CHAPITRE VJI
§ 1. — Coup d^œil sur la géographie physique et politique.
Géographie physique. — Le Chili occupe le versant occidental des Andes et, au delà du détroit de Magellan, une moitié de 1 archipel de la Terre de Feu. 11 s'étend sur une longueur de 4,000 kilomètres avec une largeur de 150 à 200 kilomètres seulement. La superficie est de 776,000 kilomètres carrés. Les montagnes, qui atteignent souvent 7,000 mètres, descendent très brusquement sur la mer, soit par terrasses étagées, soit par des ramifications qui enserrent de profondes vallées.
Le litloral, découpé, formé, au nord et au centre, de nombreuses baies bien abritées ; au sud, il est bordé d'une longue série dHles.
Le climat est maritime, et l'océan Pacifique y fait sentir son influence. Chaud et sec au nord, il devient tempéré et humide au centre, et froid au sud.
11 n'y a pas de fleuves, les seuls cours d'eau sont des torrents qui de>cendenttrès rapidement de la montagne pour se jeter dans la mer sans être jamais navigables.
Géographie politique. — La population, presque tout entière blanche, est d'origine espagnole; elle s'élève à 2,963,687 habitants, c'est-à-dire environ 3 par kilomètre carré (1).
Le Chili est une république unitaire, troublée souvent, comme ses voisines, par des guerres civiles. La guerre entre le Pérou et la Bolivie, de 1879 à 1883, lui a valu les provinces septentrionales du fond du golfe du Pérou, dont nous verrons l'importance.
Du Chili dépendent, dans le Pacifique, les lies Juan Fernandez el de Pâques.
§ 11. — Géog^raphie économique.
Le Chili est sans nul doute un des pays les plus favorisés de l'Amérique du Sud. Son climat en fait une terre excellente d'acclimatation pour les
(I) Villes pnncipales :
Santiago (capitale) 189. 333 habitants.
Valparaiso 104.952 —
Goncepcion 24.180 —
Européens; les Allemands, les Anglais, les Français y ont fondé de nombreases colonies, qui toules ont également prospéré. Les richesses minières n'ont pas été d'autre part, pendant longtemps, assez abondantes pour absorber, comme dans les républiques du nord, toute l'activité des habitants et les détourner de lexploitation du sol. La grande infériorité du Chili lui vient de sa situation. U tournoie dos à TËurope et s'ouvre sur un océan vide ; il a du moins l'avantage de se trouver sur le chemin des navires européens qui desservent les ports du Pacifîque. L'établissement de la voietransandine, bientôt achevée, le rapprochera d'ailleurs de notre continent, et le canal interocéanique lui ouvrira de nouveaux débouchés.
Agricalture. — La division du Chili en trois zones est classique, mais on ne peut en indiquer exactement les limites, car les transitions sont souvent insensibles. Au nord, le pays appartient encore à la zone de sécheresse de la côte péruvienne : c'en est même une des parties les plus désolées, connue sous le nom de désert d'Atacama, mais c'est un des pays du monde les plus riches en mines, et cela seul explique lardeur qu'ont mise les Chiliens à s'en emparer. Toutefois, les produits alimentaires faisant absolument défaut, l'exploitation rencontre de ce chef de grands obstacles. Le prix de la main-d'œuvre et des denrées est exorbitant.
A partir de Copiapo, commencent les plaines d'alluvion du Chili central, qui se prolongent au sud jusqu'à Tendroit où le Chili continental se rétrécit, et où apparaissent les lies du littoral. C'est la région agricolepar excellence, composée d'alluvions profondes et riches, où réussissent toutes les cultures de notre zone méditerranéenne. Les pluies tombant en hiver, le pays souffre de la sécheresse en été, mais des travaux d'irrigation faciles à exécuter pourraient faire de cette plaine une véritable Lombardie.
La zone méridionale enfin, plus régulièrement arrosée, mais plus froide, est la région des forêts.
Le Chili tire peu de ressources de ses forêts; elles ont été d'ailleurs exploitées sans mesure et sont mal aménagées. Les principales essences sont les pins, les cyprès, les chênes, les ormes, les hêtres. Une espèce particulière de pin est bien connue en Europe sous le nom d' « Araucaria ». . Le Chili a été naguère un des plus importants pays producteurs de céi-éa" les ; il n'occupe plus dans la liste qu'un rang secondaire, bien quecegenre de culture soit encore un de ses principaux revenus, et que les blés qu'il récolte trouvent toujours écoulement sur les côtes du Pacifique, aussi bien qu'en France, en Allemagne, en Angleterre, Mais il a surtout souffert de la concurrence de la République Argentine et de l'extension donnée à la culture des céréales dans ce dernier État, qui réussit maintenant non seulement à s'approvisionner lui-même, mais encore à suffire aux demandes de plusieurs autres régions de l'Amérique du Sud (f ).
(!) Production des céréales:
Blé 10.000.000 d'hectolitres environ.
Autres céréales 3.000.000 —
Les légumes et les fruits occupent une grande place dans Tagriculture du Chili et dans ralimentation de ses habitants. De même que dans les contrées européennes de climat méditerranéen si semblables à bien des égards, et particulièrement en Espagne, les haricots, les fèves, les lentilles, les pois sont consommés en quantités énormes et cultivés partout» mais surtout dans la région méridionale, au sud de Talca. La panim^ de tetre pousse à 1 état sauvage et fournit également un appoint considérable. L'oignon, Vail, le piment surtout sont les assaisonnements nécessaires de tous les mets nationaux.
Les arbres fruitiers et la vigne, auxquels conviennent admirablement un printemps humide, un été chaud et sec, réussissent à merveille : au nord, dans les parties les moins mouillées, on récolte de préférence les figues j les olives, les amandes, les pèches. Au centre, les poiriers^ cognac sierSj ckàtaiyniers, noyers, sont extrêmement nombreux : d'énormes quantités de noix sont exportées chaque année à destination de Hambourg. Les pommiers, qui redoutent la sécheresse excessive, prospèrent mieux au sud : on retire de leurs fruits un cidre estimé.
Les ceps de vigne, importés de France, se sont rapidement multipliés, surtout dans les provinces de Conception et de Colchagua ; mais le vin est en général mal fabriqué (i ).
Le chanvre, le linei le tabac sont les plantes industrielles les plus répan> dues, mais la production ne suflit pas même aux besoins de la consommation intérieure.
Le Chili peut devenir un grand pays d'élevage. Les pi-airies neUuretks sont nombreuses sur les flancs des montagnes et le long des vallées ; de plus, dans tout le pays on entretient, gr&ce à l'irrigation, de yasies prairies ardfijcieUes constituées généralement par une espèce particulière de luzerne.
Les animaux domestiques ont été importés d'Europe, mais ont pris des qualités spéciales dans leur pays d'adoption. Les chevaux, bétes à c4niMs et porcs sont élevés en grand nombre dans le sud; les moutons augmentent de nombre dans le nord, plus sec, et des quantités notables de laine sont exportées (2).
• La pèche a peu d'importance, mais la chasse fournit un abondant revenu» On poursuit surtout le puma et le chinchilla pour leurs fourrures.
En résumé le Chili, séparé par un désert des régions du nord, présente un contraste complet avec les pays de climat et de produits tropicaux. On n'y rencontre plus ni café, ni cacao, ni canne à sucre; ou du moins les champs plantés ainsi ne sont que des exceptions. C'est une région qui rappelle en tout point l'Europe méditerranéenne et tempérée ; on y retrouve la succession des mêmes cultures, des mêmes productions, dq>uis
(I) Exportation annuelle du vin : environ 3.000 hectolitres. (-2; Élevage :
Bêtes à cornes 500.000 tètes.
Moutons, chèvres, etc 3.000.000 ~
les forèls jusqu'à la vigne et aux fîguiers. Celte variété si remarquable permettrait sans doute au Chili de suffire aisément à ses besoins, en cas <le nécessité, mais elle présente aussi un inconvénient grave. La zone qui convient à chaque sorte de plantes est trop étroite et trop restreinte ; la concurrence est difficile à soutenir contre les au très contrées, où le même produit se récolte sur d'immenses étendues.
Indiutrie et produits miniers. — Le Chili, déjà si bien pourvu 6n métaux, a vu sa richesse minière doublée, à la suite d'événements récents qui sont connus. Mais tandis qu'il mettait la main sur des gisements précieux de salpêtre, de guano, d'argent, le cuivre, qui avait été longtemps sa principalej^essource, perdait considérablementde sa valeur, et le Chili, tout à coup distancé, cessait d'être au premier rang des pays producteurs de ce métal.
L'or n'est pas très abondant; par contre, la production de Vargent a beaucoup augmenté depuis les dernières conquêtes. Les gisements argentifères sont répartis en deux groupes ; les plus riches sont dans l'ancien district bolivien de Caracoles près des ports de Cobija, Mexillones et Antofagasta ; les autres, dans l'Atacama, autour de la capitale, Copiapo, ont du minerai très riche.
Le cuivre se trouve partout au Chili, jusque dans l'Ile de Chiloé; mais les gisements les plus productifs sont au nord ; le minerai y est, dit-on, aussi abondant que la pierre. Toutes les montagnes en renferment, aussi bien dans les Andes propremeht dites que dans la chaîne côtière ; on cite surtout les mines du mont Tamaya dans la province de Coquimbo et celles de Copiapo dans l'Atacama (1).
On a longtemps exporté le minerai brut; mais depuis la découverte de mines de houille abondantes, on en afïîne sur place la plus grande partie.
Le charbon de terre se rencontre en efifet sur plusieurs points, notamment le long de la côte, dans l'Atacama; il est d'excellente qualité et peut devenir une grande ressource, dans un pays où le traitement des rainerais exige tant de combustible. C'est aussi sur les côtes du CMii qu'un grand nombre des navires à vapeur du Pacifique viennent renouveler leur approvisionnement (2).
Nombre d'autres minerais, fer, plomb, nickel, cobalt, pourraient être utilement exploités. La Cordillère renferme de précieux gisements de borax. Le soufre et le sel gemme abondent. L'iode est un produit d'une plus grande valeur encore (3).
(I) Production minérale annuelle :
Cuivre 400.000 quintaux métriques.
Argent 160.000 kilogrammes.
Or 500 —
(2:> Production houillère annuelle 10.000.000 de tonnes.
(3) Exportation de Tiode 23. à (G. 000 francs.
Ce sont, on le sait, les gisements de salpêtre et de guano de la province d'Antofagasla, qui ont mis aux prises de 1879 à 1883 le Chili d'une part, la Bolivie et le Pérou de lautre. Le Chili \'ainqueur s'est emparé de plusieurs provinces, et il en tire d'énormes revenus; les nitrates entrent désormais pour quatre septièmes dans les exportations annuelles du pays.
C'est la province de Tarapaca qui renferme les. dépôts de salpêtre les plus riches et les plus étendus. Ils sont presque inépuisables; les eaux qui découlent de la Cordillère reforment de nouvelles couches à mesure que les anciennes sont vidées. C'est Londres, Hambourg et Bordeaux, qui reçoivent la plus grande quantité de la matière extraite (1).
De puissants gisements de guano existent aux environs de Mexillones et de Cobija, à peu de distance de la mer et à portée des navires. Ils sont activement exploités.
Les pierres précieuses enfin, améthystes, turquoises, lapis-lazuli se ren* contrent fréquemment dans les alluvions anciennes des fleuves, spécialement autour de Copiapo, dans la province de Coquimbo et plus au sud, sur le Maule.
Ce sont en somme les provinces du nord qui renferment à peu près exclusivement les richesses minières, et en particulier la région d*Atacama. Mais l'absence de toute denrée alimentaire, de l'eau même, rend l'exploitation très coûteuse.
L'industrie manufacturière n'a pas encore pris au Chili un développement en rapport avec ses richesses en matières minérales et en combustible.
Les industries dérivées de l'exploitation minière ont pourtant fait de grands progrès : les nombreuses fonderies où on affine le cuivre se sont établies surtout dans les endroits où la houille abonde ; largent et les nitrates, qui n'exigent pas de dépense de combustible, sont au contraire apurés en général sur place.
La minoterie et la fabrication des pâtes sont parmi les industries alimentaires les plus importantes; les farines du Chili sont particulièrement estimées ; la préparation des viandes sèches, dont la consommation locale est considérable, occupe aussi beaucoup d'ouvriers.
L'industrie textile est faiblement représentée; mais la mégisserie et la poterie, cette dernière sollicitée parla présence d'une excellente argile, sont plus importantes ; et leurs produits fournissent un appoint notable à l'exportation.
Voies de communication ; commerce. — Le Chili est, toutes proportions gardées, un des pays de l'Amérique du Sud les mieux pourvus à l'intérieur de voies de communication ; mais ses relations avec la République Argentine sont rendues extrêmement difficiles par lai titude des cols, qui
(1) Nitrates:
Superficie des gisements 89. 177 hectares.
Produit (1894) 1 .082.Î86 tonnes.
ne s*abaisse guère au-dessous de 3,000 mètres, dans la région centrale.
Les cours d'eau rendent peu de services au commerce ; il ne sont navigables que sur un très faible parcours, avant d'atteindre la mer.
Les rouies, assez nombreuses, sont bien entretenues. Plusieurs franchissent les Andes et se relient à Test aux chemins argentins : ce ne sont, il est vrai, que de sinpiples sentiers à mules.
Le Chili a précédé les autres pays de l'Amérique du Sud dans la construction des chemins de fer.
Une voie parcourt la grande plaine centrale de Valparaiso à Valdivia par Santiago et Talca. C'est à cette ligne que s'embranche, à la hauteur de Valparaiso, le chemin de fer transandin, qui traversera la chaîne au pied de TÂconcagua et mettra le Chili à trois jours de Buenos-Âyres, au lieu de quatorze par le cap Hom.
Des voies secondaires de pénétration rattachent aux ports de* la côte les différents districts miniers du nord.
Mais c'est naturellement par mer que se fait la plus grande partie du commerce. Les voies ferrées, transversales pour la plupart à la direction générale du pays, ne sont en réalité que les affluents du cabotagey qui est, au Chili comme en Angleterre, le mode de communication d'importance prépondérante (1). *
Le commerce extérieur n'atteint pas tout à fait 500 millions de francs. L'exportation est supérieure à l'importation.
Les exportations sont constituées dans la proportion des trois quarts par les produits des mines : salpêtre, cuivre, argent et iode. Les produits de l'agriculture forment le dernier quart.
Les principaux articles d'importation sont les tissus de coton, laine et soie, les sucres et autres denrées « coloniales »>, les machines, les rails, le matériel de chemins de fer, les vins et liqueurs, la houille, des objets ouvrés de tout genre.
C'esiï Angleterre qui fait, de beaucoup, la plus grande part du commerce chilien surtout à l'exportation.
Ce sont les envois du Chili qui alimentent en partie les usines de la ville du cuivre, Swansea ; c'est avec les nitrates et les guanos du même pays que les agriculteurs de la Grande-Bretagne engraissent leurs champs et obtiennent ces rendements prodigieux inconnus chez nous. Les importations anglaises ne représentent en revanche guère plus de la moitié du chiffre total ; les produits allemands leur font sur tous les points une concurrence très âpre et atteignent déjà plus de la moitié de leur valeur.
Les ÊttitS'Unis ont pris le troisième rang ; leurs progrès sont considérables; ils tentent d'introduire de plus en plus sur les marchés chiliens les
(1) Chemins de fer et cabotage :
Chemins de fer (1893) 2.8G7 kilom. exploités. G43 en constr.
Mouvement du cabotage (1893) 6.257 .463 tonneaux (entrées).
produits de leur industrie. La France a dû céder la place à ces concurrents, et n'arrive plus qu'au quatrième rang (i).
La marine marchande du Chili s'est développée très rapidement depuis quelques années. Le mouvement des ports, relativement considérable, est surtout alimenté par des navires anglais, des États-Unis, allemands. Une ligne de paquebots français dessert tous les mois les ports du Chili (2).
Le grand port du Chili, le principal entrepôt de son commerce avec l'étranger, est Valparaiso, au fond d'une rade malheureusement exposée aux vents du large, à peu de distance de la capitale; mais beaucoup de vapeurs européens ne dépassent pas Talcahuano, le port de la Conception, d'où la voie ferrée conduit directement voyageurs et dépêches à Santiago. Tout le long de la côte, depuis l'ancien port péruvien dlquique, jusqu'à Punta-Ârenas, sur le détroit de Magellan, s'échelonnent d'ailleurs de nombreux, ports, plus de douze, tous très fréquentés, grâce à un cabotage très actif.
Le Chili traverse actuellement une période critique. H présente en effet ce phénomène étrange d'un pays essentiellement agricole, où les cinq sixièmes au moins de la population ouvrière s occupent de culture, et qui néanmoins tire des mines, par suite d'une récente conquête, à peu près
(1) Commerce du Chili :
Imporkatioo». Exportalions. Total.
Commerce total (1894).. . . 215.210.678 fr. 284.559.659 fr. 499.770.337 fr.
Détail (1893):
Substances alimentaires.. 55.798.468 >» y
— textiles 49.915.814 a »
Matières premières 39 . 762 . 232 » »
Nitrates » 154.883.450 »
Autres minéraux h 54 .086.560 »
Blé » 24.023.900
Autres produits agricoles. » 21.897 600 *>
Avec la Grande-Bretagne. 121.639.500 217.449.200 339.088.700
Avec TAUemagne 67.088.000 24.608.500 01.696.500
Avec les États-Unis 17.731.500 11.300.000 29.031. .SOO
AveclaFrance 16.487.000 10.267.000 27.754.00t)
(2) Marine marchande (1894) :
Navires. Jauge.
Vapeurs .* 39 43. 741 tonneaux.
Voiliers 98 58.458 —
Total 137 102.199 —
Mouvement des ports (1893), long cours seulement:
Navires. Jauge.
Entrées 1 .791 2.682.542 tonneaux.
Sorties 1.662 2.509.279 —
ia totalité des ressources avec lesquelles il alimente son commerce extérieur. La richesse s'accroU rapidement.
Mais il faut que les Chiliens soient assez sages pour ne pas succomber aux dangers qui ont déjà perdu leurs voisins du nord. Le Pérou et la Bolivie, privés des mines qui faisaient leur fortune, se retournent avec entrain vers Tagriculture, et devront peut-être en défînitive leur prospérité aux événements mêmes qui les ont pour un temps ruinés. Il est à craindre que par un phénomène inverse les Chiliens, devenus trop riches tout à coup, n'abandonnent la culture, pour courir toutes les chances hasardeuses que provoque l'exploitation des mines.