‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 143 sur 320 · COMPARATIFS ET SUPERLATIFS · texte numérisé non relu

COMPARATIFS ET SUPERLATIFS

répéter aujourd'hui rudement à tous propos. On dira non seulement que, un travail est rudement difficile, mais dans le cas dont nous parlions tout à l'heure par exemple, que : une femme est rudement ^o/ie, alors que sa beauté n'a rien de rude. On cherche simplement un adverbe qui rende avec force l'idée de beaucoup.

L'adverbe qui a ce rôle par-dessus tous les autres, c'est très, qui peut s'accoler à tous les adjectifs, et forme le superlatif le plus usuel. C'est un mot fort ancien dans la langue, dont nous aurons à parler à propos des prépositions; il vient du latin trans, et en est arrivé à signifier beaucoup. Il a servi pendant tout le Moyen Age déjà à composer les superlatifs. Ex. :

Mais ma dame est de si très grant vaillance (prix), Que son ami ne doit faire faillance. (Coud, XXIV. L.)

(En composition très est remplacé par super ou supra, sur, extra, archi, etc.)

ltZ'8. fSyntaxe des compléments da comparatif. — En

latin, le complément ou bien se met à l'ablatif, ou bien se fait précéder de quam. Ex : Paulus doctior est quam Petrus ou Petro.

L'ancien français reproduit ces deux constructions ; jusqu'au XVI® siècle on les emploie indifféremment. On dit : plus de Pierre, ou plus que Pierre.

La première construction a disparu. On l'emploie cependant encore avec les noms de nombre. On ne dira pas :

On supporta le siège plus que trois mois, mais : plus de trois mois.

Il faut remarquer qu'en latin la phrase complémentaire qui commence par quam ne renferme pas de négation. Ex. : majorem gloriam retulit quam ipse putaverat. En

français on traduira : il en rapporta une gloireplus grande qu'il n'avait lui-même pensé. La présence de la négation est due à un travail d'analyse.

En effet, le sens de la phrase complémentaire est toujours négatif. Renversez les termes, vous aurez : il vl avait pas pensé qu'il en rapporterait tant de gloire qu'il en rapporta. C'est cette négation logique que le français a exprimée.

««8. Du superlatif relatif. — De ces deux degrés : comparatif et superlatifs il faut distinguer ce que l'on appelle le superlatif relatif que le latin et le français rendent d'une façon tout à fait différente. Dans ce vers : Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, les plus désespérés et les pltts beaux sont des superlatifs relatifs.

Le latin considérait qu'il y avait là une idée superlative et se servait de la forme du superlatif absolu. En pareil cas on traduisait les chants les plus beaux par : carmina pulcherrima, qui signifie en même temps : des chants très beaux.

Le français, au contraire, considère que l'idée est surtout comparative, et avec raison. Quand on dit : Les chants les plus beaux, on indique bien non seulement que les chants dont on parle sont très beaux, mais qu'ils sont les plus beaux de tous ; ces chants sont comparés aux autres, quand même le deuxième terme de la comparaison n'est pas exprimé; l'idée est donc comparative.

En conséquence, la langue a abandonné l'usage latin et substitué ici la forme du comparatif à celle du superlatif.

On trouve pendant très longtemps une foule d'exemples qui prouvent que l'on confond complètement le comparatif proprement dit et ce comparatif spécial dit superlatif relatif. Ainsi :

Page 1