CHAPITRE PREMIER
§ 1. «- Coup d'œil sur la géograpUo physique st politique.
Géographie physique. — La partie septentrionale de l'Afrique, la bande ^qui borde la Méditerranée, très nettement séparée du reste du continent par l'immense désert du Sahara, a des caractères absolument différents de ceux de l'Afrique proprement dite. C'est une région « méditerranéenne » qui ressemble beaucoup plus au sud de l'Europe qu'au Soudan par .exemple.
Montagneuse dans la partie occidentale, elle est plutôt basse à l'est. Le relief du Maghreb est formé par le système de TAtlas: au Maroc, TAtlas a une apparence alpestre, c'est un puissant massif, culminant au Djebel Aïaschin (4000 m.) couvert de neiges en hiver, creusé de profondes vallées. En Algérie, le système se divise en deux séries de massifs, ■l'Atlas Tellien et l'Atlas Saharien parallèles à la côte qui supportent un haut plateau doucement ondulé. En Tunisie enfin, le plateau se désarticule en de nombreuses collines. A partir du golfe de Gabès, il n'y a plus jde montagnes, la côte est bordée de hamadas ou plateaux stériles ; seul, le plateau de Barka mérite une mention spéciale. Au sud de ces rebords montagneux s'étend le Sahara, plaine ondulée de dunes ou de plateaux pierreux.
Le littoral est mauvais ; sur l'Atlantique, les falaises s'interrompent de ■temps en temps et présentent d'assez bons ports, mais sur la Méditerranée, les anses fjuc découpe l'Atlas Tellien sont trop largement ouvertes, et, à partir de Tunis, la côte descend doucement vers la mer et ne permet pas aux navires d'approcher ; les Syrtes ont gardé un triste renom depuis l'antiquité.
Au point de vue du climat, il faut distinguer plusieurs régions : le Maroc reçoit les pluies assez abondantes de l'Atlantique, et la tempéra» ture y est adoucie par cette influence. En Algérie-Tunisie, les précipitations hivernales de la Méditerranée sont déjà plus rares, et la sécheresse sévit en été ; sauf sur la côte, les températures sont rigoureuses, et les oppositions entre l'été et l'hiver, le jour et la nuit, considérables. La Tri poli taine et la Cyrénaïque sont sèches et brûlées par le soleil ou par le vent du désert.
L'hydrographie est la conséquence de ce climat. Au Maroc seulement,
on trouve des fleuves à peu près constants ; en Algérie-Tunisie, les lits, à sec en été, sont remplis d'une eau tourbillonnante au moment des pluies. Le reste du pays, versant saharien ou côte de Tripolitaine, n'a que des ouadis temporaires. De nombreux lacs salés, plaines de sel entêté, se trouvent sur le plateau algérien ou au pied de TAtlas saharien.
Géographie politique. — Les populations ne sont pas denses dans cette région : les pays les plus peuplés sont la Tunisie, avec 15 habitants, et TAlgérie, avec 6 ou 8 habitants par kilomètre carré. Ces populations sont de races diverses. Les aborigènes sont les Berbères y mais des races conquérantes se sont superposées à eux : Arabes au vu* siècle, Turcs puis Européens plus tard. Les nègres amenés comme esclaves, les juifs assez nombreux complètent Tensemble.
Au point de vue purement politique, l'Afrique Mineure se divise en quatre États distincts : à Touest, le Maroc, empire indépendant ; au centre, l'Algérie, colonie française, et la Tunisie, protégée par la même nation ; à l'est enfin, la Tripolitaine et les pays qui s'étendent jusqu'à l'Egypte, dépendant tfu sultan de Constantinople (1).
§ II. — Géographie économique.
De l'ensemble des pays qui composent l'Afrique Mineure, on peut dire ce qui est si vrai de rAlgérie, à savoir qu'ils ne sont que le complément,
(1) Notices statistiques :
Maroc :
Superficie (sans le Touat et le désert). 449.000 kil. car. env. Population 8 millions d^hab. env.
Villes : Fez (capitale) 140 à 150.000 hab.
Maroc 40 à 50.000
Tanger 80.000
Algérie :
Superficie 797.770 kil. car. (?)
Population 4. 124.700 hab. (6 à 8 par kil. car.).
Dont 271 . 101 Français.
Villes : Alfçer 82.6Î5 hab.
Oran 74.510
Constantine 46.581
Bône 30.806
Tunisie :
Superficie 99.600 kil. car.
Population 1 .500.000 hab. (15 par kiU car.).
Dont 9.973 Français.
Villes : Tunis 158.000 hab. dont 40.000 Européens.
Tripolitaine :
Superficie 800.000 kil. car. environ.
Population 800 . 000 hab. env. (1 par kil. car.)
Géographie économ. 40
le prolongement des pays européens qui leur font face de l'autre côté de la Méditerranée. Jouissant à peu près du même climat et de la même végétation, ils fournissent en abondance tout ce que les côtes septentrionales, à la lisière étroite, ne sauraient donner en quantité suffisante. Ce sont d'admirables colonies, dont la valeur est encore rehaussée par leur proximité même et par leur position si privilégiée le long du grand courant commercial, qui a de tout temps, en divers sens, suivi la Méditerranée, naguère pour gagner Gibraltar, aujourd'hui pour se rendre au canal de Suez. L'importance de cette région est du reste ancienne : la Cyrénaïque fut prospère, comme Carthage ; Rome tira une grande partie des blés dont elle avait besoin de sa province d'Afrique. C'est la conquête arabe qui a tué la prospérité de l'Afrique Mineure. Depuis quelques années, la renaissance se produit, mais ce n'est encore qu'une promesse pour l'avenir.
A. — Agriculture.
Aptitude naturelle. — Si Ton fait abstraction de% région désertique, toute, cette contrée appartient dans l'ensemble à la zone méditerranéenne. Elle en a le climat et la végétation caractéristiques : pluies peu abondantes, très inégalement distribuées, et partageant Tannée en deux saisons, l'une sèche, l'autre humide ; plantes en majeure partie arborescentes, les plus propres à supporter la sécheresse et l'excès de chaleur : chênes verts, thuyas, arbousiers, lauriers-roses, lenlisques, myrtes, etc. Toutefois la diversité du relief et les différences d'exposition permettent d'établir certaines distinctions et de considérer plusieurs zones. L'ancienne Cyrénaïque, le pays de Barka forme un groupe indépendant, une sorte d'Ilot, riche en céréales et en fruits. Le reste de la côte tripolilaine touche presque au désert; les cultures proprement dites n'y ont pas d'importance..Les pays de l'Atlas ont une bien autre valeur.
On y distingue d'habitude trois zones agricoles : le Te//, région côtière, arrosée, fertile, où prospèrent les céréales, l'olivier, la vigne ; les Hauts-Plateaux f au climat extrême, aux vastes étendues incultes, pit>pres à rélevage et à la culture de l'alfa seulement ; enfin le désert ^ inculte, sauf les Ilots fertiles des oasis.
Mais ces zones n'ont pas une égale importance dans les divers pays : les plateaux s'étendent en Algérie, aux dépens du Tell ; en Tunisie et surtout au Maroc, il n'y a que le Tell et le désert. Ces deux derniers pays, plus favorisés d'autre part sous le rapport des précipitations, offrent relativement beaucoup plus d'espace à la culture que la région centrale : leurs vastes plaines, leurs larges vallées sont propres à toutes les productions ; les travaux d'irrigation y sont plus faciles, les cours d'eau plus abondants, plus constants. Le Maroc surtout, d'après l'avis de la plupart des voyageurs, « ne saurait être trop vanté ». Tout le versant qui regarde l'Océan est d'une fécondité prodigieuse et n'attend que des travailleurs pour devenir un des pays les plus productifs du monde.
Dans ces divers pays, où la sécheresse est le grand danger, l'amena-
gement des eaux est une œuvre de première nécessité. Dans la région cultivable de l'Algérie et de la Tunisie, les Français ont établi de nombreux barrages et construit de vastes réservoirs, dont plusieurs sont renouvelés de l'époque romaine; ils doivent emmagasiner de grandes provisions d*eau. Dans le Maroc, certains fleuves, comme TOucd Draa, sont captés entièrement par Tirrigation et leurs eaux ne parviennent que rarement à la mer. En revanche les rives ne sont, sur une largeur de quelques kilomètres, qu'un immense jardin, sous une forêt de palmiers. Au delà commence immédiatement le désert.
Mais le désert lui-même n'est pas complètement infertile. Partout où quelque source vient affleurer à la surface du sol, la végétation recouvre ses bords sur un espace plus ou moins étendu. De nombreuses oasis ont pu être ainsi artificiellement créées dans le Sahara, au moyen du creusement de puits artésiens.
A la sécheresse il faut encore ajouter un autre fléau, qui n'est guère moins redoutable pour les régions de l'Atlas, c'est l'invasion des sauterelles ou plutôt d'une espèce particulière de criquets, dont les nuées épaisses ont souvent réduit à la famine les régions les plus favorisées.
Foréto. — Les pays de l'Atlas, et surtout la Tripoli taine, ne sont pas favorables en général à la végétation forestière. C'est d'ailleurs, on le sait, un trait caractéristique de toute la zone de climat méditerranéen ; bien que la végétation arborescente y soit très riche, on ne peut dire qu elle y forme de véritables forêts.
Ce n'est que dans les massifs montagneux, où les eaux se déversent avec plus d'abondance, que les arbres sont d'une belle venue. Encore la région centrale est-elle la moins favorisée sous ce rapport : ce sont les massifs* les mieux articulés, les mieux arrosés de l'Est et de l'Ouest qui renferment les plus belles forêts : Maroc, province de Constantine, Tunisie.
Ces forêts, si nécessaires en ce pays plus qu'en tout autre, comme réservoirs d'humidité et de fraîcheur, ne sont encore d'autre part que faiblement exploitées, même en Algérie, et ne donnent qu'un médiocre revenu. L'absence des moyens de communication faciles, Tinfériorité du régime hydrographique, qui ne permet le flottage que durant une saison de courte durée, sont à compter parmi les causes de cette situation encore précaire, non moins que les incendies.
Les principales essences sont les pins, le chêne- vert et surtout le chêneliège, une des grandes ressources de l'Algérie et de la Tunisie (1).
Galtnres alimentaires. — Les cultures alimentaires ont été à l'époque
(1) Forêts (1891):
Algérie 3.247.692 hectares.
Dont 2.301.336 — reconnus.
Tunisie :
Chéne-liège 80.000 —
romaine la principale richesse de tout ce pays. C'est pour les développer et pour assurer la régularité des récoltes que les Romains ont exécuté ces vastes travaux d'irrigation que nous admirons encore. D'immenses cargaisons de blé étaient en effet transportées chaque année en Italie.
Les céréales sont au premier rang de ces plantes alimentaires. Mais la terre ne les fournit plus en aussi grande quantité qu'autrefois. Le sol n'est pas d'ailleurs d'une richesse extraordinaire : ce n'est qu'à force de travail, d'engrais et surtout d'eau que les moissons sont assurées. C'est surtout dans les grandes plaines de la Tunisie et du Maroc que cette culture pourra prendre de l'extension, mais les procédés d'irrigation et de culture sont encore trop primitifs.
Les céréales sont cependant une des ressources d'avenir du Maghreb ; la consommation du froment devient de plus en plus grande en Europe, et les pays qui l'alimentent aujourd'hui ne verront certainement pas leur production suivre la même marche ascendante.
Le blé et l'orge sont les céréales les plus abondantes. Le blé dur, qui est indigène, est particulièrement estimé en Europe pour la fabrication des pâtes. Le maïs, le millet réussissent également partout (1).
Les cultures maraîchères sont très développées dans tous les Ëtats barbaresques sur le bord des fleuves, dans les environs des villes ; les oasis même ne sont, sur de vastes étendues, que de véritables huertas. Le jardinage y est passé à l'état d'industrie. On sait le rôle que jouent les primeurs d'Algérie sur nos marchés français. Les légumes (pois, fèves, etc.) sont au premier rang des exportations du Maroc, et leur production s'accroit sans cesse.
Mais les cultures arborescentes ont encore plus d'importance. Les fruits ont été de tout temps la principale richesse agricole de la Tripolitaine ; et les pays de l'Atlas ne sont pas moins favorables à leur production que les côtes européennes si célèbres, qui leur font face de l'autre côté de la Méditerranée : l'été méditerranéen, chaud et sec, est très propice à la maturation.
Volivier vient partout à l'état sauvage, et couvre de vastes étendues forestières depuis la Cyrénaïque jusqu'au détroit de Gibraltar. Mais les arbres greffés sont encore en trop petit nombre, et les huiles, mal préparées par les indigènes et au moyen de procédés tout à fait primitifs, ne
(1) Culture des céréales :
Algérie (1894):
Superflcie.
Blé tendre . . 1 76 .262 hectares.
— dur 1.136.641 —
Orge 1.475.879 —
Avoine 51.785 —
Tunisie (1892) :
Blé 484.050 —
Orge 472.960 —
Production.