III. - JAPON
§ I. — Coup d^œil sur la géographie physique et politiqae.
L'Empire du Japon s'étend, en une longue série d'Iles, le long de la côte orientale de TAsie ; il comprend d'abord, au centre, l'archipel du Japon proprement dit, qui se prolonge du côté du nord, par les Kouriles jusqu'à la pointe du Kamstchatka, puis, du côté du sud, par les lies Riou-Kiou, jusqu'à Formose; cette dernièr<e lie a été cédée au Japon par la Chine, à la suite de la dernière guerre sino-japonaise.
Relief. — Toute cette chaîne d'Iles est montagneuse et volcanique ; elle fait partie du grand c< cercle de feu » qui entoure l'océan Pacifique. Les montagnes qui couvrent la plus grande partie de la superficie du Japon atteignent des hauteurs considérables (3,800 mètres à Formose, 3,750 au Fusiyama de Nippon).
Littoral. — La richesse d'articulation est très grande : les lies les plus importantes sont effilées, découpées, présentent des golfes profonds, abris sûrs pour les navires. Entre les lies de Nippon, Kiou-Siou et Sikok, s'allonge la Méditerranée japonaise, semée d'innombrables Ilots, sorte d'immense rade où les navires sont relativement à l'abri des redoutables coups de vent de la période du changement de mousson.
Climat. — Ces îles ont naturellement un climat maritime, tempéré et humide, qui les a fait comparer souvent à l'archipel occidental de l'Europe, aux lies Britanniques. Cependant, du nord au sud, du Tropique du Cancer au 50» de latitude, il y a des différences de climat considérables : Formose est encore presque tropicale, tandis que les Kouriles sont presque sibériennes. Les moyennes de Tokio, dans l'ile centrale de Nippon, sont, en hiver de 4», et en été de 25° au-dessus de zéro. Les pluies diminuent à mesure que l'on marche vers le nord ; de 2'",20 dans Kiou-Siou, elles descendent à 0"*,70 dans Yéso.
Goars d'eaa. — L'eau ne manque donc pas, mais, nulle paK, ud fleuve ne peut trouver l'espace nécessaire pour se développer. Le plus important, le Sinano-Gava, ne dépasse pas 300 kilomètres de cours.
Populations. — Le Japon est peuplé par une branche de la race jaune; la population y atteignait, au l"*" janvier 1894, le chiffre de 41,388,000 habitants, ce qui, pour une superficie de 382,416 kilomètres carrés, donne une population spécifique assez dense (108 par kilomètre carré). L'acquisition de Formose a porté la superficie à 417 millions de kilomètres carrés, et la population à 44 millions et demi d'habitants (i). L'accroisse-
(1^ Principales villes ;1893):
Habilanls.
Tokio 1.214.113
Osaka 482.961
Kioto 317.270
Habitants.
Nagoya 194.796
Kobé IM.WÎ
Yokohama 153. 4&1
meot presque tout entier dû à Texcédent des naissances sur les décès, est de moins en moins fort depuis quelques années, mais atteignait encore, en 1893, le chiffre de 240,784, c'est-à-dire 0,73 p. 100 par an.
GouTernement. — Soumis pendant longtemps au pouvoir absolu, le Japon a obtenu, en 1889, une constitution. L'Empereur, ou Mikado, a le pouvoir exécutif très étendu, mais est assisté d'une diète impériale composée d'une Chambre des Pairs nommée par lui, ou élue par un corps électoral spécial, et d'une Chambre des Représentants élue au suffrage censitaire.
Les Finances sont assez prospères, et le budget de chaque année se solde par un excédent de recettes assez considérable ; la charge n'en est pas écrasante pour la population (1).
Le service militaire, obligatoire pour tous, retient les hommes pendant 3 ans dans l'armée active ; la marine, en grande partie composée de navires construits en Europe d'après les derniers perfectionnements de la science navale, s'est brillamment montrée pendant la récente guerre avec la Chine (2).
§ 11. — Géofi^raphie économique.
Condition générale et situation. — Le Japon n'est plus, comme rinde ou la Chine, un de ces pays que les Européens puissent exploiter à leur profit, où ils puissent écouler les produits en excédent de leur industrie manufacturière, en échange de matières alimentaires ou de richesses minérales. Le Japon, couvert de montagnes sur une grande partie de son étendue,, ne sera jamais un grand pays d'approvisionnement. Et d'autre part, gagné de bonne heure à la civilisation occidentale, il sait s'affranchir peu à peu et sans bruit des Européens, sans recourir aux mesquines et défiantes précautions de ses voisins de l'Ouest. Son industrie se développe rapidement, et une grande partie de son commerce se fait déjà sous pavillon national. C'est en somme un pays qui s'organise spontanément sur le modèle de ceux d'Europe et qui se met tous les jours
(1) Finances:
Recettes. Dépenses.
1894-95 365.386.750 fr. 332.581.000 fr.
Dette publique (31 mars 1894) 1.312.674.000 fr.
Intérêts 96.877.000
Budget de la guerre (1893-96) 54.991.000
Marine 23.319.000
(2) Armée (1893) :
Pied de paix 3.615 officiers. 65.000 hommes. 10.872 chevaux.
Réserve 94.676 hommes.
Landwehr 106.053 —
Total 267. V29 —
Marine montée par 15.000 hommes.
plus en mesure de- se suffire à lui-même. Nos relations avec lui sont déjà, si Ton peut dire, sur un pied d'égalité relative, de réciprocité ; c*esl an nouvel Etat « européen >», nullement un pays d'exploitation.
Sa situation dans le monde en fait de plus Tintermédiaire naturel entre TÂmérique et TÂsie. il entretient avec le premier de ces deux continents de relations guère moins actives qu avec le nôtre, et se trouve ainsi sur la limite d'influence des deux mondes. C'est à cela sans nul doute qu'est due en grande partie la rapidité si remarquable de son développement économique.
A. — AGRICULTURE
Aptitude générale. — Le Japon n'offre pas à l'exploitation agricole des conditions particulièrement favorables. On n'y rencontre pas de grandes plaines d'alluvion ; la terre jaune y fait défaut, et le relief très élevé soustrait à la culture des espaces considérables. Sans doute les terrains d*origine volcanique y sont comme partout très productifs ; mais ils ne sont pas très étendus et le sol n'est pas en général très fertile ; il est épuisé et l'absence de bétail ne permet pas de le restaurer facilement au moyen des engrais.
Toutefois ces conditions désavantageuses sont bien rachetées. Le climat est excellent et l'est, grâce à la répartition de la chaleur et des ploies, à tel point que plusieurs cultures, deux et quelquefois trois, peuvent donner des récoltes successives sur le même terrain , dans une même année. L'été est toujours, comme en Chine, la saison pluvieuse ; les pluies abondantes coïncidant avec une température élevée sont très propices à la croissance du riz sur un sol transformé en marais. Pendant l'hiver, où la terre est beaucoup moins humide, on plante les céréales des pays tempérés, le blé, l'orge ; la moisson se fait au printemps, avant le retour de la mousson du sud. il faut remarquer d'autre part que le Japon est un des pays où s'acclimatent le plus facilement les cultures de zones différentes, grâce au développement considérable de l'archipel dans la direction du sud au nord, des parages tropicaux aux latitudes tempérées et presque à la région froide. La végétation des tropiques, la flore méditerranéenne, les plantes de l'Europe centrale s y rencontrent successivement. La mer. pénétrant partout, fait enfin sentir à l'est comme à l'ouest son influence modératrice et adoucissante, et permet à nombre de plantes de dépasser sensiblement vers le nord les limites que leur assigne le climat du continent.
D'autre part, le paysan japonais, beaucoup moins favorisé que le cultivateur chinois sur sa terre jaune, a su tirer de son sol, souvent ingrat, un merveilleux parti. Aucune parcelle de terrain utilisable n'est inoccupée dans la plaine ; et le flanc des montagnes, qui semble parfois défier toute culture, a été conquis peu à peu jusqu'à la limite supérieure de la végétation. Dans bien des districts, là où la terre végétale manquait sur les roches décharnées, les Japonais lont transportée à dos d'homme et ont construit de longues rangées de murs [tour la défendre contre le ravine-
ment, (certains cantons présentent des cultures en terrasses qui descendent jusqu'à la plaine. Ces travaux, si pénibles et si patients, ont été naturellement complétés partout par un industrieux aménagement des eaux le long des pentes et dans les parties basses.
Les Japonais ont donc su à merveille aider la nature; les productions qu'ils retirent de leur sol, ainsi travaillé, sont nombreuses et abondantes.
FordU. — Les forêts ont été en général, au Japon, bien mieux sauvegardées sur les hauteurs qu'en Chine; ce n'est au reste qu'une conséquence de laltitude, qui, ne permettant pas aux cultures de dépasser une certaine limite, protégeait, par le fait, les arbres contre une destruction hàtîve.
Les sommets boisés ne sont pas rares au centre de l'empire ; mais ce sont surtout les îles septentrionales qui sont riches en forêts. Les Kouriles sont couvertes de bouleaux, de peupliers, de saules. Les chênes occupent à Yéso plus de la moitié de la superficie de l'ile. Us pourraient fournir, avec d'autres essences, d'excellents bois de construction, qui affranchiraient le Japon de l'importation américaine (1).
CSnltiires alimontairet. — Le riz, qui fait le fond de la nourriture japonaise, occupe environ le sixième des terrains cultivés et se trouve dans toutes les provinces. C'est surtout pour étendre ses ensemencements en riz que l'agriculteur indigène a si habilement tiré parti des pentes des montagnes ; il ne plante les autres céréales que dans les endroits où l'irrigation serait entièrement impossible.
Le blé, Vorge, le seigle sont par conséquent bien moins répandus ; ils servent surtout, comme en Chine, à la préparation des pâtes alimentaires.
Les légumes couvrent de nombreux champs : le navet est le plus commun; la patate, l'igname viennent ensuite. La culture maraîchère est d'ailleurs très avancée. Les Japonais sont maîtres dans l'art du jardinage et les environs des grandes villes produisent en abondance les primeurs et les fruits. Les oranges sont dans le Sud un objet important de commerce.
Ce qu'on sait du climat et de la nature du sol au Japon laisse prévoir que les plantations de thé y prospèrent. Elles s'étendent même bien au nord de la latitude qu'elles ne dépassent pas en Chine ; ce n'est toutefois que jusqu'au 36<» que la culture de cet arbuste est vraiment productive, bien qu'on le rencontre encore exceptionnellement jusqu'au 39» sur la côte occidentale de l'Ile Nippon. Quoique les feuilles japonaises ne donnent pas un produit bien inférieur à celles de Chine, le thé de ce pays n'a pas trouvé faveur sur les marchés d'Europe. Pendant de longues années, les méthodes de préparation étaient restées très primitives; on employait encore le séchage en plein air. L'intervention intelligente du gouvernement a fait faire dans ces derniers temps de grands progrès. Mais tous ses efforts n'ont pu vaincre encore la défiance des Anglais. La production reste stationnaire. Presque tout est expédié en Amérique, et la faible partie qu'on dirige sur Londres est encore destinée à la réexportation
(1) Superficie des forêts (1893): 7.222.000 hectares.
au Canada, en attendant que ce dernier pays, maintenant ouvert sur le Pacifique, vienne chercher directement au Japon ses cargaisons, sans passer par l'intermédiaire de la métropole.
La canne à sucre ne rencontre pas au Japon des conditions d'existence aussi favorables. La chaleur n'est assez forte, pour en permettre la culture facile, que dans quelques terres basses de la région méridionale (i).
Antres cultures. — La culture du tabac prend de vastes proportions, et la récolte dépasse déjà sensiblement la consommation locale, qui est pourtant considérable. Les feuilles sont toutefois de qualité médiocre et peu estimées àTétranger.
Parmi les cultures industrielles, le coton n'est planté que dans les limites restreintes nécessaires à l'entretien de l'industrie indigène. De nombreuses plantes tinctonaleSf au premier rang VindigOt plusieurs arbres à vernis, donnent des produits qui ne dépassent pas davantage les besoins locaux. Les lies de Sikok et de Kiou-Siou récoltent chaque année de la cii^e végétale et du camphre pour plusieurs millions de francs.
Élevage. — V élevage n'est pas au Japon une industrie beaucoup plus prospère qu'en Chine. Les herbages ne sont abondants que dans l'Ue de Yéso, qui est peu habitée et encore en grande partie couverte de bois. Dans tout le reste de l'empire, il n'y a pas de bétail. En revanche, la volaille pullule et elle est, comme en Chine, avec le riz et le poisson, une des principales ressources de l'alimentation japonaise La pêche est en efi'et très active sur toutes les côtes, depuis les Riou-Kiou jusqu'aux Kouriles et la récolte est parfois si abondante le long du littoral de Yéso, que l'excédent est vendu à vil prix dans l'Ile centrale pour servir à la fumure des terres (2).
Mais rélevage de beaucoup le plus important, est celui du ver à soie. Les Japonais, qui se sont mis résolument à l'école des Européens et qui appliquent nos procédés, sont devenus de très habiles filateurs, et leurs soies sont aussi recherchées que celles de Chine. La production a d'ailleurs pris depuis vingt-cinq ans d'énormes proportions et elle atteindra bientôt la moitié de tout ce que. produit le Céleste-Empire. L'exportation, qui représente actuellement environ le cinquième de toute la soie manu-
(1) Cultures alimentaires (189 i) :
Superficie. l^roductiou.
Riz 2.703.972 hect. 7.482.100 tonnes.
Blé 436.724 — 709.800 —
Orge «41.552 — 1.523.700 —
Seigle 654.884 — 1.306.800 —
Thé 29.IC7 —
Sucre 40.749 —
(2) Pèche (1891) :
Nombre de bateaux 377.501
— de pêcheurs 2.568.301
facturée en Europe el en Amérique, est surtout dirigée vers ce dernier •continent (1).
B. — Industrie.
Richesses minérales. — Le merveilleux « Zipangu » était au xui^ siècle la terre de Vor par excellence. Les légendes sont nombreuses à ce sujet. En fait, le Japon était riche en or, et les Portugais l'ont exporté pendant longtemps, mais les lavages de Nippon et les mines de l'ile Sado sont aujourd'hui presque abandonnés. Les méthodes modernes de traite^ ment ont cependant permis k la production de se maintenir à un chiffre assez élevé; il en est de même pour Vargent.
Mais le Japon possède d'autres richesses plus importantes. La houille s'y rencontre dans trente-cinq départements sur trente-huit, et Tlle de Yéso renferme les gisements les plus riches du monde peut-être après ceux de la Chine. On n'évalue pas à moins de 200 milliards de tonnes la provision de charbon qu'ils contiennent. Plusieurs mines sont déjà sérieusement exploitées à Yéso, près de Tokio, à Nagasaki, et permettent une exportation assez active, vers Chang-Hal surtout.
Cette richesse en combustible est doublée par la présence dans le même pays d'abondants minerais. Le fer et le cuivre sont parmi les plus beaux du monde ; on les apprécie de plus en plus en Chine, dans l'Inde et même en Europe. Le soufre ne pouvait manquer dans ce pays de volcans ; la ten-e à porcelaine est retirée du sol en grande quantité; le pétrole, le sel gemme, les autres métaux ne donnent que des produits insignifiants (2).
Industries proprement dites. — Uindustrie proprefnent dite est très ancienne au Japon ; elle y a atteint de bonne heure un grand développement, et les vieilles traditions nationales ne sont pas encore perdues. Les bronzes artistiques merveilleusement ciselés, les laques de toutes couleurs, les porcelaines de Kiou-Siou, les armesy les papiers de toutes sortes, servant à tous usages, cloisons, carreaux, parapluies, chaussures; toutes ces industries sont encore actives, et les produits en sont souvent supé*
<1) Élevage (18«8):
Bétes à cornes 1.105.200 tètes.
Chevaux l . 56 1 . 373 —
Soie brute produite (1894) 46.750 tonnes.
{î) Production minérale :
Houille (1800) 2.608.000 tonnes (3.177.000 t. en 1893).
Pétrole — 6.700 —
Fer (1893) 19.491 —
Cuivre (1893) 20.473 —
Plomb (1893) 876 —
Soufre (1890) 26.400 —
Or (1893) 728 kilogrammes.
Argent (1898) 57.978 —
rieurs à ceux fe la Chine même. Ce sont d'ailleurs les Japonais qui ont été, dans ces divers genres, les maîtres et les initiateurs de l'Occident. Kioto, l'ancienne capitale, est la grande ville industrielle de Tempire.
Les Japonais, à Topposé des Chinois, ne se sont pas d'ailleurs contentés^ de conserver les traditions des industries artistiques, si anciennes dans leur pays. Ils ont su de plus se plier aux coutumes et s'initier aux procédés de la civilisation européenne, et ils adoptent volontiers les industries de rOccident ; la présence simultanée de la houille et du fer a amené rétablissement de hauts fourneaux et de fonderies ; ils ont déjà des ateliers de construction de machines, des verreries, des horlogeries. Une grande Ûlature de soie, montée à la française, est destinée à faire connaître aux ouvriers indigènes et à répandre dans les usines du pays nos méthodes les plus modernes. Les chantiers de construction navale de Yokohama sont importants (1).