‹ Précis de chimie industrielle (volume 2)Chapitre 76 sur 218 · Origine et état naturel · texte numérisé non relu

Origine et état naturel

Cette intéressante matière première, tirée de l'Asie équatoriale, offre avec le caoutchouc des analogies remarquables par l'identité de composition élémentaire et certaines propriétés; des différences plus remarquables encore se manifestent dans ses propriétés spéciales et ses applications nombreuses et variées ; enfin dans sa composition immédiate, qui n'était pas connue, lorsqu'à l'occasion du concours universel de 1851 j'entrepris de la déterminer, et qui présente des particularités très-dignes d'attention.

État naturel. — L'Isonandra-percha (de Hooker), genre Bassiabatyracea, famille des Sapotées, contient dans le suc laiteux de sa sève descendante des globules en émulsion, formée par ces globules insolubles dans l'eau et susceptibles de s'agglomérer en une masse dure, fibreuse, qui se sépare spontanément du liquide aqueux.

L'arbre d'où l'on extrait ce suc croit dans l'île de Singapore, dans les forêts de Lahore, à l'extrémité de la presqu'île Malaise, sur les côtes sud-est et ouest de Bornéo, ainsi que dans les petites îles gronpées au sud de Singapore ; il atteint de grandes dimensions, jusqu'à 20 mètres de hauteur et 1 mètre de diamètre. Un seul arbre abattu peut donner, dit-on, 1 8 kilogrammes de gutta ou gomme solide. Son bois, d'un tissu lâche, n'a pas de valeur pour les constructions. On doit regretter que le procédé ancien et barbare d'extraction de la sève par l'abatage des arbres soit encore en usage et amoindrisse les sources de la production.

(*) Percba et Pulo- percha, noms malais de Sumatra.

CHIMIE IKDUSTB. 1—16

242 GUTTA-PERCHÀ.

Le suc séveux concrétionné en couches minces d'apparence fibreuse, superposées, de couleur grisâtre ou brune, s'expédie de Singapore en masses irrégulières plus ou moins volumineuses. Les quantités importées en Amérique et en Europe ont été graduellement plus considérables depuis 1845. Malheureusement le peu de soin avec lequel on récolte la gutta -percha oblige à des opétions dispendieuses, dans les lieux où elle arrive, pour en séparer les corps étrangers, et parfois altère profondément sa qualité. On doit espérer que des essais de culture et d'extraction régulière par voie d'incisions permettront de propager la plante bien au delà des localités restreintes où on la rencontre, et d'extraire pendant plusieurs années,' de chaque arbre, des quantités beaucoup plus grandes.

Dans une intéressante notice sur la gutta -percha de Surinam (Ami. des Sciences naturelles , v. botanique, i. VII, p. 220)» M. le professeur Bleekrod a fait voir que les cours commerciaux de cette substance ont été très- variables suivant les qualités : entre 0 fr. 72 c. et 3 fr. 28 c, pris sur le marché d'Amsterdam, en 1857, relativement à 234 975 kilogr. provenant des possessions néerlandaises de l'Inde orientale. Ce savant professeur a démontré, en outre, que la Guyane hollandaise peut aussi fournir son contingent de gutta-percha, dont la consommation s'accroît continuellement. Il a reconnu que la masse de gutta-percha entreposée à Java, et provenant de tout l'archipel Malais, s'est élevée de 13612 kilogr. en 1851, à 314441 kilogr. en 1855; que dans les colonies néerlandaises l'exportation est croissante, tandis que l'exploitation imprudente à Singapore (possession anglaise) de l'Isonandra-percha diminue graduellement la production.

La même notice nous apprend qu'un autre arbre, également de la famille des Sapotées, Sapota Mulleri, peut fournir un produit identique accepté déjà par l'industrie ; que la récolte en est très-facile sans sacrifier l'arbre; on entoure la circonférence (totale ou partielle) du tronc avec un bourrelet d'argile à bords relevés, et qui sert de récipient ; on incise l'arbre au-dessus jusqu'au liber, et le suc laiteux s'en écoule immédiatement. A Surinam le lait se concrète en six heures. A l'aide d'une addition de 0,6 d'alcool, l'auteur a obtenu de ce lait, altéré pendant le transport, 14 gr. 28 pour 100 de gutta-percha, pure et blanche ; la solution alcoolique retenait la matière colorante que M. Bleekrod considère comme de Y acide gallique oxydé. Enfin, il est convaincu que les altérations de la gutta-percha prennent leur origine dans

GUTTA.-PERCOA. 2fc3

le suc même, dorant sa préparation aux lieux de production y et qu'avant elles, la gutta séparée du liquide aqueux contient un seul principe immédiat. Ce serait un fait important à constater, en vue surtout de prévenir ces altérations primitives, et de ralentir beaucoup les altérations ultérieures, si préjudiciables aux applications de ce produit. (Rép. de chimie, par MM. Wurtz et Barreswil, sept. 1859.)

Historique. — En 1842, le docteur Montgomerie, de Singapore, déposa au bureau médical de Calcutta, puis envoya plus tard à la Compagnie des Indes orientales les premiers échantillons de gutta- percha. Depuis des siècles, les naturels du pays travaillaient grossièrement cette matière en la malaxant à chaud, pour la mettre sous formes de vases usuels; ils en confectionnaient aussi des fouets et des manches de cognées souples et d'une grande ténacité, à froid. Une médaille d'or fut décernée en 1 843, par la Société d'encouragement des arts de Londres, au docteur Montgomerie, pour l'introduction de la gutta-percha.

On n'importa dans la Grande-Bretagne que 9000 kilogr. de ce produit en 1845. Les applications se multiplièrent tellement depuis lors, que les quantités importées en Angleterre dépassent 1 000 000 de kilogr. chaque année; la consommation en France est évaluée à 55 000 kilogr.

%• Composltloa Immédiate et élémcatalre de la galta-pereaa.

La matière brute est facile à purifier en la dissolvant dans le sulfure de carbone, filtrant (sous une cloche lutée) cette solution trouble et brune : la solution filtrée, limpide et incolore, est évaporée à l'air dans des vases plats en porcelaine ou sur des lames de verre. Après la dessiccation on détache les plaques de la gntta épurée, en les couvrant d'eau froide. Au bout de quelques minutes l'adhérence cesse, et l'on enlève ces plaques sur toute l'étendue que la dissolution occupait, presque toute la matière colorante étrangère étant restée sur le filtre avec une portion de la substance non dissoute.

La gutta purifiée, puis extraite comme nous venons de le dire, est blanche ou très-légèrement teintée de gris, demi-translucide en feuilles minces, opaque en lames épaisses; ainsi épurée, elle est généralement formée de trois principes immédiats très-différents entre eux quant à leurs propriétés.

Ces trois principes immédiats, que j'ai appelés gutta, albane et fluavile, se spnt rencontrés dans les rapports suivants :

Gntta 75 à 82

Albane 49 à 44

Fluarile 6 à 4

Le premier de ces principes immédiats réunit les propriétés utiles de la gutta-percha normale ou simplement épurée ; la deuxième, Valbane, substance cristalline, diffère beaucoup des deux autres : elle est blanche, se dissout abondamment dans l'alcool anhydre bouillant, qui la dépose en grande partie, par un refroidissement ménagé, sous forme de cristaux diaphanes, lamelleux, formant des groupes mamelonnés irradiés d'un centre commun. De semblables agglomérations cristallines se forment par la concentration de la solution alcoolique à l'air. De 0° à 100* l'albane ne manifeste aucun changement, à + 160* sa fusion commence, de -H 175 à 180* sa diaphanéité est complète; elle a une fluidité oléiforme ; par le refroidissement, elle se solidifie en une masse qui se fendille, reste transparente et plus dense que l'eau. L'acide chlorhydrique semble sans action sur I'albane, tandis que les acides sulfurique et azotique concentrés (monohydratés) l'attaquent vivement comme la gutta pure et la guttapercha tout entière.

L' albane, résine blanche, est soluble dans la benzine et l'essence de térébenthine, dans le sulfure de carbone, l'éther et le chloroforme; ces deux derniers dissolvants la laissent déposer, par l'évaporation, en groupes de lamelles irradiées, l'alcool anhydre bouillant la dissout et la laisse cristalliser par le refroidissement.

La fluavile, résine jaunâtre , est diaphane, un peu plus lourde que l'eau, solide, dure, cassante à 01; elle s'assouplit par degrés en s'échauffant ; vers 50° centésimaux, elle éprouve une sorte d'amollissement qu'on reconnaît en maintenant le vase incliné; elle ne reprend son niveau qu'en 15 à 20 minutes. A + 60* elle devient pâteuse; de 100 à 110° sa fluidité est complète; chauffée davantage, jusqu'à l'ébullition , elle éprouve graduellement une altération profonde, brunit, dégage des vapeurs acides et plusieurs carbures d'hydrogène.

La fluavile est soluble à froid dans l'alcool, l'éther, la benzine, l'essence de térébenthine, le sulfure de carbone, le chloroforme; tous ces dissolvants, évaporés, laissent en résidu la fluavile jaune

amorphe. Elle retient avec force une partie de l'alcool, que Ton en sépare en chauffant assez longtemps le mélange à 100* dans le vide, jusqu'à cessation du boursouflement.

L'albane et la fluavile offrent, dans leurs relations entre elles, une propriété fort remarquable : lorsque , ayant traité à chaud par l'alcool anhydre la gutta -percha divisée, on décante le liquide, qui tient en dissolution les deux substances, par le refroidissement et le repos durant plusieurs jours, il se dépose sur les parois du vase clos, et jusqu'au niveau de la solution, des granules blancs, arrondis, opalins, formés d'une sorte de nucleus de fluavile diaphane, recouvert d'une incrustation cristalline d'albane. Cette singulière structure se démontre en traitant par l'alcool anhydre froid, qui dissout le nucleus jaunâtre, et laisse la plus grande partie de l'incrustation blanche cristalline.

C'est en traitant la gutta- percha par l'alcool bouillant, à plusieurs reprises, jusqu'à épuisement, que Ton élimine les deux matières résineuses ci-dessus, et que l'on obtient la gutta isolée douée des propriétés utiles.

Page 1