‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 181 sur 320 · VI. Pronoms et adjectifs indéfinis · texte numérisé non relu

VI. Pronoms et adjectifs indéfinis

293. Aucun (anc. fr. alquns) est composé de alque, qui représente le latin aliquem^ et de un. Étymologiquement il est donc synonyme de quelqu'un et a le sens positif. Pendant très longtemps ce sens lui est resté. Ex. :

Li bourgois de le ville s'en vinrent à Vune des portes, et demandèrent le signeur de Mauni ou aucun grant signeur de Vhost à qui ils peussent parler. (Froiss., III, 82, 14.)

Aucuns de nostre cosié desiroient que on recommenceast. (Gomm., I, 4.)

Aucuns ont vu d'odeurs certains peuples vivant. (Rotrou, La Céliane, I, 4, 272.)

Il est resté quelque chose de cette ancienne signification dans l'expression aucuns disent, corrompue en : d'aucuns disent j qui signifie : quelques-uns disent. Ex. :

Pour Gabrielle, en son apoplexie, Aucuns diront qu'elle parle longtemps.

(Volt., Stances, 17. L.) Mais l'habitude de joindre aucun à la négation a eu pour résultat de transporter le sens négatif de la proposition sur le pronom lui-même, qui est ainsi devenu synonyme de nul. Ex. :

Deux jours s'étaient passés sans ^z^'aucun vînt au puits.

(La Font., Fah., XI, 6.)

Aucun est adjectif et pronom. Gomme pronom il s'est fait quelquefois précéder de l'article, mais cette construction est entièrement oubliée.

L'emploi de aucun tend à se limiter au nombre singulier.

Le pluriel était fréquent autrefois. Ex. :

Aucunes fois la raison me visite. (D'Aub., III, 21.) J^ai vu beaucoup d'hymens ; aucuns d'eux ne me ten- (La Font., Fab., VH, 2.) [tent.

Aujourd'hui on emploie rarement aucuns, aucunes, bien que Lamartine ait écrit {Harm,on., I, 9.) :

Jamais sans doute aucunes larmes N'obscurciront pour eux le ciel.

Le primitif de aucun, auques, qui s'était employé dans l'ancienne langue avec la valeur d'un neutre signifiant quelque chose^ a entièrement disparu.

294, Autre (anc. franç. allre) vient du latin alterum, qui avait le même sens, et dont l'emploi s'étendit dans la basse latinité aux dépens du mot alium qui alla se perdant.

Autre est à la fois adjectif et pronom en français. En qualité d'adjectif, il se construit comme épithète ou comme attribut. Ex. : Autres sont les temps de Moïse, autres ceux de Josué, (Bossuet, Hist., I, 13, L.) Autres temps ^ autres mœurs.

Gomme pronom, autre pouvait s'employer seul dans l'ancienne langue. Ex. :

Je mr'occiraij s'autres (si un autre) que Garin m'ait.

Ou je ferai quanque (autant que) amours m'apren-

(Hues de la Fer té, p. 72, L.) [droit.

Mais aujourd'hui autre n'est pronom que s'il est précédé des articles le, la, les, un, ou du partitif de. Ex. :

A d'autres. Je ne me fie point aux autres.

Page 1