ACCORD DES POSSESSIFS
Se je y muir, mon ame emportera L% diex d'' amours.
(Si j'y meurs, le dieu d'amour emportera mon âme.) (Guill. de MachautdansBartsch.)
Maiz je vous jure, par mon ame, S'on me restraint,j'en seray piz.
(Eust. Deschamps, IV; 108.)
.... mon affeccion N'est point ne mon entencion (intention) D'avoir ja femme,
(Miracle d'un chanoine qui se maria., 145.)
Aujourd'hui il est de règle de parler ainsi, bien que la logique de la langue y ait perdu et que l'euphonie n'y ait pas gagné. De l'ancien usage il reste le mot tante pour t'ante (ta tante) et aussi le mot mie au sens où il est employé dans ces vers de Béranger :
Ma mie, ô vous que j'adore, Mais qui vous plaignez toujours.
(Plus de politique, L.)
Par une corruption orthographique très facile à comprendre et très ancienne m'amie est devenu ma mie, et le mot mie est apparu comme un substantif distinct qu'on pourrait faire précéder non seulement de ma, mais de l'article ou de tout autre mot. On le trouve déjà au xiii^ siècle ;
Jehan Bretel, je cuit (crois) que vous menez '
Mauvese vie à (avec] mie.
(Bib. éc. d. Chartes, IV, 5, 468. L.)
Depuis, mie est resté en usage surtout dans la formule traditionnelle : ma mie.
l""", 2* et 3« personnes du pluriel.
*65. Première et deuxième personnes. — Le pronom possessif de la première personne du pluriel était en latin : nosteVj nostra, nostrum, qui faisait à l'accusatif: nostrum^ nostram^ nostrum.
Celui de la seconde personne était : vester, vestra^ vc^- Irum^ transformé dans la langue populaire en voster, vostra, vostrum, qui faisait à l'accusatif : vostrum, vostram, vostimm.
De là les pronoms français : nostre, vostre, plus tard : notre, votre. Ces deux pronoms avaient nécessairement les mêmes formes à tous les cas et à tous les genres, au singulier, car le groupe str ne pouvant se prononcer sans l'appui d'un e muet, le masculin nostrum donnait : nostre, tout comme le féminin nostram.
D'autre part, le latin ne présentant pas de s au cas-sujet, le français n'en avait pas non plus. Le cas-sujet était donc semblable au cas-régime.
Au pluriel masculin,
nostri donnait nostre, vostri donnait vostre, nostros — nostres, vostros — vostres.
Au pluriel féminin, le cas unique nostras donnait nostres, vostras donnait vostres.
Le s tomba devant le groupe tr, de là en français moderne : notre, votre et aussi notre, vôtre, où l'accent circonflexe remplace la consonne disparue. Ces formes, aujourd'hui distinctes, ont donc la même origine étymologique.
«OO. Les prontmis nom et vom. — ToutefoifB OU rencontre de bonne heure des formes abrégées de ces pronoms. Ce sont noz et voz, mis pour nostres et vostres.
POSbESSlFS DU PLURIEL. 51V
Ainsi déjà dans Roland :
De noz ostages ferai trenchier les testes. (57.) (De nos otages fera trancher les têtes.) A voz Franceis un cunseill en presistes.^ (-^j^î (De vos Français un conseil vous en prîtes.)
Or, de même que les formes toniques mien, lien, sien servirent à refaire une série complète de formes toniques aux possessifs du singulier, de même les formes atones noz et voz servirent à refaire une série de formes atones pour les possessifs du pluriel. On leur donna un singulier, no, DO, dont on trouve de nombreux exemples dans les dialectes da nord-ouest de l'ancienne langue. Ainsi :
Car vostre suij et comme vo sers viz. (Eust. Desch.,lV, 103.) (Je suis vôtre et comme votre esclave vis.) De vo vin blanc me vueiiliez repartir, (Ib., 106.)
Cependant les formes primitives nos et vos ont seules subsisté dans la langue moderne. Le français actuel n'a pas gardé de pronom proclitique au singulier. Nous disons notre travail et non no travail, votre besoin et non vo besoin, La série un moment recomplétée des formes a été mutilée de nouveau.
269. Emploi des formes toni(|ues et atones. — La langue a confondu longtemps nostres et nos, employant indifféremment la forme abrégée ou la forme pleine, que le possessif fût adjectif ou pronom. On trouve dans Roland:
Nostre Franceis n'unt talent de fuïr. (1255.) (Nos Français n'ont pas envie de fuir.) et réciproquement :
TunHes mie des noz! (2286.) (Tu n'es pas des nôtres.)
Toutefois nos se rencontre surtout au régime, où la
?i8 FORMES ET SYNTAXE.
forme Piastres était très dure, nostre au contraire est plus fréquent au sujet.
C'est de la langue moderne que datent les distinctions aujourd'hui en usage. Nos et vos ne s'emploient plus que comme adjectifs. En revanche, nôtre et vôtre hq sont plus adjectifs que s'ils jouent dans la phrase le rôle d'attribut, partout ailleurs ils sont pronoms et ont même en ce cas une orthographe spéciale, car ïo est alors surmonte d'un accent circonflexe.
268. Troisième personne du pluriel. Origine du pronom Icu»-. — Les possessifs étant par définition les adjectifs des pronoms personnels, remplacent ces pronoms personnels au génitif; ainsi mon fils, c'est : le fils de moi. Il en résulte que, inversement, les pronoms personnels au génitif remplacent dans certains cas les possessifs"; ainsi on dira :• pour l'amour de lui, au lieu de dire, pour son anour. C'est ainsi que s'explique la naissance du possessif français leur^ qui est proprement le génitif pluriel du pronom personnel et démonstratif ille.
En effet, en latin, le possessif de la troisième personne suus (sien), que nous avons déjà vu, s'employait au pluriel. On pouvait dire : cives suos tradiderunt (ils ont livré leurs concitoyens), mais, dans certains cas, suos était remplacé par le génitif d'un pronom, eorum, illorum, qui équivalait à notre français d'eux. Cette construction, originairement restreinte à des phrases où la grammaire l'exigeait, s'étendit par analogie, et peu à peu suos ne s'employa plus et fut remplacé régulièrement par illorum, chaque fois que le sujet était au pluriel, qu'il fût masculin ou féminin.
Jllorum passa ainsi en français et y devint sous les formes : lor, lour^ leur, un véritable adjectif possessif. Toutefois, par étymologie, il demeura longtemps invariable. Ex. :
Plurent lur filz, lur frères, lur nevulz (neveux),
LE rnONOM LEUR. 519
E lur amis e lur liges seignurs. [RoL, 2420.)
Je vueil (veux) bien que ma gent voient que je ne les
Siouslenrai (soutiendrai) en nulies de lor mauve.<tiés.
(Joinv., XXVI.)
Puis l'analogie l'emporta et, dès que le sentiment de son origine fut perdu, leur reçut le s du pluriel. On trouve déjà des traces de ce changement au xii^ siècle, au xv^ il est accompli. Ex. :
Si se logièrent H signeur en le cité et leurs gens environ sus le pays. (Froiss., III, 31, 4.)
Car pluseurs ont leurs greniers plains et clos. (Eust. Desch., Il, 27.)
Les ambassadeurs dessusdictz présentèrent leurs lettres. (Gomm., VI, 2.)
S69. Échange de l'article et des pronoms possessifs.
— 1. La langue moderne a une tendance de plus en plus marquée à remplacer par l'article les pronoms possessifs, lorsque le rapport de possession se trouve déjà suffisamment marqué par le sens général de la phrase. Ainsi nous disons il a reçu un coup sur la tète et non sur sa tète ; il étend la main plutôt que il étend sa main.
Jusqu'au xvii^ siècle on employait très souvent le possessif, même en pareil cas et sans craindre le pléonasme. Ex. :
Ils s'attirent des guerres périlleuses sur les bras cl
bien souvent se font tomber leurs États sur leurs tètes. (Malh., n, 199.)
Le Soleil continue en lui adressant sa parole. (Gorn.,