SIXIÈME PARTIE
GÉNÉRALITÉS
L^espace qui sépare les deux extrémités orientale et occidentale de rAncien Continent est partagé en deux par la longue bande des Amériques ou Nouveau Continent. Cette position entre deux grands océans, et deux parties de continent anciennement civilisées, et le fait qu'elle a été plus récemment peuplée, ont eu des conséquences très grandes pour le développement économique de TAmérique. Pays de colonisation, puis d'exploitation pendant longtemps, elle tend de plus en plus à vivre par elle-même, à se débarrasser de la domination économique de l'Ancien Monde, comme elle en a déjà secoué le joug politique. Enfin, peuplée par tout ce qu'il y avait d'esprits aventureux dans l'Europe, elle a passé rapidement par les premiers degrés de la civilisation pour arriver tout de suite à un état très avancé. Les États-Unis, en particulier, semblent, sur beaucoup de points, être à lavant- garde de la civilisation, et, en particulier, pour ce qui est de l'application des sciences aux divers modes de production.
Mais il s'en faut que toute l'Amérique puisse être considérée comme également civilisée; les conditions naturelles, le caractère des peuples qui l'ont colonisée, l'état politique même, tout y a établi des différences considérables.
Quelques caractères généraux se reproduisent d'un bout à l'autre du continent, et entraînent d'importantes conséquences. . «y
C'est d'abord au point de vue du relief, l'existence, depuis l'océan Glacial arctique jusqu'à l'océan Glacial antarctique, d'une immense plaine, presque sans dénivellation, où les fleuves s'étendent en d'immenses réseaux navigables, à peine séparés les uns des autres, quand même ils le sont. Aucun obstacle ne s'opposera donc ni à la répartition des influences climatiques, ni aux relations commerciales.
Mais cette plaine est très nettement séparée à l'ouest de l'océan Paciflque par la haute muraille presque ininterrompue de la Cordillère américaine ; à l'est, au contraire, malgré l'interposition des massifs des Alleghanys, des montagnes guyanaises et du plateau brésilien, la plaine communique
presque librement avec Tocéaii Atlantique vers lequel elle sHadine, comme, de l'autre côté, TaDcien monde penche vers lui. Les deux continents se regardent par-dessus ce fossé, qui est devenu beaucoup plus une voie de communication fréquentée, un lien, qu'une séparation.
Au point de vue des rapports du continent avec la mer, un nouTeaa caractère général doit être signalé. Sauf le grand golfe du Mexique, qui pénètre profondément entre les deux moitiés du continent, sauf aussi les baies inutilisables de Tocéan arctique, la mer ne pénètre pas beaucoup le Nouveau Monde, dont le caractère général est la massivité relative des contours. 11 est vrai que les admirables fleuves navigables qu*il possède rachètent, pour une part, cette infériorité à Tégard de TËurope.
Le climat est une conséquence de ces conditions : TAmérique septentrionale est presque tout entière au nord de la zone tropicale et, en Tabsence de toute séparation bien nette, elle subira les mêmes conditions de climat d'une de ses extrémités à l'autre, sauf quelques différence:^ toutes locales. En outre elle est bordée à l'ouest par une barrière que les vents tièdes et humides de l'océan Pacifique ne peuvent franchir. Son climat est donc continental, sujet à des variations considérables de température, et relativement peu humide, du moins sur la plus grande partie de sa superficie.
L'Amérique méridionale, au contraire, est en grande partie comprise dans la zone tropicale; en outre, elle est largement ouverte à l'influence de l'Atlantique qui, dans l'hémisphère sud, se manifeste sur la côte occidentale par les vents alizés, humides et chauds. Aussi l'Amérique méridionale a-t-elle un caractère général bien différent de celui de l'Amérique du Nord; elle a une température élevée, une atmosphère humide, conditions particulièrement favorables à l'exubérance de la végétation, mais moins propices à l'acclimatement des blancs. L'Amérique centrale, insulaire ou découpée, tropicale par situation, subit llnfluence de la mer qui la pénètre et jouit d'un climat relativement doux, plus habitable pour les Européens, et d'une végétation non moins riche.
Les fleuves, nous avons eu l'occasion de le signaler déjà, ont, dans la vaste plaine, un espace suffisant pour se développer sur de grandes longueurs, et offrent d'admirables voies navigables aux communications : leurs affluents, nombreux, riches en eau, rapprochent leurs sources de manière qu'il soit très facile de les relier les uns aux autres. Les deui Amériques sont le pays des grands fleuves navigables.
Les populations autochtones ont disparu presque complètement de l'Amérique du Nord, ou du moins, devant l'invasion souvent peu amicale des Européens, ont été réduites à ne presque plus compter dans la vie du pays. Elles ont été remplacées par les immigrants, saxons en grande majorité (Anglais, Allemands), celtes ou latins pour une plus petite part (Français, Irlandais ou Italiens). Les nègres importés autrefois, les Chioois, contre l'immigration desquels on est obligé de se défendre, jouent on rôle important dans la vie économique.
Dans l'Amérique du Sud, les peuples conquérants n'ont pas détruit les
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races indigènes, ils se sont même mélangés à elles dans de grandes proportions. 11 est vrai que les Latins qui ont colonisé celte partie du Nouveau Monde (Espagnols et Portugais), n ont pas gagné, à ce mélange, Tamour du travail qui leur manquait, et que TÂmérique du Sud souffre beaucoup du manque de bras.
Sauf le Dominion du Canada, les Antilles, les Guyanes, TAmérique ne comprend plus de colonies européennes, et se compose d un grand nombre de républiques indépendantes, malheureusement trop troublées dans la partie latine, par les compétitions politiques, pour pouvoir se livrer complètement au travail.
Les richesses naturelles sont immenses: la richesse agricole existe presque partout, d'une extrémité à l'autre du continent (végétation tropicale, naturelle ou cultivée dans la plus grande partie de l'Amérique du Sud, et dans l'Amérique centrale; cultures de la zone tempérée, élevage dans le reste) ; la richesse minérale est presque aussi répandue, presque tous les minerais, et les plus utiles (pierres et métaux précieux, houille, fer, pétrole) s'y trouvent à profusion. Mais leur utilisation n'est encore sérieuse que dans les Ëtats-Unis.
L'Amérique est donc admirablement douée par la nature. Remarquable pays d'exploitation pendant longtemps, fournissant à l'Europe la plus grande partie de ses matières premières, elle s'est lassée de ce rôle, et commence à vouloir mettre en œuvre elle-même ses incalculables richesses; cette transformation, presque accomplie aux États-Unis, est encore bien peu avancée dans le reste du Nouveau Monde. Mais les nations européennes doivent renoncer à considérer l'Amérique comme une source de matières premières, et un marché pour leurs objets fabriqués. Elles doivent même commencer à redouter la concurrence de pays comme les États-Unis. La maxime de Monroê, « l'Amérique aux Américains », d'abord d'une signification purement politique, en prend une économique, et qui doit faire réfléchir l'Europe.