QUALITÉS ET DÉFAUTS DE LA LANGUE SAVANTE
laires et celui des mots savants, on reconnaît que le développement de ces derniers a complètement transformé la physionomie de la langue.
Un premier défaut des mots savants, montré souvent par les philologues, mais qui n'est guère sensible que pour eux, c'est que ces mots ne sont pas bien faits. Les savants ne sont pas tous, tant s'en faut, des hellénistes. Il s'ensuit que certains mots faits par eux ne signifient pas du tout ce qu'ils prétendent exprimer, témoin hydrogène; ce mot ne signifie pas : qui produit de l'eau, mais : qui est produit par l'eau. A plus forte raison en est-il de même, quand les mots prétendus grecs sont faits par le peuple, par des parfumeurs ou de petits négociants en quête d'un nom et d'une réclame nouvelle. On voit apparaître des appareils néogèneSy c'està-dire nouvellement nés, et non pas d'un genre nouveau, comme l'auteur l'imaginait. Gh. Nodier, sous le nom du docteur Néophobus, s'est déjà élevé violemment contre ces abus, et dernièrement on en citait un exemple très curieux à l'Académie des sciences. Les Grecs ont bien voulu adopter notre système métrique, mais pas les noms de nos mesures. Ils ont cependant la prétention d'être grecs, mais ne signifient rien en grec, et y seraient incompréhensibles. Ex. : kilomètre^ qui signifie à proprement parler la mesure d'un âne ou une mesure de fourrage (/ci//os= bourrique, ou c/ii/os = foin).
Un second inconvénient de même genre, c'est qu'on arrive à former une multitude de mots hybrides par dérivation ou composition.
Ainsi on accolera un suffixe ou un préfixe latin à un radical français, ou grec, ou même étranger, et réciproquement un suffixe grec à un radical latin.
En composition, on brouillera de même des élémeijts grecs, latins, tous ensemble.
Témoin des mots comme décimètre, centimètre, dont le
dernier terme est grec et le premier latin; philocome, pseudo-^rec, néo-chrétien, où le contraire se produit.
On pourrait en citer une foule d'autres : bureaucratie, prussophile, anglo- français, qui ne sont ni des composés français, ni des composés latins, ni des composés grecs, mais de véritables monstres linguistiques.
Cette invasion du grec n'était nullement indispensable. D'abord il était possible de donner à certains mots de la langue un sens spécial, de façon à former une terminologie Bcientifique. La preuve, c'est que perception, abstraction, jugement en .philosophie, cercle, fraction, ascension, déclinaison en mathématiques, densité, masses poids dans les sciences physiques et naturelles, ont un sens parfaitement déterminé.
Quand il fallait former des mots, nous avons vu que la langue avait des ressources. On dit bien des becs-fins, des gobe-mouches. A la place de brachycéphales, on pouvait dire les courtes-tètes ; au lieu de myriapodes, les millepieds; au lieu de zoophytes, les animaux-plantes. Ces composés eussent bien valu les autres comme harmonie et ils avaient sur eux l'incontestable avantage de représenter quelque chose à l'esprit, c'est-à-dire d'exiger pour être retenus un effort beaucoup moindre.
169. Rapports de la langue savante et de la lang;ue populaire. — Enfin, il faut bien le constater, il existe aujourd'hui deux langues, l'une lettrée, l'autre vulgaire, et c'est là un fait fâcheux. On sait que le latin périt à la suite d'une rupture de ce genre.
Le français, heureusement, n'est pas dans les mêmes conditions ; grâce à la diffusion de l'instruction, grâce au développement de la lecture que l'imprimerie permet à tous, la langue écrite et savante pénètre aussi chez le peuple, sans garder, on le pense bien, l'intégrité de ses formes. Nous