I. — Sibérie
Agriculture. — Les colons russes, adonnés longtemps à l'exploitation exclusive des mines, n'ont songé qu'assez tard à tirer parti des ressources agricoles du pays. La Sibérie offre pourtant dans ses provinces méridionales jusqu'au 55<* et même jusqu'au 58° de latitude un champ très vaste et relativement très favorable à la culture des céréales : le tchernoziom
(1) Immigration des Russes en Sibérie (par les bateaux de TOb' et de Flrtych seulement) :
(2) Principales villes:
Sibérie.
Omsk 64.700 hab.
Irkoutsk 50.000
Tomsk 41.856
Asie Centrale.
Tachkend 121.000 hab.
Khokand 54.000
Bokhara 70.000
Samarcande 33 .000
s'y rencontre sur de grandes étendues et peut rivaliser avec les fameuses terres noires de la Russie méridionale. Les terres cultivables représentent un total de 4 millions de kilomètres carrés et peuvent fournir en abondance la plupart des produits de l'Europe tempérée. Les parties les plus fertiles se rencontrent dans la Transbaïkalie autour de Nertchinsk, et dans la vallée de TOussouri. La grande lie de Sakhalin est elle-même susceptible d'une exploitation rémunératrice.
Les grands obstacles au développement de cette richesse sont Ténormité des distances, qui rend difficile l'écoulement des produits, le manque de bras, mai» surtout le climat. Ce ne sont en effet que les conditions de température qui empêchent les céréales et les autres cultures de prospérer au delà des limites extrêmes qu'elles atteignent aujourd'hui. Au nord de ces limites le sol n'est pas moins fertile qu'au sud, et on en a conclu souvent un peu légèrement que tout au moins la partie méridionale de la zone forestière pourrait facilement se transformer en champs de blé. En réalité les limites climatiques extrêmes de. la culture des céréales sont atteintes : au nord l'été, qui est toujours très chaud, n'est plus assez long pour les amener régulièrement à maturité. En défrichant imprudemment les forêts, on se priverait d'une ressource qui est la seule à espérer dans ce pays à climat extrême.
Le bétail est peu nombreux en Sibérie, à cause de la difficulté de le nour^ rir pendant l'hiver. Le chien, qui se contente pendant cette saison de poisson séché, est l'animal qui rend le plus de services (i).
Au sud et particulièrement dans la région des sources de TOb' et de riéniséi, plus à Test dans les vallées de l'Amour et de l'Oussouri, de vastes étendues de prairies naturelles pourraient néanmoins nourrir de grands troupeaux. Mais l'élevage n'a pas été jusqu'à présent en faveur, pas plus chez les indigènes qu'auprès des colons russes. Les abeilles de la région de l'Altaï fournissent du miel et de la cire qui s'exportent chaque année en grande quantité.
Les fwétSf qui couvrent en Sibérie d'immenses espaces, ne ressemblent en rien à celles de nos régions. La brièveté de l'été, la sécheresse du climat, les froids excessifs de l'hiver, qui maintiennent le sol constamment gelé, à ijne faible distance de la surface, toutes ces causes réunies ne permettent pas à la sève de circuler librement ni aux arbres par conséquent de prendre des proportions convenables ; et beaucoup de cantons, qualifiés officiellement de forêts, surtout dans Test, ne sont guère que des sortes de parcs, où quelques arbres, rabougris et tordus, rompent çà et là la monotonie du terrain. Aussi la principale ressource de la zone forestière
(1) Bétail dans VAsie Russe entière :
Rennes 380.000
Chevaux, mules, ânes 1.700.000
Bêtes à cornes 1 .400.000
Moutons et chèvres 240.000
consiste-t-elle beaucoup moins dans la mise en valeur des forêts ellesmêmes, qui ne servent qu'à la consommation locale, et particulièrement À la construction des habitations, que dans Texploitation des abondantes richesses animales qu'elles renferment. La Sibérie est en effet un admirable pays de chasse et la poursuite des animaux à fourrures est depuis trois siècles uiie des principales occupations des habitants. Les peaux d'écureuils sont de beaucoup les plus nombreuses, celles du renard noir et de la martre zibeline les plus recherchées et les plus chères.
La pêche j qui en raison de l'abondance et du volume des cours d'eau pourrait aussi servir d'élément à un commerce actif, ne fournit guère qu'à Talimentation des habitants, qui se nourrissent de poissons pendant toute l'année. Les indigènes Toungouses et Iakoutes, qui chassent tout l'hiver, passent à pêcher les quelques mois où les fleuves sont libres de glaces.
Productions minières, industrie. — La Sibérie fut exploitée à l'origine comme pays minier, et surtout comme pays producteur de métaux précieux ^ et elle a joué à ce titre sur les marchés du monde un rôle important. On calcule que de 1493 à 1875 la Sibérie a fourni 1 million de kilogrammes d'or, soit environ 1/10 de la production totale du monde; mais la concurrence de la Californie et de l'Australie et, dans ces dernières années, de l'Afrique méridionale, a rendu cette industrie moins florissante et peu rémunératrice. Les mines deviennent d'ailleurs moins riches en même temps que la main-d'œuvre devient plus chère, et le prix de revient plus élevé. Les principaux centres d'exploitation sont rOural (vallées de la Toura et du Taguil), l'Altaï et Transbaïkalie. La production de Vargent est devenue à peu près insignifiante, mais celle de l'or se maintient encore à une quantité qui représente le cinquième de la production totale du monde (i).
La découverte assez récente de mines de houille et de fer semble promettre un certain avenir à l'industrie métallurgique de la Sibérie. Le fer y est d'excellente qualité, c'est un des meilleurs que l'on connaisse et la houille se trouve en gisements abondants dans plusieurs cantons et notamment dans la partie orientale, mais elle n'a pas été jusqu'à présent l'objet d'une exploitation active. C'est lékatérinbourg qui traite une bonne partie du minerai de fer extrait des mines de l'Oural. Il faut ajouter que la Sibérie est maintenant le pays producteur de graphite le plus important du monde (mines de Batugol).
Grâce à toutes ces richesses agricoles et minières, la Sibérie pourrait voir se développer une industrie manufacturière puissante. 11 ne manque que les débouchés : la population est trop peu dense et les communications avec la Russie d'Europe, aussi bien assurées qu'elles soient par les chemins de fer et les voies navigables, auront toujours à lutter avec un
(1) Les statistiques ne distinguent pas d'ordinaire la production de PAsie Russe de celles de la Russie d'Europe. Voir par conséquent le chapitre sur la Russie.
ennemi redoutable, la distance. La main-d'œuvre enfin laisse beaucoup à désirer; les ouvriers font à la fois tous les métiers, et ne sont tout à fait aptes à aucun. L'industrie est d'ailleurs strictement limitée à l'exploitation et au travail plus ou moins grossiers des produits indigènes. La fabrication des eaux-de-vie de pommes de terre et de grains passe en première ligne. Le tannage des peaux, la préparation des fourrures, les chantiers de construction et le travail des bois sont ensuite les branches d'industrie les plus prospères. Le centre manufacturier le plus important de la Sibérie est Tioumen .
Voies de commiinication. — La Sibérie n'est pas aussi favorisée qu'elle le parait au premier abord au point de vue des voies de communication. Sans doute ses grands fleuves, tous navigables, s'avancent en quelque sorte à la rencontre l'un de l'autre, de façon à diminuer le plus possible les portages entre les divers systèmes; sans doute la construction de canaux de jonction ne présente, dans ce pays de plaine, aucune difficulté; mais ces fleuves sont gelés pendant sept ou huit mois, d'octobre à mai, et il arrive souvent que les sécheresses estivales rendent difficile la navigation des bateaux calant plus d'un mètre. Mais le grand défaut de ces voies fluviales est surtout de n'avoir pas de débouchés. Si l'on en excepte l'Amour, qui forme une catégorie à part, elles se dirigent toutes en plein nord et leur embouchure atteint presque le 75<> de latitude. Les déserts glacés du littoral les séparent du reste du monde : ce ne sont que des impasses, et les belles explorations de Nordenskiôld ont réussi à démontrer qu'elles étaient pratiquement inutilisables.
Les routes et les chemins de fer sont naturellement appelés à corriger le défaut capital des fleuves sibériens, qui réside dans leur direction sud-nord, opposée à celle des fleuves russes. Les routes en particulier leur sont perpendiculaires et ont généralement la direction ouest-est. Tel est le cas du fameux « tract » sibérien, qui conduit de Perm à la frontière chinoise par lékaterinbourg, Omsk, Tomsk, Irkoutsk, Kîakta et qui a plus fait pour la prospérité de la Sibérie que le cours même des grands fleuves. Les habitations, les villages, les villes se sont échelonnés sur son parcours, et les localités qu'une modification d'itinéraire de la route a délaissées ne tardent pas à dépérir (Tobolsk par exemple). C'est le vrai centre de l'activité du pays.
Mais cette route, assez mauvaise en somme, très difficilement prati cable en été à cause de la mollesse du sol, ne peut suffire, et, depuis longtemps, les Russes se sont préoccupés de la remplacer par un chemin du fer. Parmi les divers projets présentés, un a été choisi, celui qui réunirait Wladiwostok à Pétersbourg par les vallées de rOussouri,de l'Amour, Irkoutsk, puis le tracé du tract pour atteindre Samara en Europe. Ce gigantesque projet, pour lequel les dépenses ne seraient pas inférieures à 600 millions de francs, doit être terminé en 1905. La longueur de la ligne sera de 7,964 kilomètres environ. On s'est déjà mis à la besogne avec activité. En décembre 1895, les rails étaient posés de Samara par Omsk àTchéliabinsk, un pont sur Tlrtych seul n'était pas achevé; dans
toutes les autres sections de la ligne, le travail est en bonne voie, la substructure est presque achevée, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce que la date d'inauguration fût avancée. Seule, la section qui longe rAmour et l'Oussouri reste réservée pour plus tard ; Wladiwostok enfin sera incessamment réuni à TOussouri. On a prévu une ligne réunissant Tchéliabinsk à lékatérinbourg, déjà uni à Perm par une voie ferrée, puis, au delà de Perm, jusqu'à la Dwina septentrionale, ce qui ferait d'Arkhangelsk le port de la Sibérie occidentale.
Le Transsibérien, dont il ne faut pas exagérer l'importance, semble cependant appelé à développer très sensiblement la richesse du pays. Malgré tout, le prix du transport par voie ferrée étant toujours très considérable, cette voie ne peut, à elle seule, permettre à la Sibérie de devenir un pays industriel et commerçant. On ne peut songer à expédier les produits du pays jusqu'en Europe parce moyen ruineux, aussi le gouvernement russe s'est- il tourné vers la mer, et cherche-t-il un port par où l'exportation soit facile. Ni ceux de la mer Glaciale, ni même Wladiwostok ne peuvent suffire, car les glaces les obstruent trop longtemps chaque année ; peut-être les complications fréquentes entre la Chine et le Japon, et l'état révolutionnaire de la Corée permettront-ils aux Russes de trouver ce port en mer libre qu'ils cherchent depuis longtemps.
Commerce proprement dit. -— 11 est naturel que dans de pareilles conditions le commerce extérieur de la Sibérie ne soit pas encore très actif. Il se fait surtout, comme dans la Russie orientale, par l'intermédiaire de grandes foires annuelles, qui se tiennent, en général, en février. La plus renommée et la plus active est celle d'Irhit, entre Tioumen et lékatérinbourg. C'est là que s'échangent en particulier les fourrures contre les produits de tout genre importés de Russie.
Le commerce avec la Chine est insignifiant, si on le compare à l'immense étendue de frontières qui sépare les deux pays. Il est d'ailleurs en décroissance ; le tbé prend de plus en plus la voie de mer, depuis louverture du canal de Suez.
En résumé, la Sibérie, qui a le grand désavantage d'être trop étendue, n'est plus du moins l'affreux désert réservé aux seuls condamnés dont on parlait jadis. L'immigration slave et l'efTort de la civilisation occidentale s'y portent de plus en plus. Le Russe, excellent colon agricole, trouve làunmagnifîque théâtre pour son activité.