‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 180 sur 320 · EMPLOI DES PRONOMS QUE ET QUOI · texte numérisé non relu

EMPLOI DES PRONOMS QUE ET QUOI

de rigoureuse distinction. Pendant longtemps quoi a eu une tendance à empiéter sur que. On disait : Quoi ferez? Quoi direz? tout aussi bien que : Que ferez (vous)? que direz [vous)?

La langue moderne a à peu près déterminé le rôle de chacun des deux pronoms :

Que est seul attribut. On dit : Que devîendrez-vous? Que sont les félicités dHci-bas?

Que est aussi seul régime direct. Ex. : Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses le désir de la gloire? (Bossuet.)

Qu est-ce donc? QvCavez-vous? Laissez-moi, je vous prie.

(Mol., Misanthr., I, 1.)

On ne trouve quoi que si le verbe est à Tinfinitif. On peut dire en effet également : Que faire? et Quoi faire?

Que est enfin quelquefois régime indirect lorsqu'il n'y a pas de préposition exprimée. Ex. :

Mais que sert la colère où manque le pouvoir?

(Corn., Sertor.y I, 2.) Comparez : Qu'importe? Que tardez-vous?

Que devient ainsi une sorte de particule interrogative qui a le sens de pourquoi? en quoi? Ex. :

Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire?

(Corn., /for., IV, 2.) Que tardez-vous^ Seigneur , à la répudier?

(Rac, Brit., II. 2.) Que (en quoi) lui était nécessaire le témoignage d'aussi faibles créatures? (BourdaHoue^ Serm., L.)

Quoi s'emploie sans verbe dans des phrases exclamatives ou interrogatives. Ex. :

Quoi ? mes plus chers amis/quoil Cinna! quoi? Maxime '

(Corn., Cinna, IV, 1.)

En outre, quoi est seul employé comme régime après les diverses prépositions. Ex. :

A quoi vous y occupez-vous, qu'à des inutilités dont votre foi gémit en secret? (Massillon, L.)

Si f allais dire la même chose (qu'elle est jolie) à une demoiselle conrime vous, elle me recevrait bien^ je crois. — Emilie : C'est selon, — Hubert: C'est selon quoi? (Th. Leclercq, Prov. dram., L.)

Noter en particulier la locution pour quoi qui a fini par devenir une véritable particule interrogative. Ex. :

Si vous n'avez rien à me dire, Pourquoi passer auprès de m^i?

Pourquoi me faire ce sourire Qui tournerait la tête au roi?

(V. Hugo, Contempl.)

290. Interrog^atifs périphrastiques. — Il existe des périphrases interrogatives employées comme de véritables pronoms interrogatifs. Ce sont pour le masculin: qui estce qui? qui est-ce que? pour le neutre : qu'est-ce qui? qu'est-ce que?

On voit comment ces périphrases se sont formées. Le premier pronom : qui, que, est interrogatif et distingue le masculin du neutre, c'est-à-dire la personne de la chose. Il forme avec le verbe et le pronom ce une interrogation complexe, plus longue et plus expressive que le pronom simple. Le second pronom : qui, que est relatif et distingue le cas : suivant que dans la proposition ce pronom doit être sujet ou régime, on emploie qui ou que au masculin. Ex. : Qui est-ce qui vient? Qui est-ce que vous demandez?

Quand il y a lieu d'employer un pronom interrogatif absolu, il n'y a naturellement plus de raison de maintenir ce relatif, qui ne serait plus ni sujet ni complément d'aucun

INTERROGATIFS PÉRIPHRASTIQUES. 347

verbe. Les locutions dont nous parlons se réduisent donc à : Qui est-ce? Qu^ est-ce? Mais dans l'usage courant, on répète le plus souvent le verbe substantif. Ex. : Qui est-ce que c'est ==Qui est-ce ? Qu est-ce est presque de la langue savante. On dit : qu'est-ce qu'il y a?

Ces interrogatifs périphrastiques n'étaient guère usités dans l'ancienne langue. On en rencontre pourtant dès le xii« siècle quelques exemples, mais la plupart du temps dans des cas où le simple qui ou quoi avait besoin d'être ou précisé ou renforcé. Toutefois, à mesure qu'on avance, le sens de ces locutions s'efface, et en même temps l'usage s'en répand. Gomme elles sont expressives et consistantes, elles remplacent les simples. Aujourd'hui la langue populaire et usuelle les préfère bien souvent aux pronoms qui, que, quoi. On écrit et on dit encore dans la conversation entre gens instruits : Qui vient? Que voulez-vous? Mais dans le langage familier on dira plutôt : Qui est-ce qui vient? Qu'est-ce que vous voulez? sans que pour cela on veuille insister sur l'interrogation, mais seulement parce qu'en vertu de cette loi de renforcement dont nous avons déjà constaté les effets en parlant des démonstratifs, les simples ont une tendance à disparaître devant les formes allongées et renforcées. Qui est-ce qui, qui est-ce que? etc. ont du reste droit de cité dans la langue écrite. Ex. :

// voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. (V. Hugo, Miser., Il, 13.)

Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient donc si matin? (V. Hugo, Miser., VH, 11.)

t9I. Quel et lequei interrogatifs. — Ges deUX motS,

que nous avons déjà rencontrés comme relatifs, ont aussi la

valeur interrogative. Pendant longtemps ils se sont tous deux employés indifféremment comme substantifs et comme adjectifs. On disait très bien, au xvi^ siècle encore : Dites lequel tour vous trouvez le plus difficile^ ou inversement : Retournons à notre propous. Quel ? dit Gargantua. On trouverait encore des exemples analogues dans les auteurs du xvii^ siècle, ainsi :

Quelle des deux aurai-je^ ou la mort ou Cassandre? (Rotrou, Fenc, II, 2, 207.)

Depuis lors une distinction rigoureuse s'est établie. Quel accompagne toujours un substantif qu'il qualifie. Lequel au contraire s'emploie seul. Ex. :

Dans quel rôle^ mon fils, faut-il plutôt vous croire?

(Em. Augier, Aventurière.) Lequel doit plaire plus, d'un fâcheux ou d'un autre?

(Mol., Fâch., n, 4.)

Lequel interrogatif ne s'emploie pas indifféremment pour quoi ou que dans tous les cas ; il n'a pas le sens général de ce pronom. On ne pourrait pas dire: Lequel va là? On ne peut employer lequel c^mq si l'interrogation porte sur des personnes ou des choses déjà déterminées par ce qui précède ou qui vont être déterminées par ce qui suit.

t9t. Adverbes interrogatifs. — Il y a des adverbes interrogatifs, mais aucun d'eux n'est arrivé à prendre la valeur d'un véritable pronom de façon à pouvoir se substituer dans une phrase aux formes dont nous venons de parler. Le seul qui se soit approché de la fonction pronominale est Tadverbe où. On était arrivé au xvii" siècle à dire où pour signifier non seulement dans quel lieu? dans quel temps? mais pour remplacer des datifs de pronoms précédés de d, comme à qui, à quoi. Ex. :

Caliste, où pensez-vous? (M al h., I, 137 )

On peut supposer que le développement du pronom où comme relatif favorisait cette tendance. Nous avons vu que ce développement a été arrêté. Celui de où interrogatif en a souffert, où

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