‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 189 sur 320 · DE L ARTICLE · texte numérisé non relu

DE L ARTICLE

319. Gomme presque toutes les langues congénères, sauf le grec et le haut allemand, le latin ignorait l'article. Dans cotte langue, teneo ferriim, par exemple, signifiait également suivant les cas : je tiens le fer, je tiens un fer ou je tiens du fer. Un critique latin, Quintilien, prétend même que sa langue ne souffrait en rien de cette lacune. Il ne serait pas difficile de démontrer le contraire. Mais, l'exposition que nous ferons du rôle de l'article en français, suffira à prouver combien Quintilien avait tort, et quels services l'article rend à notre langue en contribuant à la précision du discours.

Quoi qu'il en soit, nous avons en français trois articles : un article dit défini, /e, la, les; un article dit indéfini, un, une; et enfin un article dit partitif, du, des. Les deux premiers sont seuls de véritables articles.

318. Origine et fonction de Tarticlc défini. — L'article défini est issu d'un pronom démonstratif. Ge fait constaté s'expliquerait déjà par l'analogie, car en grec, l'article défini n'a pas une autre origine. Mais, précisément, puisque le même phénomène s'est reproduit plusieurs fois dans des langues différentes, c'est qu'il a une cause unique et générale, et cette cause c'est la similitude du rôle que jouent dans les langues ces deux parties du discours : pronom démonstratif et article défini.

On les voit s'échanger très souvent. Ainsi dans le vers 700 de la chanson de Roland : Par mi celé ost (armée) fwit mil graisles (trompettes) stiner (sonner), on pourrait

remplacer celé, pronom démonstratif, par l'article la et dire : parmi Varmée^ ils font sonn<^r mille trompettes. De même dans la strophe de Victor Hugo (Châtim.) :

Quand même grandirait V abjection publique A CQ point d'adorer V exécrable vainqueur.. .

si le vers le permettait, on pourrait, sans presque toucher au sens, modifier la phrase et dire : Quand même grandirait Vabjection publique au point d^adorer cet exécrable vainqueur, remplaçant ainsi respectivement l'article par un démonstratif et le démonstratif par un article. C'est qu'en effet il n'y a entre le démorlstratif et l'article d'autre différence essentielle que ôelle d'un déterminant plus fot-t à un détermiiiant plus faible. Lé démonstratif sert dans le langage à moiitret' leà objets comine présents à l'esprit ou à la pensée, l'article défiiii ti'a pas originairement un rôle bien différent.

Il est vrai que dans la langue actuelle il à des emplois divers. Ainsi dans une phrase comme celle-ci : Vhomme est un animal doué déraison; l'article /e, i\ {|ui accompagne le mot homme, marque que ce tiittt, tout èh étant au singulier, désigne non pas tel ou tel homme en particulier, mais la totalité des individus compris dans l'espèce hûrùàibe. Et l'article défini a souvent cette valeur; mais, si Ton vctit retrouver son origine et suivre son développement, il faut faire abstraction de celte fonction.

En effet, la fonction propre et caracléristicjue de l'article défini, la seule qui soit originelle, n'est pas celle-là. L'at-tiéle défini sert essentiellement à accompagner un substantif qiii désigne un objet ou des objets, un être ou des êtres déterminés. Voici ce qu'il faut entendre par là.

Un objet peut être déterminé pour tious, c'est-à-dire nous apparaître fcomme distinct des autrë§ objets de ffiênlë espôci^ narcc que ilous le connaissons pài^ aVànce, pâfdë

FORMES DE L'ARTICLE DEFINI. r.r.7

q^u'ôii vient de nous le déterminer, ou bien parce qu'on nous le détermine au moment présent. S'agit-il du soleil, pur exemple, nous savons tous ce que c'est qUe cet astre qui ne se confond pas avec les autres, voilà un objet déterminé par avance. S'agit-il au contraire d'une église, nous sommes dans l'indétermination. Quelle église? La mienne, la vôtre? Il s'agit de le déterminer. Qu'on ajoute au substantif église un ou plusieurs mots qui qualifient par un de ses caractères essentiels l'idée d'église que l'on a en vue, qu'on dise par exemple : r église catholique ^ la pensée est fixée. U église catholique nous apparaît comme une individualité propre, comme une personne ou comme une personnification déterminée.

C'est à ce moment qu'intervient l'article défini. Son rôle est précisément d'accompagner ces substantifs déterminés et de nous les présenter comme tels. Quand on dit : le soleil réchauffe la terre^ on emploie en réalité les articles le et la pour marquer qu'il s'agit du soleil et de la terre qui nous sont connus, pour indiquer qu'ils sont présents à notre esprit ou à nos sens. L'article est ici l'équivalent affaibli d'un démonstratif qui rappellerait que l'objet en question est déterminé pour nous. Dire : le soleil, c'est en quelque sorte comme si on disait : ce soleil (que tu vois), (que tu as vu), (que tu sais enfin). Le sens n'est plus aussi fort, mais il est pareil.

310. Formes de l'article défini. — Reste à expliquer comment le pronom ille qui a donné, nous l'avons vu, en même temps le pronom personnel de la troisième personne il, a pu donner aussi les formes de l'article, si différentes de celles de ce pronom.

C'est que le pronom ille, employé comme adjectif, devant le substantif, était proclitique, c'est-à-dire qu'on le liait au uiôt suivant avec lequel il faisait cot'pSi On prononçait pâf

exemple ille mûrus avec un seul accent tonique qui portait sur le premier u de mùrus. Quant à l'accent secondaire généralement placé sur l'initiale, comme nous l'avons vu dans la phonétique, il fut transporté sur la seconde syllabe le comme cela arrive souvent dans les proclitiques. Nous assistons de nos jours à une transformation semblable.

Le peuple ne dit pas : cette femme^ mais c'te femme. La première syllabe disparaît. Les choses durent se passer ainsi en roman. Dans ille-mùrus, on entendit donc un accent principal sur mu comme nous le disions tout à l'heure, et un accent secondaire sur le. De là vient que c'est la seconde et non la première syllabe du prrnom qui se conserva en français.

L'article défini, en ancien français, avait comme le substantif sa déclinaison régulière :

PLURIEL

Masculin.

Féminin.

Neutre.

Masculin. Féminia.

Sujet. . .

Régime. .

-. fis

. lo, le,

\ lo, le,

\os, les, \ ^^-

3SO. Emploi des cas. — Cette déclinaison permettait à l'article de se rapporter en cas, en même temps qu'en genre et en nombre, aux substantifs. Ex. :

Voldrent la veintre li Deo inimi (Sainte-Eulalie, 3) (voulurent la vaincre les ennemis de Dieu). Die7it plusur : c'est li definemenz. (Roi. y 1434.) (Plusieurs disent : c'est la Ad du monde.)

1. On explique de plusieurs façons !a forme li du sujet. Les uns croient que le pronom ille s'est transformé dans la latinité populaire en illic. D'autres estiment que Vi a dû d'abord paraître lorsque TarLicIe se trou^ vait devant des mots commençant par une voyelle. L'e en hiatus avec cette voyelle se serait changé en i, suivant les règles de la phonétique intérieure des mots (V. page 101). Puis la forme li ainsi obtenue se serait généralisée par analogie. Mais M. Darmesteter h montré dernièrement que le pronom ille avait subi au nominatif et au datif l'inllucnce ^lu pronom qui (V. Mélanges Renier).

FORMES DE i; ARTICLE DÉFLNI. 5G0

Dune recumencent e li hus e li cris. [Ib., 2064.) (Donc recommencent et la huée et les cris.)

Au xiv^ siècle, la déclinaison de l'article se perdit avec celle des noms et des adjectifs français en général. Dès ce moment, les formes du sujet n'apparaissent plus dans les textes que fortuitement, et, à la fin du xv^ siècle, elles sont complètement oubliées.

La langue n'a plus depuis longtemps que les formes encore vivantes aujourd'hui :

/e, la, au singulier, les, au pluriel.

3«t. Formes cootractes. — L'article précédé des prépositions s'unit à certaines d'entre elles pour former un seul mot :

à le se contracte en a/ qui donne au, à les — alSj as, ans, aux,

d& le — del, dou^ dou, du,

de les — dels, des.

Nous avons gardé une forme correspondante à chacune de ces combinaisons.

Mais en outre et de même l'article se contractait avec la préposition en pour donner la forme enl, el, ou, qui a disparu.

Quand vous serez éV palais signurill. (/?o/., 151.) (Quand vous serez dans le palais seigneurial.)

Au pluriel, en les donnait e/s, e?^s, es, qui s'est conservé dans des expressions telles que maître es arts, bachelier es lettres ; proprement : maître dans les arts, bachelier dans les lettres.

Autrefois l'emploi de es était général avec des noms pluriels, bien entendu. On disait :

Les chiefsen prist es puis suz Haltoïe (/?o^, 209.)

(Il prit leurs têtes dans les montagnes au-dessous de Haltoïe.)

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