DES DOUBLETS
Ces doubles dérivations d'un même mot, auxquelles l'usage a attribué, malgré leur communauté d'origine, des sens distincts et spéciaux, sont ce qu'on appelle dos doublets.
Longtemps inexpliquée, la naissance de ces doublets est bien facile à comprendre après ce que nous avons dit et du mouvement du lexique et des règles de phonétique.
En effet, les lois phonétiques finissent par modifier certains mots si profondément q u'ils se trouvent très différents de leur type latin :
hôtel est assez loin de hospitale, glas — de classicurUy
cheville — de claviculam,
pour qu'à une époque où le sentiment de l'étymologie latine est perdu, on soit tenté de reprendre les mots de la langue originaire sans s'apercevoir qu'on les a déjà.
D'autre part, pour une raison analogue, on empruntera à une langue voisine un mot dont on possède le correspondant, parce que la phonétique de cette langue, différente de la nôtre, lui a imprimé une forme particulière qui en fait un mot distinct aux yeux de tous ceux gui ne sont point des philologues.
Ainsi factionem était représenté en français par façon, en anglais par fashion. Les deux mots étaient assez éloignés l'un de l'autre pour qu'on pût reprendre l'un en ayant l'autre.
Il y a plus. Le mot budget, que nous avons repris à nos voisins d'outre-Manche, n'est autre chose qu'un mot français qui nous revient transformé. Mais qui saura y reconnaître le vieux français bougette, diminutif de bouge, qui vient de bulgam et qui signifie petite bourse ?
Maintenant on peut se demander quel intérêt il peut y avoir à aller rechercher un mot que Ton possède déjà. Nous
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l'avons indiqué, et nous le montrerons plus loin, le sens des mots change comme leur forme, et il arrive qu'un mot français qui dérive d'un type latin a acquis ou perdu tel sens qu'avait l'original, ne se trouve par conséquent plus avoir une signification égale à la sienne. Ainsi nativum donne en français naïf^ qui primitivement a le même sens que le latin, sens qu'il conserve encore dans ces vers de La Fontaine {Clymène) :
Une couleur de roses Par le somme appliquée, avoit, entre autres choses, Rehaussé de son teint la naïve blancheur ;
puis peu à peu il prend le sens de naturel j enfin de simple, crédule, niais. Ce sens péjoratif tendant de plus en plus à dominer, le français se voit obligé de remplacer naïf dans sa signification primitive. Il reprendra au latin nativum, sous la forme natif.
D'autre part le latin cadentia (participe du verbe latin cadere, choir) donne en français chance, qui a dès les origines à peu près le même sens qu'aujourd'hui : c'est ce qui nous tombe, et en particulier ce qui nous tombe d'heureux.
En italien le sens s'est développé d'un tout autre côté, et est resté plus près de l'original latin : cadenza signifie la chute (au sens propre), la chute d'une phrase musicale, par exemple. Le mot français ne pourrait servir à rendre ce sens particulier qu'à condition de subir un travail dont on fait volontiers l'économie.
Ainsi s'explique la naissance d'un grand nombre de ces doublets ; puis, comme cela arrive toujours, ce qui se fait dans un certain nombre de cas tend à s'étendre de plus en plus, et des doublets se produisent dont on n'avait nul besoin. Un savant dédaignant le mot français reprendra la forme latine, un fashionable empruntera à l'anglais un mot parce que les mœurs, les usages anglais sont de