CHAPITRE VI
§ 1. — Goap d*œil sur la géographie physique et politique.
Géographie physique. — Nous désignerons sous le nom de Afrique australe toute la partie du continent qui, au sud du plateau des grands lacs et de la région du Congo, s'amincit pour se terminer au cap des Aiguilles.
Au point de vue du relief, c'est la terminaison du grand plateau africain, creusé en cuvette vers son centre, bordé de trois côtés (ouest, est et sud), par de hautes montagnes tombant rapidement sur la mer,, se continuant au nord sans dénivellation appréciable par la cuvette du Congo. La partie méridionale, par Taltemance des chaînes montagneuses et des Karrou, ou plateaux ondulés, rappelle la région de TAtlas.
Le littoral, peu découpé, malsain à Touest, s'articule à partir de la baie de Sainle-Hélène et présente de bonnes rades comme la baie de la Table, False Bay, la baie d'Algoa, puis redevient bas, marécageux et peu articulé après la baie Delagoa.
L'Afrique méridionale présente les mômes zones de climat que nous avons déjà vues s'étager au nord de l'équateur : la région du Zambèze rappelle le Soudan par l'alternance des saisons sèche et humide ; au sud, le Kalahari est un désert comme le Sahara; la pointe australe, au delà du fleuve Orange, a un climat maritime semblable à celui du Maghreb. Mais le peu de largeur du continent entre deux vastes océans adoucit partout les conditions de climat; en particulier, le Kalahari est moins aride que le Sahara; la région du Cap moins chaude que le Maghreb. Les pluies, venues de l'océan Indien, sont abondantes sur la côte orientale, et diminuent à mesure qu'on s'avance vers l'ouest.
Les fleuves varient de caractère avec les zones dans lesquelles il coulent. Le Zambèze, qui prend sa source dans la région marécageuse du Dilolo, au même endroit que les grands affluents de gauche du Congo, qui reçoit en outre les eaux du Nyassa, est assez constant ; dans le Kalahari existent des ouadi, qui aboutissent à des lacs comparables aux* sebkhas du Sahara ; au sud enfln, l'Orange, le Limpopo et les autres cours d'eau du Cap sont des torrents comme ceux du Maghreb. Aucun de ces fleuves n'est vraiment navigable ; le Zambèse, le Limpopo et l'Orange sont coupés de cataractes, les autres sont alternativement à sec et furieux.
Géographie politique. — Les populations indigènes, appartenant soit à la race bantoue, soit à celle des Hottentots, sont peu denses ; certaines
d'entre elles, les Gafreset les Zoulous en parllculier, sont travailleuses et relativement civilisées.
Les Européens sont venus tôt dans la région ; les Portugais, établis dès le XVI* siècle sur la côte de Mozambique, y ont gardé une colonie importante; les Hollandais et Français protestants ou fioers, après avoir possédé la colonie du Cap, ont été refoulés vers le nord, dans les deux républiques indépendantes du Transvaal et d'Orange; les Anglais se sont emparés de la colonie du Cap, puis ont conquis tous les alentours jusqu au fleuve Orange aux environs de la baie Delagoa ; une compagnie anglaise, laChartered South African Cy, a poussé ses établissements jusqu au Zambèze et au Nyassa; les Allemands enfin ont pris possession de la côte occidentale depuis le Counène jusqu^à TOrange, puis, d'une façon toute nominale, d'une bonne partie de l'intérieur, c'est le Sud-Ouesl Africain Allemand (1).
§ lU — Géofi^raphie économique.
Les considérations physiques que nous avons exposées ci-dessus expliquent la division que l'on peut faire des régions de l'Afrique australe. U y a, en effet, deux sortes de pays à distinguer. Au nord, d'abord, les pays du Zambèze — Mozambique, sphère d'influence britannique (British centrai Africa,et British central Africa Protectorate) — puis la région du Sud-Ouest Africain Allemand. Ces pays, au climat malsain pour les Européens, très peu colonisés encore, aux productions tropicales, sont, pour le moment, et seront sans doute toujours de simples colonies d'exploitation. Au sud au contraire, les pays au relief plus accentué, au climat plus tempéré, — colonie du Cap et ses dépendances immédiates, Républiques Boers — permettent aux Européens de vivre et même de travailler ; de plus, leurs produits ressemblent à ceux de la zone méditerranéenne, et leurs grandes richesses minérales font prévoir qu'une industrie prospère pourra s'y développer. Ce sont des colonies dépeuplement, dont l'état de civilisation rappelle celui de l'Europe ou des pays tempérés du Nouveau-Monde.
11 est donc nécessaire d'étudier ces deux zones séparément.
L — Zone du Zambèze.
La valeur économique des contrées qui s'étendent sur toute la largeur du continent, du Counène et des grands lacs au nord, au fleuve Orang** et au Limpopo au sud, est naturellement très variable ; de plus, les ren-
(1) Notice statistique :
Superficie. Population.
Sud-Ouest Africain Allemand 830.960kilom. car.(?) 200.000hab.i?
Colonie du Cap et dépendances 1.936.000 — 6.390.000 —
République Sud-Africaine (Transvaal). 308.560 — 772.790 —
État libre d'Orange 131.070 — 207.503 —
Colonie portugaise du Mozambique... 768.740 — 800.000 —
geignements que nous possédons sur cette région sont encore trop vagues pour que cous puissions i^ire d'une façon certaine quel est son avenir. Cependant on peut d'ores et déjà signaler quelques-uns des caractères principaux du pays.
Un des premiers inconvénients, c'est le manque de bras. La région désertique du Kalahari ne peut avoir qu'une population très clairsemée, comparable à celle du Sahara; le Damara et le Namaqua allemands sont à peine plus peuplés.
D^autre part, laZambézie, un peu plus favorisée par la nature, a étédé« peuplée par la traite, La densité de la population n'atteint pas en moyenne deux individus au kilomètre carré. En plusieurs districts et notamment sur la côte de Sofala et de Mozambique, elle descend fréquemment audessous de 0,5, c'est-à-dire que, placée dans desconditions semblables, la France n'aurait pas 300,000 habitants. La traite a-t-elle fait tout le mal? Il est certain que des milliers d'esclaves ont été, durant trois siècles et jusqu'à ces derniers temps, expédiés de Mozambique vers l'Asie, l'Amérique, ou simplement à Madagascar; il n'est pas moins certain qu'un nombre bien plus considérable d'indigènes a dû périr dans les guerres et dans les famines qui ont été partout la conséquence de cet ignoble trafic. Mais d'autre part, comme ce pays devrait pouvoir nourrir, à n'en juger que d'après sa superficie, 200 millions d'habitants, il faut bien croire aussi que les conditions physiques du sol et du climat ne sont pas étrangères à l'état lamentable où nous le voyons aujourd'hui.
En fait, bien que située à peu de distance au sud de Téquateur, cette contrée ne possède pas dans l'ensemble la vigueur et la richesse de végétation qui caractérisent la nature tropicale des pays de climat humide. A part la côte, où se fait sentir l'influence de la mer, et les flancs des montagnes, sur lesquels se condense Thumidité des cou- 4*ants atmosphériques, les pluies sont en somme assez faibles. Les périodes de sécheresse sont longues et d'autant plus redoutables que le sol, en majeure partie sablonneux, est par conséquent très perméable et laisse aussitôt se perdre dans les profondeurs, sans utilité pour la végétation, l'eau qu'il reçoit. On ne doit pas oublier d'ailleurs que le désert de Kalahari touche au Zambèze ; et bien des cantons ne sont recouverts, dans le reste du pays, que de broussailles épineuses, qui forment la transition entre le désert proprement dit et la terre cultivable et qui n'offrent guère moins d'obstacles à la facilité des communications qu'à l'agriculture elle-même. Mais on trouve aussi sur •d'immenses espaces des terrains très suffisamment fertiles et arrosés dont la mise en valeur par la culture serait facile; les tentatives faites par plusieurs sociétés de missionnaires ont surabondamment prouvé d autre part qu'une pareille exploitation serait fructueuse. C'est toutefois l'élevage qui, à première vue, semblerait devoir faire la richesse des pays du Zambèze, pays de savanes et de prairies. Mais un obstacle d'un aulre genre s'oppose au développement de celte industrie: la terrible mouche tsétsé exerce ses ravages dans toute la contrée. Le bétail n'y Géographie écoDom. 44
pourra vivre, tant qu'on n'aura pas trouvé de remède efficace contre ce fléau.
11 ne faudrait pas cependant se figurer que la région du Zambèze r< inexploitable : sur la côte orientale, fortement arrosée par les pluies de Tocéan Indien, règne la flore tropicale ; les forêts sont nombreuses, et produisent en abondance les graines oléagineuses et le caoutchouc; l'éléphant s'y trouve encore et alimente une assez abondante exporta lion d'ivoire. Dans les terres basses et arrosées du bas Zapibèze, le riz réus:fit admirablement ; la canne à sucre est cultivée et donne un produit ass ez abondant, mais qui pourra s'accroître encore (\), .
Dans les pays dépendant de la Grande-Bretagne, des plantations de café ont été créées, et s'étendent régulièrement ; le riz et le blé semblent devoir réussir d'une façon remarquable. Quant à l'Afrique sud-occidentale Allemande, elle est occupée en grande partie par le désert, 1 eau manque presque partout : les habitants d'Angra Pequena sont obligés de faire venir leur eau potable par navires du Gap. Dans certaines parties du pays cependant quelques cultures pourraient réussir, le Damaraiand semble apte à l'élevage, mais « le développement de l'agriculture de cette région gît encore dans l'avenir » (2).
Les ridiesses minérales ne sont pas beaucoup plus nombreuses; du moins pour le moment, on n'en connaît guère ; cependant la houille existe dans la Zambésie portugaise, à Tété, mais elle est peu exploitée encore ; il est possible que lor se rencontre aussi. Dans la zone allemande, on trouve du cuivre, mais jusqu'ici les dépenses d'extraction ont rendu impossible toute exploitation régulière. On a parlé aussi de mines d or et un certain nombre d'émigrants sont venus, attirés par l'espoir, mais Ton ne sait encore si l'exploitation sera productive.
11 n'y a aucune industrie dans toute la région du nord ; c'est à peine si les quelques sucreries de Quilimane peuvent mériter le nom d'usines.
Les^communications ne peuvent être extrêmement actives pour le moment, mais des tentatives sont faites pour les améliorer. Le Zanlbèze, au-dessous des cataractes de Victoria, le Ghiré, au-dessous de Katonga, sont sillonnés par des canonnières anglaises et par un certain nombre de vapeurs de rivières appartenant à des compagnies anglaises. Ces navires vont apporter les produits de l'intérieur au port de Ghinde sur la seuif* bouche navigable du Zambèze où on les transborde sur les navires de mer anglais, allemands et portugais. Les Portugais, d'autre part, ont relié leur port de Lourenço Marques à la frontière transvaalienne et au réseau de ce pays par une voie ferrée. Ge chemin de fer a un brillant
(1) Industrie sucrière à Quilimane :
600 tonnes de sucre exportées au Portugal. 45.000 litres de rhum pour la consommation locale.
(2) Statesnian*8 Yeat^Book (1896).
avenir, mais les produits qu'il transportera seront plutôt ceux du Transvaal que ceux du Mozambique ; nous aurons à en reparler.
Les ports sont peu nombreux, mais certains d'entre eux sont bons. Dans les possessions portugaises, il faut citer d abord le superbe port de Lourenço Marques, dans la baie Delagoa, si profonde et si sûre, puis ceux de Quilimane, malheureusement ensablé, et de Mozambique. Dans les possessions allemandes, Texcellent port d'Angra-Pequeiîa, Sandwich Harbour, puis celui de Swakopmund, que les Allemands construisent juste au nord de la baie de Walfish, gardée par les Anglais, et par laquelle se fait encore la presque totalité du commerce du pays (i).
Le commerce n'est pas encore très actif; le peu de densité de la population, rétat encore peu avancé de l'agriculture et des industries extractives l'explique. Vimporiation comprend les produits européens, ou, pour le Mozambique, ceux de l'Inde; on exporte les produits du pays, ivoire, sucre, caoutchouc, substances oléagineuses ; par Lourenço Marqués sort aussi une bonne partie des produits du Transvaai.
La Grande-Bretagne prend la plus grande part à ce commerce ; ses navires sont les plus nombreux dans les ports du Mozambique ; puis viennent les Allemands et les Portugais. La France ne prend aucune part à ce commerce, et il en sera probablement ainsi jusqu'à ce que nous ayons définitivement colonisé Madagascar (2),
IL — Régiox du Cap.
Bien que située en face d'un océan vide, et tournant pour ainsi dire le dos au monde civilisé, l'extrémité de l'Afrique méridionale est sans conteste une des régions les plus prospères de tout le continent noir. C'est sans doute à son admirable climat, très voisin de celui de notre Méditerranée, qu'elle doit une bonne partie de sa fortune, mais c'est aussi à l'heureux hasard, qui y conduisit au xvn« siècle des races de colons énergiques.
Merveilleusement aptes à la mettre en valeur, parce qu'ils y retrouvaient toutes les conditions naturelles de sol et de température favorables au développement des cultures et des genres d'exploitation agricole
(1) Mouvement des ports du Mozambique (1894) :
NaTires. Jauge.
Mozambique: Entrées 98 140,885 tonnes.
Quilimane: — 131 87.632 —
Lourenço Marqués : — 266 416.515 —
(2) Coainaerce :
Importations. Exportations. Toia].
Francs. Franes. Fmnci.