellonensis. Golonies isolées en gélose glucosée profonde, grossies 25 fois.
oplima de développement est 370. Les milieux d'usage courant suffisent pour la cullure, en ayant soin, bien entendu, de les adapter à l’anaérobiose.
Bouillon. — En bouillon ordinaire, il apparaît d'abord un {trouble homogène en douze à vingt heures; puis se forment des flocons, qui restent quelque temps en suspension ; après trente-six à
quarante-huit heures, le li-
quide s’éclaircit, en même temps que les flocons se déposent au fond du tube. Il existe en même temps un léger dégagement gazeux. La culture dégage une odeur putride un peu fade, spéciale.
En bouillon glucosé ou maltosé, mêmes caractères généraux, mais le trouble est souvent plus intense et plus persistant.
Lait. — Coagulé en trois à huit jours.
Gélose glucosée profonde (gélose de Veillon). — Les colonies
isolées, déjà visibles après vingt-quatre heures, sont pleinement développées après deux jours : vues à la loupe, elles se composent d’un centre opaque, jaune brunâtre, entouré d'une auréole plus claire, à bords irréguliers. Au microscope, cette auréole périphérique se montre formée de filaments (fig. 258).
Ultérieurement, les colonies s’étalent un peu, se disloquent, et finalement se résorbent peu à peu.
Gélatine glucosée. — En gélatine glucosée à 1,5 p. 100, à 15° ou 17°, les colonies isolées sont développées en dix à LS sous forme de masse ovoides ou arrondies, blanchâtres, filamenteuses. Le milieu est ramolli ou liquéfié tardivement (après quatre semaines).
Pomme de terre. — Après quelques jours, apparition d’un enduit à peine visible, luisant, glacé.
Vitalité. — Les formes sporulées sont très résistantes.
A la température ambiante, Les spores se maintiennent pendant plusieurs années.
L'ébullition, prolongée pendant une heure, détruit toutes les spores.
Propriétés fermentatives. — Le Bacillus bellonensis attaque très énergiquement la glucose et la maltose, encoré énergiquement la lévulose. Son action paraît faible sur la lactose, la mannite et la dulcite. Elle n’est pas RE ENE en présence de la glycérine et de la saccharose.
Action sur le blanc d’œuf cuit. — Dans les cultures en bouillon additionné de cubes de blanc d'œuf cuit (Voy. p. 181), le cube de blanc d'œuf n’est pas attaqué, même après plusieurs mois. |
Action des sérums. — Les sérums expérimentaux, préparés par inoculation d'un échantillon de Bucillus bellonensis, renferment une agglutinine active exclusivement sur l'échantillon homologue. |
Les mêmes sérums renferment une sensibilisatrice spécifique, active sur tous les échantillons de l’espèce, et sans action sur les espèces plus ou moins voisines.
I. Chez l’homme, le Bacillus bellonensis se rencontre dans beauoup de cas de gangrène gazeuse (Voy.chan. XLV). Généralement
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limité aux lésions locales, il ne passe dans la circulation générale que d’une manière exceptionnelle.
Il. Expérimentalement, le Bacillus bellonensis se montre virulent pour le cobaye, le lapin, la souris. Le cobaye et le lapin sont tout particulièrement réceptifs.
Les lésions constatées se rapportent à deux types qui diffèrent l'un de l’autre par quelques détails.
Le premier type est surtout ædématogène ; c’est le plus fréquent ;
Fig. 259. — Bac. bellonensis. Sérosité de cobaye inoculé. A gauche, type infeclieux ; à droite, type œdématozène.
il appartient surtout aux échantillons très {oxiques. Après inocu'ation intramusculaire dans la cuisse du cobaye, de 4 centimètre cube de bouillon vingt-quatre heures, il apparaît en six à huit heures une tuméfaction en masse de la patle, puis l’œdème dur gagne la paroi abdominale, la patte serefroidit; mort en douze à vingt-quatre heures. À l’au‘opsie, on note un œdème très étendu, couvrant comme un bouclier les deux aines, la paroi abdominale, les flancs, la base du thorax ; cet œdème est incolore ou à peine teinté. L’infiltration gazeuse, de même que les altérations musculaires, sont discrètes ou font défaut. Les germes sont peu abondants, même au point d'inoculation (fig. 259).
Avec le deuxième type, qui se montre surtout infectieux, dans les
IMMUNITÉ. — SÉROTHÉRAPIE. 711
mêmes conditions d’'inoculation que ci-dessus, on constate pendant la vie de l’œdème, et parfois de la crépitation gazeuse. A l’autopsie, l'œdème, {oujours abondant, est plus teinté, rose ou rouge ; il existe de l'infiltration gazeuse et des lésions musculaires : les muscles voisins du point inoculésont tuméfiés, de teinte rouge livide ou brunâtre, leur consistance est diminuée. Les bacilles se sont multipliés, on les retrouve facilement dans les tissus atteints, de même que sur le périloine (fig. 259).
En culture, le Bacillus bellonensis sécrète une toxine très active.
On l’obtient très facilement par les procédés habituels : des cultures en bouillon ordinaire ou en bouillon glucosé sont filtrées après un temps déterminé d’incubation à 370; les filtrats obtenus, inoculés aux animaux, se montrent loxiques.
On constate ainsi que la toxine, déjà apparue après vingt-quatre heures, est beaucoup plus abondante après le deuxième jour; elle persiste ensuite à peu près stationnaire jusqu’au sixième jour ; dans la suite, le pouvoir toxique diminue.
Cette toxine, inoculée au cobaye (sous la peau ou dans les muscles), tue à dose variable ; la dose minima mortelle peut ne pas dépasser 1/500€ de centimètre cube. L'animal succombe en un temps assez long, six à neuf heures au moins. A l’autopsie, on constate un ædème très étendu, incolore, tremblotant, sans autre altération apçréciable. |
Par inoculation intraveineuse au lapin, la toxine se montre également très active. Une bonne toxine tue en seize à vingt-quatre heures un auimal de 1 600 grammes.
Des doses fortes peuvent tuer en une heure quinze à une heure trente, mais guère moins ; l’action est donc relativement lente.
IMMUNITÉ. — SÉROTHÉRAPIE.
Immunisation active. — On peut facilement immuniser les animaux par inoculation de toxine.
On inocule au lapin ou au cobaye une dose de toxine inférieure à la dose minima mortelle, mais néanmoins susceptible de déterminer de l’œdème. Une fois l'animal rétabli, on injecte une dose un peu supérieure ; et ainsi de suite. Après trois ou quatre inoculations, on constate que l'animal est immunisé, non seulement contre la toxine, mais encore contre le microbe vivant.
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Sérothérapie. — On obtient sans difficulté un sérum thérapeutique très actif.
Les inoculations sont faites chez le cheval à doses progressives avec des cultures de quatre jours, fillrées : d’abord sous la peau, plus tard dans les veines.
Expérimentalement, le sérum ainsi obtenu est à la fois antitoxique et anti-infectieux, c'est-à-dire qu’il se montre actif à l'égard de la toxine comme à l'égard des cultures vivantes.
Il est préventif et curatif.
Son degré d'activité peut être apprécié par le titrage du pouvoir antitoxique : 1 centimètre cube de sérum peut neutraliser soixantedix mille à cent vingt mille doses mortelles de toxine, ce qui représente un titre de 700 à 1200 unités antitoxiques.
Ce sérum a été appliqué avec succès au traitement préventif et curatif de la gangrène gazeuse humaine.
BACILLUS ŒDEMATIENS
MORPHOLOGIE
Le Bacillus œdematiens est un bacille de 4u.,5 à 10 y, exceptionnellement plus court, à bouts arrondis.
Dainslescultures de vingt-quatre heures en bouillon glucosé, le type le plus commun est constitué par des bacilles légèrement incurvés en C ou en S, souvent groupés par deux. Les formes droites sont relativement rares.
Dans les sérosités de l'homme et des animaux, on {rouve le plus souvent des bacilles droits ou légèrement incurvés.
Il possède un très grand nombre de cils.
Immobile dans les conditions ordinaires d'examen.
Les spores, ovalaires, sont très nombreuses dans les cultures de quatre à six jours.
Le bacille prend le Gram.
Anaérobie strict. Les cultures sont difficiles à obtenir.
Bouillon Martin glucosé à 2 p. 1000. — En quelques heures apparaît un trouble d’abord léger, puis le trouble s’accentue ; très rapidement les microbes auto-agglulinent et forment un dépôt au fond du tube. La culture s'éclaircit en quarante-huit heures.
Odeur sui generis. Les cullures s’accompagnent d’un dégagement gazeux. |
Gélose profonde nitratée. — Le plus souvent, les colonies jaunes ont un centre opaque, jaunâtre, irrégulier, entouré d’une fine couronne de filaments courts et inégaux que l’on « bserve aisément à la loupe et au microscope. Puis la colonie s’éclaircit, le centre devient nuageux, et en quarante-huit heures, on observe à sa périphérie une large couronne de filaments enchevêtrés.
Gélatine glucosée. — En gélatine à 2p. 1000, colonies nuageuses, pas de liquéfaction.
Au contraire, en gélatine glucosée à 2 p. 100, le milieu est liquéfié.
Lait tournesolé. — Vire au rouge avec abondant dégagement de gaz ; puis coagule en cinq jours à un mois et plus.
Propriétés fermentatives. — Etudié en gélose profonde tournesolée préparée avec différents sucres, le Bacillus œdematiens donne des gaz et acidifie dans presque tous les tubes ensemencés. En règl: générale, ce sont les milieux à la galactose, maltose, glucose et dulcite, dans lesquels ilse forme le plus de gaz; dansles autres milieux sucrés, saccharose, lévulose, la réaction est plus faible et moins constante.
Action sur le blanc d'œuf cuit. — Le blanc d'œuf n’est pas attaqué.
I. Chez l’homme, le Bucillus œdematiens est un des agents de la gangrène gazeuse.
Il. Expérimentalement, les échantillons actifs tuent le cobaye, le lapin, la souris, le rat blanc. L'inoculation intramusculaire, chez le cobaye, révèle l’existence de deux types : un type toxique et un {ype virulent. |
Après inoculation d’un germe toxigène dans la cuisse, on constate à l’autopsie que la paroi abdominale est envahie par un œdème gélatineux, blanc ou blanc rosé, lardacé, non infiltré de gaz. Près des muscles, l’æœdème est rose, parfois hémorragique. Les muscles œædématiés sont hyperémiés et infiltrés de bulles gazeuses. Les microbes, très rares dans la sérosité musculaire, ne se généralisent pas.
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Un échantillon virulent détermine un œdème gélatineux rosé, parfois rouge-groseille, infiltré de nombreuses bulles de gaz ; l'&dème périmusculaire est hémorragique ; les muscles sont fortement hyperémiés, rouge violacé, crépitants, infiltrés de bulles de gaz. Les bacilles pullulent dans la sérosité musculaire ; ils se retrouvent sur l’exsudat péritonéal.
Les cultures en bouillon Martin non sucré, filtrées après six à dix jours de culture, sont toxiques.
La toxine est détruite par chauffage à 50° pendant trente minutes.
Par inoculation sous-cutanée chez le cobaye, la toxine tue à doses variables, jusqu'à 1/100 de centimètre cube. Elle produit un œdème sélatineux, blanc, progressif, non infiltré de gaz.
Les doses plus faibles, non mortelles, déterminent la formation d’un œdème local ; après vingt-quatre heures, il existe à la surface” de la peau des taches hémorragiques superficielles ; puis l'œdème se résorbe. Souvent il se fome une petite escarre.
SÉROTHÉRAPIE.
On immunise facilement Le cheval, à condition de commencer par des doses très faibles de toxine.
Le sérum ainsi obtenu possède des propriétés antitoxiques et préventives.
Le pouvoir antitoxique est estimé à 250 unités pour le cobaye, et 1000 unités pour la souris.
Le sérum est en même temps préventif, à la fois contre la toxine et contre la culture totale.
IL a été appliqué avec succès à la sérothérapie préventive et curative de la gangrène gazeuse humaine.