LA MÉTAPHORE
dire qu'une comparaison abrégée. Au lieu de dire d'un homme, par exemple, qu'il est semblable à un lion (par son impétuosité, sa bravoure), on dira tout court : c'est un lion.
De même le serin se laissant chanter et jouer des airs qu'il retient, un homme enclin à se laisser conter des billevesées, et à se laisser leurrer, prendra le nom de l'animal auquel il ressemble.
Ex. : Ils sont tous comme cela ces serins d'hommes : en public, roides comme des crins, dans le tête-à-tête, souples comme des gants.
(Reybaud, Jérôme Pâturât, I, 2. L.)
L'homme jaloux ou cruel sera un tigre. Ex. :
Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.
(Corn., Horace, II, 7.)
L'homme doux, faible, sera un mouton, ou un agneau. Ex. :
Foibles agneaux livrés à des loups furieux.
(Rac, Esth., I, 5.)
L'imitateur, le malin, le grimacier devient un singe. Ex. :
Une converse, infante douairière, Singe voilé, squelette octogénaire.
(Gresset, Vert-^ert, IV.)
L'ignorant devient un âne ; ainsi de suite.
On voit le procédé. Il est extrêmement employé. La comparaison est souvent lourde et ne pourrait aller dans la phrase: la métaphore la remplace.
On a alors, sous une forme courte, une comparaison abrégée qui met en lumière l'idée, en la traduisant par une image. C'est là, pour les écrivains et les poètes, une source
féconde de beautés, un moyen toujours présent de renouveler l'idée par sa forme. Nous avons eu de nos jours des maîtres incomparables dans cette science de l'image, Victor Hugo par exemple. On connaît les vers souvent cités :
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fm et clair parmi ces fleurs de rombre Brillait à Voccident^ et Ruth se demandait, Immobile, ouvrant Vœil à moitié sous ses voiles, Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemm,ent jeté Cette faucille d'or dans te champ des étoiles.
(V. Hugo, Booz endormi.)
Mais la métaphore ne sert pas seulement à orner le style des maîtres, sans quoi nous n'aurions pas à en parler ici : elle est employée par tous ceux qui parlent, à tout instant, et, à ce titre, elle est un des plus puissants instruments qui aient servi à la construction de notre langue. C'est grâce à elle qu'une foule d'idées verbales ou nominales ont été rendues d'une façon vive dans la langue courante.
C'est par métaphore que testa (proprement tesson) désigne la tête; gorge (proprement gouffre, ouverture béante), la gorge; potence (anciennement béquille), le gibet, ainsi de suite.
C'est par métaphore aussi qu'on dit '.exprimer sa pensée (proprement, la faire sortir avec effort comme on presse le jus du raisin); seriner quelque chose à un élève (comme une serinette répète un air à un serin) ; épauler quelqu'un (qu'on semble soutenir sur son épaule, bien qu'on ne lui prête qu'un appui tout moral) ; nager entre deux partis (comme on nage entre deux eaux).
C'est par métaphore encore qu'on dira : un front nébuleux (chargé de nuages), une marche ondoyante (qui ressemble au mouvement de l'eau), etc.
Comme il arrive très souvent, le sens figuré est si usuel qu'il efface le sens propre. Personne en disant la tête ne songe plus à
un tesson, ni en parlant d'une potence à une béquille. Navrer ne s'emploie plus au sens de blesser, mais seulement de peiner.
Quelquefois même, quand les deux significations subsistent, elles se développent chacune de leur côté et l'on ne s'aperçoit guère du rapport qui les lie. Ainsi grue continue à désigner un oiseau et en même temps l'instrument qui sert à enlever des marchandises et qui a été ainsi nommé par métaphore. Mais le souvenir de l'image est effacé. Il en est de même pour gorge, qui signifie toujours une ouverture béante dans la montagne et l'organe qui forme une ouverture dans le tronc. On dirait deux mots distincts.
t^3. L.a catachrèse. — G'est l'extension du sens des mots qu'on appelle ainsi, et on devine par cette seule explication quels changements amène cette figure.
Ainsi le mot parricide désigne proprement celui qui tue son père; puis le sens s'étend, et le mot s'applique aussi à celui qui tue sa mère, quelqu'un de ses ascendants, qui ruine sa patrie. Ex. :
Jaureguy et Balthazar Gérard, assassins du prince d'Orange Guillaume i^', le dominicain Jacques Clément, Châtel, Ravaillac et tous les autres parricides de ce temps-là. (Voltaire, Pol. et législ. L.)
Caable [cataholè en grec, cadabalum en latin) désigne une machine de guerre ; le verbe accaè/er signifiera renverser, battre avec une machine de guerre, puis d'une façon générale : renverser, anéantir.
Pommade signifie, comme son étymologie l'indique, une préparation faite avec des pommes (pomata), puis bientôt, toutes sortes de mélanges composés de graisse et d'un parfum ou d'une substance médicinale, destinés à conserver ou à faire tomber les cheveux, ou à toute autre espèce d'usages. , :
Chiffre, originairement et étymologiquement, désignait le dernier chiffre seulement, le 0. Ex. :
Li première figure fait 1 et les autres ausi jusc'à
la darraine [dernière) qui est apelée cyfre cyfre ne
fait riens, mais ele fait les autres figures multeplier,
(Comput. f° 15. L.)
On sait que le mot désigne aujourd'hui tous les signes d'arithmétique, le 2, le 3, aussi hien que le 0.
Nappe (mappam), proprement le linge dont on couvre la table, signifie : la peau d'un animal tué sur laquelle on donnera la curée aux chiens. A la chasse, à la pêche, le même mot se dira d'un filet quelconque tendu à plat comme une nappe. Par une extension plus grande encore, on dira : une nappe d'eau, d'une surface d'eau tranquille. De même : une nappe de feu; enfin en agriculture, une nappe de blé.
194. Métonymie et synecdoque. — Viennent ensuite les figures que les grammairiens appellent des noms assez vagues de métonymie (qui signifie tout simplement l'emploi d'un mot pour un autre) et de synecdoque (compréhension). Ces figures se distinguent essentiellement des précédentes en ce sens qu'elles ne reposent pas comme elles sur un rapport de ressemblance ou d'opposition, mais sur un rapport de relation, comme de la cause à l'effet, de l'effet à la cause, du contenant au contenu, du tout à la partie.
Métonymie. On prend ainsi principalement :
1° La cause pour l'effet. Ainsi on dira : Je n'ai pour vivre que mon travail, c'est-à-dire : que le produit de mon travail, que ma chasse, c'est-à-dire : que le produit de ma
chasse.
2^ Le contenant pour le contenu. Le ciel désigne ainsi souvent les dieux qui sont au ciel. Ex. :
Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit.
(Corn., Pomp., II, 2.)
Nid s'emploie en parlant des oiseaux qui sont dans ce nid. Ex. :
De son nid babillard revient calmer la faim.
(Delille, En, xii. L.)
3° Le lieu pour la chose qui s'y fait.
Ainsi la perse, le damas, les cachemires sont des tissus de Perse, de Damas, de Cachemire; le greffe est l'endroit où l'on se sert du poinçon appelé greffe et ainsi de suite.
4° Le signe pour la chose signifiée.
La robe désignera la magistrature. Ex. :
D^oii vient que cet homme est entré dans la robe ?
(Massil., Carême, L.)
5« L'abstrait pour le concret ; c'est ainsi qu'on dira ; la barbarie pour les barbares; la suite pour les gens de la suite. Ex. :
Oui, de ta suite, ô roi! de ta suite ! — J'en suis!
(V. Hugo, Hernani, I, k.)
Tant de haines autour du maître sont groupées, Qu'il faut que le seigneur ait la barbe au menton.
(V. Hugo, Le petit roi de Galice, VI.)
6<* Le physique pour le moral. On nommera par exemple Jes parties du corps pour les facultés qui sont censées y résider. Ex. :
.... L'un est votre cœur, si Vautre est votre hraiS.
(Rotrou, VencesLf I, 1. L.)
Synecdoque. On prend le moins pour le plus, ou le plus pour le moins, c'est-à-dire qu'on nommera :
L'espèce pour le genre; on dira : la saison des rc^cs pour la saison des fleurs,
ou le genre pour l'espèce. Ex. •.
Sur Vais qui le soutient, auprès d'un Avicenne<, Deux des plus forts mortels V ébranleraient à peine. (Boileau, Lutrin, V. L.)
mortels indique ici des hommes seulement, alors que le mot désigne proprement les êtres, animaux et plantes sujets à la mort.
On prend la partie pour le tout. Ex. :
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles.
(Corn., Cid, IV, 3.)
c'est-à-dire trente vaisseaiuc.
195. Autres figures. — Enfin, il y a un certain nombre de figures secondaires. Ainsi on prendra un nom propre pour en faire un nom commun : des napoléons, des viclorias (Voy. page 145).
On emploiera, au lieu d'une expression propre, un terme plus faible qui change ainsi de sens. Ghimène dira : Va, je ne te hais points pour dire : Je t'aime.
Souvent même on ira jusqu'à prendre une expression qui n'a qu'un rapport éloigné avec l'objet à désigner pour éviter de le nommer directement. Ainsi : le diable sera appelé le malin ou même : celui-là.
Si l'on songe que souvent un mot peut être à la fois employé par métaphore, métonymie, catachrèse, etc., on voit combien de significations figurées il peut prendre.
Soit le mot chef par exemple. Il vient de caput qui
signifie essentiellement la tête. On le trouve encore de nos jours en ce sens. Ainsi dans Chateaubriand : J'y réunis le tronc et le chef de Maurice; et dans le composé couvre-c)\.ei
1» Par catachrèse, le sens s'est étendu; comme on disait chef d'homme^ on a dit : le chef d'une bête, *de là : trois cents chefs de brebis.
2* Par métaphore, la tête a été considérée comme une partie saillante, c'est-à-dire ;
a) comme une partie avancée. En ce sens chef a été remplacé par cap, mot provençal, mais il s'employait autrefois. Ex. : devers le che^ d'Alcinoûs (L.)
h) comme une partie élevée ; chef prend donc le sens de sommet. De là : le chef d'une montagne.
c) comme une extrémité; chef se dira donc d'un commencement : le chef d'une étoffe; le chef d'une famille. c'est-à-dire V ancêtre de cette famille.
d) comme un terme. De là : venir à chef; aw chef du
mois.
e) comme une partie essentielle, principale. De là : le chef du royaume, l'abbaye chef d'ordre; en parlant d'un homme, le chef sera donc celui qui commande. Ainsi : le chef de l'Église, le chef du jury, et aussi : les chefs de division, de bureau ^ d'orchestre, de cuisine, etc.
On pourrait citer une foule de développements de sens pareils et plus complets encore. Le résultat en est double.
La richesse et la variété de la langue s'en trouvent augmentées; mais il arrive aussi que les mots nouvellement adoptés dans telle ou telle acception remplacent peu à peu les autres. Les images nouvelles font abandonner les anciennes qui plaisaient auparavant, et pendant que le sens de certains mots s'étend, celui d'autres se restreint et s'efface.
Ce sont ces restrictions que Littré a étudiées sous Je nom de pathologie verbale.
Pathologie verbale.
176. Spécialisation. — Contrairement à ce qui arrive dans la catachrèse, le sens de certains mots se restreint. Ainsi :
Conversation a jusqu'au xvii^ siècle exprimé la fréquentation, aujourd'hui il désigne seulement le dialogue ;
Robes se disait autrefois de toutes les dépouilles prises à l'ennemi, puis seulement des effets, et enfin d'un vêtement d'une forme particulière ;
Viande se trouve encore au xvii« siècle dans le sens d'aliments en général (vivenda) ;
Sevrer (separare) avait autrefois le sens général de séparer avant de signifier spécialement la séparation de la mère et de l'enfant •
Trépasser voulait dire traverser ; aujourd'hui, seulement passer de la vie à la mort ;
Poison avait le sens de boisson en général avant de signifier breuvage mortel ;
ùéfroquer était l'équivalent de dépouiller ;
Négoce s'est dit de toutes sortes d'affaires, aujourd'hui il a le sens de commerce;
Oraison, sauf dans oraison funèbre, a perdu son sens général de discours pour ne se plus dire que d'une prière.
177. Ennoblissement. Dégradation. — Certains mots s'ennoblissent pendant que d'autres se dégradent.
Ainsi, tandis que le mot verbum, par exemple, prend le sens de verbe divin et ne s'emploie plus dans son sens propre de parole, que le mot court, qui proprement signifiait un enclos, une demeure rurale, arrive à signifier une