‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 17 sur 320 · LE LATIN POPULAIRE · texte numérisé non relu

LE LATIN POPULAIRE

V. liatîn liUéraire et latin populaire. — Vers le Il'^siècle avant notre ère, alors que la langue se transformait sans contrainte, apparurent des littérateurs qui d'une part imposèrent un retour en arrière à des formes déjà rejetées, d'autre part introduisirent un certain nombre d'héllénismes empruntés à la langue des auteurs grecs qu'ils imitaient et avaient constamment sous les yeux.

Mais le résultat le plus grave fut que les œuvres de ces écrivains qui avaient une valeur réelle et une considérable importance devinrent des modèles auxquels on se référa et dont les auteurs postérieurs s'attachèrent à reproduire les formes et les tours. Ainsi pendant qu'un son disparaissait dans la prononciation, les écrivains continuèrent à le noter parce quEnnius ou d'autres l'avaient écrit et prononcé. Tandis que la langue parlée continuait sa marche vers l'analyse, la langue écrite arrêta la sienne. Elle se fixa, dans la mesure où une langue, même écrite, peut se fixer. De là une séparation .qui fut bientôt complète ; on ne parla plus comme on écrivait, et nous savons par le témoignage de Gicéron lui-même que, tandis qu'il discourait à la tribune en latin littéraire et classique, il usait chez lui d'un langage très différent dans l'intimité de sa femme, de ses enfants, de ses esclaves. Et il ne faut pas entendre par là qu'il se servait devant eux de termes familiers. La distinction était bien plus profonde. La prononciation, les flexions, la syntaxe changeaient du latin classique au latin populaire. Nous aurons l'occasion de l'indiquer bien souvent en tête de chacun de nos chapitres, et de montrer comment déjà, dans la langue familière de cette époque, autant du moins qu'on en peut juger par les trop rares monuments que nous possédons, les changements ultérieurs étaient en germe.

Pendant longtemps le latin vulgaire végéta sourdement c'est à peine si quelques rares allusions nous apprennent qu'il existe ; mais il ne faut point se tromper à ce silence

des auteurs. Toute méprisée qu'elle est, c'est cette langue parlée qui se répand dans les provinces, au fur et à mesure que les soldats et les colons romains s'y établissent ; les marchands n'en savent point d'autre et n'enseignent que celle-là aux indigènes des pays qu'ils parcourent. Dans la loi, il est vrai, dans l'administration, dans l'école, en général dans tout ce qui est officiel, le latin classique est seul en usage, mais bientôt la chute de Rome amène la destruction de toute culture littéraire et, comme conséquence, la disparition de la langue savante au profit de la langue vulgaire. La première est bientôt oubliée, même dans l'Église, et en 589 le concile de Narbonne se voit obligé de défendre de conférer les ordres majeurs à qui ne connaîtra pas le latin classique. Malgré ces prescriptions, le clergé l'ignore bien souvent au point de ne pas entendre les formules les plus usuelles du rituel chrétien, et en 752 le pape Zacharie fut, nous dit-on, appelé à statuer sur la validité d'un baptême conféré en ces termes : « Ego te baptizo in nomine Patria (pour Patris) et Filia (pour Filii) et Spirilus sancti ». Désormais la langue de Gicéron ou de la Bible de saint Jérôme est une langue savante, connue des seuls érudits, peu nombreux du reste à cette époque. La langue parlée en Gaule est le latin vulgaire, rustique, qui devient le roman.

8. Le roman. — On appelle ainsi la nouvelle forme que prend le latin vulgaire dans les pays où il parvient à se maintenir, à la suite d'un développement résultant des différentes influences qu'il y subite

1. L'existence de cette langue romane est attestée par une foule de textes. Au Vii« siècle, saint Mummolin est choisi pour succéder à saint Éloi, parce qu'il parlait très bien, non seulement la langue teu tonique, mais aussi la langue romane {Acla Sanctor. Belg., IV, 403). Au VIII® siècle, saint Adalhart est indiqué comme parlant très bien la langue vulgaire {Acta Sancl. Ord. S. Ben., IV, 355). A partir de ce moment les textes romans commencent à paraître. C'est d'abord un

LE ROMAN. li

Le roman tel que nous venons de le définir n'est pas, comme l'ont cru quelques savants du commencement de ce siècle, une langue unique, identique en Italie, en Espagne, en G-aule, etc. Ce nom de roman désigne en réalité, et c'est ainsi qu'il faut toujours l'entendre, tout un ensemble de dialectes, qui ont encore bien des traits communs, mais se distinguent déjà par des particularités.

Il est probable que des différences existaient dès l'époque latine, et que si des documents suffisants nous permettaient de remonter jusque-là, nous constaterions ce que nous ne faisons que soupçonner, à savoir que le latin vulgaire ne se parlait point en deçà comme au delà des Pyrénées ou des Alpes.

En effet, et c'est là une loi naturelle aujourd'hui bien établie, toute langue parlée, même sur un espace relativement restreint, dans plusieurs localités voisines, tend à former un certain nombre de dialectes qui avec le temps vont se séparant de plus en plus et se développant dans des sens différents. A plus forte raison le même lait se produitil quand cette langue est parlée, comme le latin, par tout un monde hé'térogène, composé des peuples les plus divers.

court refrain dans lequel les fidèles du diocèse de Soissons invoquaient la protection du ciel en faveur du pape et de l'empereur. Pendant la récitation des litanies le peuple reprenait en roman : tu lo juva (aide-ie). Nous avons de cette époque des Glossaires, dits de Reichenau et de Cassel, donnant la traduction romane de mots latins ou germaniques. Enfin au commencement de l'année 8i2 les soldats de Charles le Chauve prononcent ainsi que Louis le Germanique les serments dits serments de Strasbourg en langue romane.

On pourrait en outre citer bien des témoignages ; les ordonnances des conciles de Tours et d'Arles prescrivant de prêcher en roman (Labhe, Concil., IX, 351) ; l'épitaphe rapportée au tome X, 286 de dom Bouquet, faisant honneur à un abbé de ce qu'il enseignait en langue vulgaire, etc., etc. Il existe à ce moment-là en Gaule quatre langues distinctes : le latin {lingua latina), le germanique [lingua teutonica ou theotisca), le celtique {lingua gallica), enfin le roman {lingua romana); c'est cette dernière qui domine.

Elle subit alors sur les différents points des modifications particulières, suivant le climat, la race, Tidiome primitif, le caractère intellectuel et physique des peuples qui l'adoptent, sans qu'il ait été jusqu'ici possible de déterminer exactement dans quelle mesure agit chacune de ces influences et dans quelle proportion elles se mêlent.

». Les langues romanes. — Quelle qu'en soit du reste la cause, c'est un fait que le latin transporté simultanément en Italie, en Espagne, en Gaule, subit partout des altérations particulières. De là des dialectes provinciaux du latin populaire, qui devinrent par suite des dialectes romans, d'où sortirent à leur tour les langues romanes, savoir: Vitalien, V espagnol, le portugais, le catalan, le provençal, le français, le rhéto-roman, le roumain .

Toutes sont, comme on dit souvent, sœurs entre elles et filles du latin. Il faut bien s'entendre sur ces mots : les langues romanes que nous venons d'énumérer ne sont point à proprement parler nées du latin, comme un enfant naît d'une mère qui continue à vivre, de façon qu'au lieu d'un être unique il y en ait ensuite deux qui coexistent : une mère et une fille; en ce sens la comparaison est fausse. Chaque langue romane est la continuation, le développement du latin sur un point de l'espace, où, par suite des conditions auxquelles il était soumis, il a pris un caractère propre. Le français n'est pas né du latin, c'est encore du latin.

iO. Langue d*oe et langue d'oll. — Gomme on sait et comme nous venons de l'indiquer dans notre rapide énumération, on trouve en France non pas une, mais deux langues romanes distinctes: le provençal et le français, souvent nommées aussi langue d'oc et langue d'oil d'après la façon dont on exprimait l'affirmation [oïl au nord et oc

hk LANGUE D'OÏL. 13

au midi). Avant que les circonstances historiques eussent donné la prédominance à la langue du nord devenue langue nationale, le provençal et le français, constitués à peu près en même temps, se partageaient la France, sans qu'il soit possible, nous dirons bientôt pourquoi, de tirer une ligne de démarcation exacte entre leurs deux domaines. D'une façon approximative la frontière était marquée par une ligne menée de la Charente aux Alpes, et passant par Limoges, Glermont-Ferrand, Tournon et Grenoble.

11. Les dialectes. — Ce n'est pas à dire que dans le Dauphinois on parlât comme en Gascogne, ou en Picardie comme en Bourgogne. Il faut répéter ici la même observation que nous avons faite à propos du roman. Il n'existe à aucun moment une langue d'oïl ou d'oc uniforme et identique, mais un grand nombre de dialectes groupés sous un nom unique,qui vont se séparant de plus en plus.

Dans la langue d'oc on distingue généralement le languedocien, le provençal, le dauphinois, le lyonnais, l'auvergnat, le limousin et, un peu à part, le gascon.

Dans la langue d'oïl Fallot comptait le normand, le picard, le bourguignon. D'une façon un peu plus précise on peut dire que la langue d'oïl offre cinq grandes divisions : le groupe de l'Est (correspondant au bourguignon), celui du Nord-Est (le picard), celui de l'Ouest (le normand), celui du Gentre-Nord qu'on appelle quelquefois poitevin; enfin, au milieu, un cinquième dialecte dont le domaine comprend à peu près la Champagne et la Brie, l'Orléanais, le bas Maine, le Perche et surtout, au nord, la province appelée Ile-de-France et plus anciennement France tout simplement. C'est de ce dernier que sortira le français littéraire.

Chacun de ces dialectes a des sous-dialectes, car ce ne sont pas seulement les grandes divisions territoriales qui

marquent leur empreinte sur le langage. Gomme une sorte de thermomètre très sensible, il accuse les plus petites variations de climat; il ne peut se déplacer au nord ou au midi, à Test ou à l'ouest, sans que quelqu'un de ses caractères s'en trouve modifié.

Il s'ensuit que les variétés dialectales sont en nombre très considérable, et cette raison seule empêcherait d'en donner, dans l'état actuel des recherches, un dénombrement ou un tableau quelque peu exact.

Ce qui rend la chose tout à fait impossible, c'est que chaque dialecte n'est pas une unité isolée, avec des caractères distinctifs qui lui soient particuliers, et un domaine déterminé. En réalité on passe d'un dialecte à un autre par un dialecte intermédiaire qui emprunte telle particularité à son voisin du nord, telle autre à son voisin du midi, qui participe ainsi des deux, si bien que sur un de ces territoires de transition on ne saurait dire si l'on parle le normand ou le picard. On est à certains points de vue sur le domaine du premier, à d'autres sur celui du second.

Dans ces conditions, et puisqu'il faut tenir compte de ces zones intermédiaires, il serait inexact de dresser une carte quelconque des provinces linguistiques de la France, entre lesquelles on ne pourrait pas marquer de frontière précise.

Il n'en est pas moins légitime de grouper les dialectes en quelques grandes divisions, comme nous l'avons montré, réunissant dans une même catégorie ceux qui ont leurs caractères généraux semblables.

Historiquement cette distinction est absolument nécessaire si l'on veut se rendre compte de ce que fut pendant des siècles le langage de la France. Le dialecte de l'Ile-de- France n'a alors aucun avantage sur ceux qui l'entourent, il ne s'étend pas au delà du domaine qui lui est propre. Plus loin les documents les œuvres littéraires même qui

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