‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 168 sur 320 · FORMES DES PRONOMS DÉMONSTRATIFS · texte numérisé non relu

FORMES DES PRONOMS DÉMONSTRATIFS

Vherbe est de soy maligne à cil qui n'en met hors Un suc aspre et mordant.

(D'Aub., III, 365.)

Suivi de qui comme dans ce dernier exemple, cit se rencontre encore fréquemment au xvi" siècle. Ex. :

cil qui vous a veuë D'attraits et de beautez si richement pourvevë^ Peut aller tout 'par tout sans crainte et sans danger,

(Desp., EL, I, 18.)

Toutefois, condamné par Malherbe, cil a disparu au siècle suivant.

3° Les pronoms démonstratifs, comme on a dû le remarquer, avaient deux cas-régimes. Etymologiquement l'un correspondait au datif, l'autre à l'accusatif latin. Mais, en français, ces deux formes distinctes s'échangeaient si bien que l'une des deux faisait double emploi, et devait disparaître.

Au féminin, dans les deux pronoms, c'est le régime indirect qui a cédé. Dés le xv' siècle on ne rencontre plus ni cesti ni celi, mais partout ceste et celé.

Au masculin, il y a lieu de distinguer entre les deux pronoms. Cil a perdu vers le xv« siècle le régime direct cel au profit de celui, qui l'a supplanté.

Le pronom cist^ au contraire, a gardé le régime direct cet et

Çerdu cestui. Mais ce régime indirect a été long à disparaître. fsité pendant tout le xvi" siècle, fréquent dans Malherbe, il se rencontre jusque dans Balzac, et dans La Fontaine. Ex. :

Gettui me semble, à le voir, Papimane,

(Contes, Le Diable de Pape figuier e.)

C'est Vaugela,s qui l'a condamné, et depuis lors cet est seul en usage. Par euphonie on le réduit à ce (qu'il ne faut pas confondre avec ce, neutre venant de ecce hoc) devant les mots qui commencent par une consonne. Au pluriel, tant au féminin qu'au masculin, cet n'a plus que la forme courte ces,

k9 II faut observer enfin que la langue a totalement abandonné les formes pleines qui représentaient ecce hoc, ecciste, etc., sans apocope.

ko, icestui ont disparu depuis assez longtemps. Icelui, après avoir persisté jusque dans la langue moderne, a fini également

par s'éteindre. On le trouvait encore fréquemment au xvi* siècle.

Iceux donc, afin qu'ils n^ayent matière de se desconforter et perdre courage, doivent penser. (Caly., Déd.)

On appelle hérétiques et schismatiques ceux qui en faisant un divorce en V Eglise rompent l'union d'icelle. (Id., IV, 2, 5.)

Au XVII* siècle ces pronoms étaient encore usités, les exemples le prouvent, et Vaugelas l'affirme. Mais ce grammairien porta contre eux une condamnation dont ils ne se sont pas relevés. Ce sont d'après lui a les plus mauvais mots et les plus barbares dont on se scauroit çuères servir en notre langue » . Il est difficile d'être de cet avis. Barbares peut-être, ces mots étaient fort commodes. On ne voit pas trop comment on pourrait s'exprimer plus clairement et plus simplement que ne fait une citation où l'on trouve des phrases comme celle-ci : Distraction d'objets saisis et détournement d'iceux.

Toutefois les hommes de loi sont aujourd'hui seuls à parler ainsi, et les pronoms condamnés ont disparu de la langue courante.

En somme, par suite des réductions dont nous venons de parler, le nombre des pronoms démonstratifs se trouve singulièrement diminué dans la langue moderne, comme le montre le tableau comparatif suivant, où nous avons mis entre parenthèses les formes éteintes.

SINGULIER

PLURIEL

{icist)

(cist)

{icil)

(cil)

(icist)

(cist) (icil)

{icest)

cet (ce]

1 iicel)

icel)

(icez)

ces

(icels)

ceux

{icestui) (cestui)

[icelui) celui

(iceste)

cette

(icele)

celle

(icestes]

) ces

(iceles)

celle

(icestui) (cestui)

(icelui) (celi)

(icel)

(cel)

iiço)

ce

Mascul.

Fémin.

Neutre.

A bien compter, ce n'est là que le minimum des formes nécessaires, surtout si l'on considère que l'adjectif et le pronom démonstratif doivent être distincts.

X72. IVaissancc de pronoms surcomposés. — Avant

d'en arriver à cette pénurie, la langue s'était créé de nou-

PRONOMS DÉMONSTRATIFS SURCOMPOSÉS. 325

velles ressources en dérivant d'autres pronoms des premiers.

En effet, il est dans l'instinct populaire de marquer fortement l'idée démonstrative, et pour cela les anciennes formes ne suffisaient plus. Au commencement, quand le sentiment de la signification étymologique était encore assez vif, on pouvait opposer cestui à celui, cist à cily comme dans cette phrase de Job : Cestuy cruciet (tourmente) avor ricôy celui enflamme luxure. Mais bientôt l'antithèse ne fut plus assez marquée et on ajouta aux démonstratifs ordinaires les particules ci (ici) et là, de même qu'en latin on avait préposé ecce, de même que de nos jours on joint souvent aux pronoms déjà surcomposés les adverbes ici et là et qu'on dit souvent celui-ci ici, celui-là là (proprement : ecce-illui-ecce-hic-ecce-hic, ecce-illui-illac-illac !) On eut de la sorte toute une nouvelle série de démonstratifs; ce ci, ce là, cestui ci, cestui là, celui ci, celui là. Ex. :

Mais si Dieu chastie quelque particulier, cestuy là doit recognoistre sa faute avec sa famille. (Galv., IV, 12, 15.)

Ceste-ci est os de mes os et chair de ma chair. [Id., IV, 19, 35.)

N'allègue autre raison que ceste la. [Id.y IV, 2, 3.)

Ces pronoms renforcés n'ont pas tous subsisté. Tous ceux qui étaient dérivés de pronoms simples qui disparurent s'éteignirent avec eux. Ainsi quand cil sortit d'usage, cil là tomba également. En outre, tous les pronoms composés formés de cet, comme cette-ci, cette-là, se sont éteints. La langue moderne n'a gardé que les dérivés du pronom celui : celui-ci, celui-là, et ceux du pronom ce : ceci, cela, qui sont arrivés à former des mots simples. Le dernier a même une forme contracte ça, aujourd'hui très répandue, surtout dans la langue populaire.

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