L'INFECTION
Notions générales. — Il n'est pas sans intérêt de délimiter la portée des termes : infection, virulence, maladie infectieuse, immunité.
L'infection n'est pas synonyme de maladie infectieuse. On peut être infecté et n'être pas malade.
Soit un lapin dans les veines duquel nous injectons plusieurs centimètres cubes d'une culture de bactérie inofîensive, le Bacillus subtilis. En deux ou trois jours les bacilles auront disparu sans que l'animal ait présenté le moindre symptôme de maladie. Il a pourtant été infecté.
Prenons maintenant l'exemple d'un bacille viru-
lent. Injectons à un cobaye une dose suffisante de sérum antidiphtérique, et vingt-quatre heures après un demi - centimètre cube de culture de bacille diphtérique, dose sûrement mortelle; Fanimal ne sera nullement incommodé. Dans ce cas encore il y a eu infection et non maladie bien que le bacille fût pathogène et virulent. Pourquoi? Parce que l'organisme était tellement bien armé pour la défense, grâce au sérum, qu'il n'a nullement souffert de l'attaque, de l'invasion.
Pour que l'état de maladie soit constitué, il faut donc que la lutte se manifeste par des phénomènes dits morbides. Ces phénomènes peuvent d'ailleurs être tantôt l'expression des actions microbiennes, tantôt celle de la réaction de l'organisme.
L'inflammation est bien un phénomène morbide, elle est aussi le signe d'une lutte locale entre les bactéries pathogènes et les cellules des tissus, les phagocytes. Quand cette lutte se termine rapidement par la victoire des phagocytes, le phénomène s'est borné à l'hyperémie, à l'exsudation ; si de nombreux phagocytes ont eu le dessous et sont morts, leurs cadavres constituent le pus.
Au début de la doctrine bactériologique, la conception de la maladie infectieuse était assez simpliste et se réduisait à cette formule :
microbe ■+- organisme = maladie.
On a vu depuis, par les travaux de Bouchard et autres, que l'organisme ne se laissait pas wivahir
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sans se défendre, et que le microbe devait compter avec ces défenses. D'où il s'en suit que la formule de la maladie infectieuse peut se traduire ainsi :
microbe , ,.
= maladie.
organisme
Pour que le phénomène morbide apparaisse, il faut que la bactérie soit douée d'une certaine puissance d'attaque, qu'elle soit virulente.
Nous savons aujourd'hui que la virulence est une fonction des toocines fabriquées par les bactéries.
La virulence est une propriété extrêmement contingente. Elle augmente ou diminue, apparaît ou disparaît suivant une foule de circonstances, et ces circonstances tiennent soit à la bactérie, soit à l'organisme.
L'aptitude à fabriquer des toxines peut être exaltée ou atténuée. Ainsi une culture de bactéridie charbonneuse, atténuée par Vàge^ la lumière, la chaleur ne tue plus les animaux sensibles; le Bacillus subtilis qui est dépourvu de virulence peut tuer les lapins si on lui a fait subir plusieurs passages en sacs de collodion dans le péritoine de ces animaux.
Les défenses de l'organisme peuvent être renforcées ou diminuées et la virulence se trouver de ce fait profondément modifiée. Exemples :
Une même bactérie est pathogène pour une espèce animale, ne Test pas pour d'autres : la bactéridie charbonneuse est virulente pour les cobayes,
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lapins, moutons, souris, etc., ne Test pas pour la poule, la grenouille.
Une même bactérie est pathogètie pour une race 'd'animal, ne l'est pas pour d'autres : le charbon ne tue pas les moutons d'Algérie ni le rat blanc.
Une bactérie non virulente pour un animal peut le devenir : la poule refroidie, la grenouille chauffée prennent le charbon.
Une bactérie virulente pour un animal peut ne plus l'être : indifférence des bactéries pathogènes pour les animaux auxquels on a conféré l'immunité soit active (vaccination), soit passive (sérothérapie).
Tous ces exemples montrent que la virulence est excessivement variable et qu'elle dépend d'une multitude de circonstances exerçant leur action tant sur la bactérie que sur l'organisme.
Marche générale de rinfection. — Les bactéries déposées sur la peau, les muqueuses (oculaire, respiratoire, digestive, génito-urinaire) y rencontrent des obstacles qui s'opposent plus ou moins à leur pénétration : action chimique des liquides muqueux, phagocytose des épithéliums de revêtement. Ce sont les défenses de première ligne, La bactérie a franchi la barrière cutanée ou muqueuse, elle a pénétré dans les tissus sous-muqueux. Immédiatement l'organisme réagit, les leucocytes arrivent en foule et engagent la lutte avec elles. Ce sont les défenses de seconde ligne. Si la victoire reste aux phagocytes tout est terminé, l'infection est restée locale. Si les bactéries triomphent des phagocytes, grâce aux pro-
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priétés répulsives de leurs toxines (chimiotaxie négative), elles se mettent à pulluler, et, cheminant par les voies lymphatiques et sanguines vont se répandre dans l'organisme. Dans les organes une nouvelle lutte va s'établir entre les bactéries et les cellules. Ce sont les défenses de troisième ligne; les lésions inflammatoires, nécrosantes, hémorragiques, tuberculeuses vont apparaître et la guérison ou la mort surviendra suivant que l'organisme aura triomphé ou succombé.
Bien qu'ostensiblement guéri l'organisme peut ne pas sortir indemne de la lutte et conserver des tares qui sont la conséquence des lésions anatomiques non réparées, ou de l'imprégnation des cellules par les toxines qui ont modifié leur vitalité, quelquefois pour un temps très long.
Voyons de plus près les phénomènes qui se passent dans les différentes étapes de l'infection.
Infection cutanée et muqueuse. — Quand la bactérie a franchi la barrière épithéliale de la peau ou des muqueuses, elle arrive dans le derme et le tissu conjonctif sous-dermique. Elle entre immédiatement en conflit avec les phagocytes. Si par le fait, soit d'absence de virulence de la bactérie, soit d'immunité acquise ou naturelle de l'organisme, les phagocytes se rendent maîtres des bactéries, les absorbent, les digèrent et en nettoient le terrain, ce qui peut s'effectuer en quelques heures, l'infection est terminée, il n'y a pas eu maladie. C'est ainsi que les choses se passent quand on injecte à un animal
vacciné du streptocoque, du staphylocoque, du charbon, du tétanos, du bacille diphtérique.
Mais si les phagocytes sont impuissants à tuer rapidement toutes les bactéries pathogènes, cellesci se multiplient, sécrètent leurs toxines, Torganisme réagit, se défend, et la manifestation de cette lutte est V inflammation. Grâce à la dilation vasculaire, à la diapédèse, les phagocytes arrivent en plus grand nombre, luttent corps à corps avec les bactéries, et tandis que celles-ci fabriquent leurs toxines, eux fabriquent leurs antitoxines. Cette lutte à armes physiologiques et chimiques, peut être facilement observée en prélevant d'heure en heure une goutte d'exsudat. Elle laisse des morts dans les deux camps, et les globules du pus ne sont que les cadavres des phagocytes. La suppuration est donc la preuve que l'organisme s'est défendu, mais en laissant pas mal de cadavres de ses soldats sur le champ de bataille.
La victoire peut encore rester aux phagocytes, l'infection est encore restée locale.
Si les bactéries ont résisté aux phagocytes, elles se multiplient et pénètrent dans les voies lymphatiques. Là elles trouvent encore des obstacles à leur envahissement.
La rapidité de pénétration des bactéries s'apprécie par l'expérience suivante. On inocule des animaux avec une bactérie virulente soit à l'oreille (lapin), soit à l'extrémité de la queue (souris), et on coupe l'oreille ou la queue d'un animal toutes les
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cinq minutes, par exemple, à partir de l'inoculation. Or Jeannel a constaté que l'amputation de l'oreille du lapin faite 10 minutes après l'inoculation tuberculeuse n'empêchait pas ces animaux de devenir tuberculeux.
Rôle des lymphatiques. — Dans les lymphatiques, les bactéries se trouvent aux prises avec les leucocytes de la lymphe, mono- et polynucléaires, et les cellules endothéliales du réticulum et des follicules des ganglions.
Bezançon et M. Labbé * ont étudié la marche de l'infection dans les ganglions et ont constaté que la part principale dans la phagocytose revenait aux leucocytes polynucléaires et aux cellules endothéliales des follicules. Si toutes les bactéries ont trouvé la mort dans les ganglions, l'infection est arrêtée à cette seconde étape. Mais dans certains cas la bactérie continue à vivre dans le ganglion lymphatique, s'y arrête un temps qui peut être très long et est susceptible de se diffuser et d'être ainsi l'origine d'une infection générale. Le tubercule n'est autre chose qu'un nid de leucocytes dans lequel se loge le bacille tuberculeux. Si grâce à sa tuberculine le bacille arrive à nécroser les cellules de son nid (caséifîcation), il se remet en liberté et va infecter d'autres régions. Si au contraire les cellules du tubercule peuvent arriver jusqu'à l'organisation (tubercule fibreux), le bacille reste enfermé et cesse de nuire.