INSULINDE OU ARCHIPEL MALAIS
§ 1. — Coup d'œil sur la géographie physique et politique.
Géographie physique. — Au sud>est de l*Asie, comme Tarchipel grec au sud-est de l'Europe forme la transition entre l'Europe et TAsie, un immense archipel forme la transition entre le grand continent et les terres de TOcéanie. Rattaché par les géographes tantôt à TAsie, tantôt à rOcéanie, cet archipel doit avoir sa place à part entre les deux parties du monde. Traversé presque en son milieu par Téquateur, il dessine un immense triangle, qui comprend les plus grandes lies du monde (si Ton excepte Madagascar). Bornéo est plus étendue de la moitié que la France, Sumatra presque égale à notre pays. De ces lies» les unes, portées sur un soubassement rattaché à l'Asie, dépendent plutôt de ce continent; les autres, celles de Test, surgissant de profonds abîmes sous-marins, en sont distinctes, tout autant par les caractères physiques que par la végétation et la faune. La séparation est marquée par les détroits de Lombok et de Macassar.
Ces lies sont très montagneuses, et tel sommet de Bornéo dépasse 4,000 mètres. Bornéo a plutôt des massifs montagneux, alors que les lies de la Sonde continuent, en un arc de cercle très régulier, la chaîne indochinoise de TArrakan Yoma. Presque toutes ces montagnes sont des volcans, dont certains, le Timboro de Sœmbava, et le Krakatau du détroit de la Sonde, ont eu des éruptions, ou plutôt ont subi des explosions célèbres.
Le littoral présente naturellement une grande longueur de côtes, mais tandis que les Philippines, Célèbes, les Moluques, sont admirablement découpées, Sumatra, et surtout Bornéo sont relativement massives.
Le climat est tropical maritime dans toute la force du terme. Aucune variation de température ne se produit pendant la durée entière de Tannée — les extrêmes de Batavia ne sont pas séparés par plus de 2*, — le thermomètre reste presque constamment dans les environs de 26*. Des pluies constantes, une humidité considérable contribuent à donner à ces lies une atmosphère de serre chaude des plus débilitantes pour l'Européen, mais aussi des plus favorables à une végétation exubérante.
Les fleuves, sauf dans Bornéo, ne peuvent atteindre un développement bien considérable. La grande lie en possède de la longueur du Rhin,
mais les cours d'eau des autres lies, quoique remarquablement riches en eau, sont d'une utilisation difficile.
Les populations de Tlnsulinde appartiennent en majorité à la race malaise, bien que beaucoup d entre elles, à Bornéo et à Sumatra par exempte, se rapprochent du type de la race blanche. Les Philippines sont peuplées de Negritos.
Géographie politique. — Llnsulinde est exclusivement composée de <;olonies européennes : Espagnols des Philippines, Anglais du nord de Bornéo, Hollandais dans tout le reste de Tarchipel, sauf dans la moitié •de nie de Timor, qui est restée au Portugal, sont les seuls possesseurs ■de l'archipel.
Ces colonies, remarquables pour Texploitation des produits agricoles, ne seront jamais des colonies de peuplement (1).
§ II. — Gréographie économique.
Condition générale. — L'insulinde sollicite surtout à deux points de vue Tattention du géographe qui cherche à démêler son rôle économique •dans le monde.
C'est d'abord un des points de croisement les plus importants des routes historiques et des voies commerciales qui sillonnent le globe. Comme intermédiaire entre l'Asie et l'Australie, elle n'a joué jusqu'ici qu'un rôle secondaire, l'Australie est déserte au nord, l'Asie chinoise s'ouvre peu
(1) Notice statistique sur les colonies européennes de Tlnsulinde :
A. Grande-Bretagne,
Superficie. Population.
North Bornéo 0° 80.300 kil. carrés 120.000 hab. (?)
Labouan 78 — 5.853 —
Protectorat de Bruneï.. 21.000 — 50.000 — (?)
— Sarawak. 106.200 — 320.000 ~ (?)
Total 207.578 — 495.853 — (?)
Pas de villes.
B. Hollande,
Superficie. Population.
Indes Orientales 1.978.762 kil. carrés 33.121.300 hab.
Villes principales :
Batavia 1 10.000 habitants.
Sœrakarta 99.000 —
Sœrabaya 147.000 —
Superficie. Population.
Philippines et dépendances. 296.182 kil. carrés 6.985.124 hab.
Ville principale :
Manille 154.062 habitants.
aux produits extérieurs ; cependant l'immigration chinoise dans Tïnsulinde prend une importance de plus en plus grande. L'autre route historique, beaucoup plus importante, est celle qui va de Tocéan Indien au Pacifique. Pour les Européens, Tlnsulinde a toujours été un point de passage d'une importance capitale. Son rôle ne peut que grandir à mesure que se développeront nos relations déjà si étendues avec les deux. pays du nord et du sud, l'Asie et l'Australie.
Mais ce n'est pas seulement sa position dans le monde, au carrefour de tant de grandes routes, qui donne à ce pays sa valeur; et ce n'est pas à cette position surtout qu'il a dû d'être, un des premiers du monde, colonisé et exploité par des Occidentaux. 11 est aussi par lui-même un vasteet important pays de production. On sait le rôle qu'a joué autrefois le « pays des épi ces » d^ns les relations commerciales de l'Europe avec l'Extrême-Orient. L'arcfiipel malais a conservé presque intact le monopute de ces précieuses denrées, mais il a souffert de vicissitudes nombreuses» Il gardera comme spécialité la production de quelques matières d'alimentation de second ordre : sucre, café, épices. Son rôle à ce point de vue n'est donc — à tout prendre — que secondaire.
A. — Agriculture.
Aptitade naturelle. — Au reste, l'archipel malais est un pays admirablement favorisé par la nature.
Le soi d'abord, volcanique dans les parties hautes, alluvial dans les^ plaines littorales, est d'une richesse inouïe; le reliefs très varié, permet à des cultures très diverses de s'étager sur les pentes des montagnes ; le climat enfin, un des plus humides du globe, sans chaleur excessive, favorise la végétation. C/est là peut-être que s'étalent dans leur plus grande richesse toutes les splendeurs de la nature tropicale. La transition entre les deux mondes, indien et australien, s'y remarque d'une façon très nette, par la présence presque simultanée des représentants de la flore et de la faune des deux pays.
Malheureusement, ce climat, si favorable à la végétation, n'est pas aussi propice au séjour de TEuropéen. Aussi l'insulinde n'a-t-elte jamais été et ne sera-t-elle pas davantage dans l'avenir une colonie de peuplement; l'Européen n'y vit que difficilement et ne peut, en tout cas, s'y adonner à des travaux pénibles. Mais c'est une admirable colonie d'exploitation ; et le voisinage de la Chine compense jusqu'à un certain point tous ces inconvénients, puisque cet empire offre des ressources inépuisables en excellents travailleurs ; les Chinois ont été de tout temps très nombreux dans l'archipel. C'est à vrai dire leur première étape de colonisation. Insouciants comme ils le sont en général des conditions climatiques, ils rendent dans les Philippines particulièrement, et à Bornéo d'inappréciables services.
C'est grâce à eux surtout que les Anglais sont arrivés en si peu d'années dans cette dernière île à des résultats tout à fait merveilleux. Une-
grande compagnie, « North> Bornéo-Company », en tout semblable aux fameuses compagnies des siècles derniers, a été autorisée en 1881 à mettre en exploitation toute la partie septentrionale de Tile. Loin de re* pousser les « Jaunes », elle a favorisé leur immigration.
Les Hollandais n ont pas été si heureux à Java et dans plusieurs autres iles avec leur trop célèbre « système de cultures ». Ce système imaginé par Van den Bosch en 1832 avait transformé Java en une immense ferme que rÊtat-propriétaire faisait exploiter directement, à son profit, par les indigènes soumis au travail forcé. 11 a donné de bons résultats tant que les prix de vente sont restés élevés sur les marchés d'Europe, et que le gouvernement colonial a trouvé pour ses produits des dt^bouchés assurés. Mais à partir du moment où la concurrence des États-Unis ou du Brésil se fit sentir, on a rendu peu à peu, bien à contre-cœur, la liberté aux cultures. Le monopole ne porte plus que sur le sucre et le café ; il n est plus appliqué depuis 1890 qu'à celte dernière denrée et ne peut tarder à disparaître complètement.
ForéU. — Les forêts vierges couvrent encore une immense étendue de terrain; car si, dans les lies qui ont été comme Java soumises à une exploitation systématique, elles ont reculé devant les excès de la colonisation, à Sumatra et à Bornéo surtout, elles n'ont encore été en revanche entamées par la hache ou l'incendie que sur un petit nombre de points. Ces forêts, qui forment le plus souvent un fourré impénétrable, sont encore inexplorées et inexploitées ; mais elles recèlent d'inépuisables richesses et pourront fournir en abondance toutes sortes de bois de construction, d'ébénisterie ou de teinture : ébène, acajou, teck ou bois de fer, bois de santal. Plusieui's arbres donnent les gommes et les résines : gutta-percha, camphre, etc.; nos essences sont représentées par le pin, le chêne, le châtaignier au-dessus de l'altitude de 1 ,500 mètres. Â Java, on a imaginé de reboiser au moyen de plants de cinchonas importés de l'Amérique du Sud; ces arbres ont retrouvé là, sous la même latitude, le même climat, la même humidité, qui les font prospérer sur le revers oriental des Andes péruviennes; ils ont merveilleusement réussi (1). Dans la partie orientale, les forêts sont déjà moins nombreuses ; et les essences, remarquables par leurs feuilles grêles et allongées (acacias, eucalyptus), annoncent déjà TAustralie.
Guitares. — Parmi les plantes alimentaires^ c'est encore le riz qui est, comme dans les pays voisins d'Asie, le grain nourricier par excellence des habitants. Les rizières occupent plusieurs millions d'hectares ; non seulement elles couvrent les terres marécageuses des plaines basses, mais le riz de montagne donne encore d'abondantes moissons sur les terrains en pente et dans les cantons secs des régions hautes jusqu'à l'altitude de 1,300 mètres. La production annuelle est relativement
(1) Production du quinquina (1893) à Java:
112 plan tationa produisant.... 3.181.728 kilos d^écorce.
considérable, mais elle ne dépasse guère les besoins de la consommation locale et ne laisse en général disponible à l'exportation chaque année qu une quantité de grains tout à fait insignifiante.
Le maïs à Madura, le blé dans les Philippines et à Timor, sont ensuite les céréales les plus répandues ; les indigènes se nourrissent encore des fruits du palmier-sagou, de la patate, de plusieurs sortes de légumes, ignames, etc. (1).
Les cultures plus proprement tropicales, café, sucre, thé, épices, prospèrent toutes également dans les lies Malaises, aussi Textension relative de ces diverses cultures dépend-elle beaucoup moins des qualités du sol et du climat que des conditions de vente sur le marché d'Europe. Ce sont les chances d'écoulement plus ou moins facile, plus ou moins rémunéra* teur de chacune d'elles qui règlent seules la conduite des planteurs. G*est ainsi que la vogue est actuellement au tabac, au détriment de la canne à sucre et du café, en raison même de la crise générale qui sévit sur ces deux derniers produits.
Le 'café a été pourtant, durant de longues années, la culture la plus prospère et la plus générale. On a compté jadis dans les seules plantations du gouvernement k Java, 250 millions de pieds, occupant 775,000 familles de cultivateurs. Le caféier a souffert à Java des mêmes maladies qui en ont fait à Geylan remplacer la culture par celle du thé. Seules, les Philippines, qui produisent le café estimé de Manille, sont «n progrès à ce point de vue ; la côte occidentale de Sumatra, Célèbes, Bali fournissent un certain contingent de graines.
Dans l'ensemble, les lies Malaises, qui entraient jadis pour un septième dans le chiffre total de production annuelle, n'y participent plus que pour un quatorzième ou un quinzième.
La culture de la canjie à sucre a beaucoup souffert aussi de la crise, mais dans des proportions moins sensibles. De 1871 à 1884 d'immenses progrès avaient été accomplis, grâce aux réformes agraires et à des améliorations techniques. A Java la production avait presque triplé ; elle s'est accrue encore dans les dernières années, malgré l'abaissement général des prix, mais d'une façon moins rapide. On calcule que le produit total est égal à celui de Cuba.
Il est intéressant de constater que les deux pays, qui donnent à eux seuls près de la moitié du sucre de canne consommé dans le monde, sont deux régions presque symétriques, deux groupes d'Iles soumis aux mêmes conditions climatiques et situés aux antipodes l'un de l'autre.
Le thé, introduit à Java depuis plus d'un demi-siècle, ne joue pas à beaucoup près un rôle aussi considérable sur les marchés. Cette Ile n'ajoute guère qu'un centième aux immenses cargaisons fournies à
(1) Culture des céréales :
CoIoDios hollandaises (1893).
Riz 1 .921 .400 hectares.
Maïs 193.400 —
INSULINDE. b87
l'Europe par le continent asiatique. Le climat des lies est probablement trop humide pour cette culture (1).
Mais ce sont les épices qui ont fait de tout temps la gloire de Tarchipel, bien qu'au total le chiffre des affaires dont elles sont Tobjet soit relativement minime. Jadis chacune d'elles avait un domaine particulier ; une Lie ou un groupe d'Iles en possédait en quelque sorte le monopole ; mais la géographie n'avait rien à voir dans ce partage, puisqu'au contraire c'était en détruisant partout les forêts naturelles de muscadiers et de girofliers, que les Hollandais étaient arrivés à concentrer la production dans telle ou telle lie. C'est ainsi qu'Âmboine avait — de par la loi — la spécialité dugiroûier, Banda celle du muscadier; mais aujourd'hui que la concurrence des pays étrangers a forcé le gouvernement à rendre libre la culture des arbres à épices, ces anciens monopoles ont perdu de leur importance. Amboine ne récolte plus qu'une faible partie de ces boutons de fleurs non encore épanouis qui donnent le clou de girofle ; Banda a conservé davantage son ancien renom, gr&ce à son sol volcanique, qui convient parfaitement au muscadier. Sumatra fournit à elle seule plus de la moitié du poivre récolté sur le globe. C'est dans cette lie «ncore qu'on recueille de préférence la vanille et la cannelle.
Le tabac est, à Theure actuelle, la seule culture vraiment prospère et rémunératrice de tout l'archipel. Elle a pris des proportions considérables aux Philippines, depuis la suppression du monopole en 1881 ; et les entreprises faites à Sumatra ont donné d'excellents résultats. Tout dernièrement enfln, la compagnie anglaise de Bornéo se trouvant en présence de vastes espaces complètement vierges, et ayant à choisir entre de nombreuses cultures, n'a pas hésité à adopter celle du tabac. Les cendres des forêts vierges incendiées devaient, pensait-on, contribuer grandement par la potasse qu'elles renferment à donner aux feuilles plus de prix. Ces prévisions n'ont pas été trompées. La récolte se répartit presque également entre les Philippines, Sumatra et Java. Le chiffre n'en est dépassé en dehors d'Europe que parles États-Unis.
Pour le tabac, comme pour le sucre, l'insulinde correspond aux Antilles ; la Havane et Manille fournissent toutes deux des cigares également estimés (2).
Parmi les plantes textiles, le coton, le jute, la ramie n'ont qu'une im-
(I) Culture du café, du sucre et du thé
Colonies hollandaises. Colonies espagnoles.
Café 21.5:i4 tonnes. 307 tonnes (1322 en 1892).
Sucre 487.315 — (à Java). 261.686 —
Thé 4.129 — —
<2) Culture du tabac :
Colonies hollandaises Espagnoles Anglaises
(JaTa, Sumatra). (exporlalion). (valeur de l'eiporUtion).
1893 28.439 tonnes. 230.616 quintaux. 1 .240.000 fr.