ARTICLE AVEC LES NOMS COMMUNS
on voit le nombre des cas où l'ellipse de rarliele élait régulière diminuer graduellement, sans toutefois que le développement des trois articles soit parallèle. C'est le défini qui se fait en premier lieu sa place, le partitif au contraire dont on se passe le plus longtemps.
SZS. Article avec les noms communs concrets. — Les
noms communs doivent être considérés à part, suivant qu'ils sont concrets ou abstraits.
Les noms concrets sont les premiers à prendre l'article Dès la Chanson de Roland on rencontre un très grand nombre de substantifs déterminés accompagnés régulièrement de l'article le, la^ les. Ex. :
Livrez m'en ore le guant e le bastun (247). (Livrezm'en sur l'heure le gant et le bâlon.)
Se li Reis voeltjfirai muU volenliers (258). (Si le roi le veut, j'irai bien volontiers.)
L'article indéfini au contraire est plus rare, et les substantifs indéterminés se construisent très souvent seuls. Ex. :
A seint Michiel tendrai mult halte feste, [Roi., 53.) (A la Saint-Michel il donnera une grande fête.)
Dist Blancandrms : mult bon plaît en avreiz. (Ib., 88.) (Blancandrin dit : un bon traité vous aurez là.)
Pendant tout l'ancien et le moyen français cette ellipse de l'article indéfini est très fréquente. Ex. :
Sur mol duvet assis, ung gras chanoine. (Villon, les Conlredictz de Franc-Gontier, 1.)
Je lemettrois bien à plus haut titre s'il estoit parmi sa nation, (D'Aub., I, 486.)
J'offence ton courage avec si long discours. (Id., IV, 115.)
On sous-entend surtout l'article quand le substantif est
374 FORMES ET SYMaXE.
nn mot comme personne , homme j c/iose, un collectif comme part, partie, quantité, multitude, etc.
Ex. : Apres avoir perdu partie deses hommes. (D'Aub., //., I, 10.)
Parmi les loys que nous avons alléguées, nous en laissons plus grande quantité que n'en voudront lire les fia leurs. (Id., II, 50.)
II nous est resté de l'ancien usage bon nombre d'expressions où nous continuons à supprimer l'article indéfini. On dit encore :
Je n'en ai parlé à âme qui vive. Il en sait autant qu homme du monde. On leur tua quantité d'hommes.
Mais d'une façon générale l'article indéfini est devenu obligatoire devant les noms concrets indéterminés. On ne dirait plus avec Corneille (X, 96) ;
...Prenant nouveau prix de la main qui le fait. Sa façon de bien faire est un second bienfait. ni ; // faut retraite après où me sauver. (I, 438.)
Nous serions obligés de dire : Prenantwn nouveawprix. — Il faut uneretraite.
Il n'y a guère qu'un certain nombre de substantifs qui aient échappé à la règle. De ce nombre sont lieu et temps qui s'emploient seuls lorsqu'ils sont précédés de en et suivis d'un complément. Ex. : en temps opportun^en lieu sûr.
32G. Article avec les noms coniniiins abslraits. — Les
noms abstraits, dans toute l'ancienne langue, se font rarement accompagner de l'article. Ex. :
Convoitise vaut pis que ne fait un serpens.
(Ruteb., II, 33.)
AUTICLE AVEC LES ^•OMS PROPRES. 375
Patience est d'honneur la porte. (Jod., Eug., I, 3.) On peut vaincre par rigueur et audace un cœur obstiné. (DiiBartas, Let., 104.)
Les classiques offrent encore des exemples analogues :
J^ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle.
(Gorn., V, 569.) Vouloir toujours faveur, c'est trop lui demander.
(Id., V, 327.)
Aujourd'hui les substantifs abstraits comme les autres se font accompagner de l'article. On dit généralement la fortune et non fortune, la science et non science, etc. Ex. :
La conscience humaine est morte. {V.Hugo, Châtiments,) L'honneur est comme un dieu. (Pailleron, le Monde où l'on s' ennuie.)
L'ancienne façon de parler nous est cependant restée dans les proverbes. Ex. :
Pauvreté n'est pas vice. Contentement passe richesse,
Sîl. Article avec les noms propres. — Le nom propre, exprimant par sa nature un individu déterminé, n'a pas besoin d'être accompagné de l'article. Et en effet, en ancien français, le nom propre se construit généralement seul, que ce soit un nom d'homme, un nom de peuple, ou un nom de lieu. Ex. :
Si'n (en) apelat Glarin de Balaguer,
Estramarin e Eudropin sun per,
E Priamune Guarlan le barbet (le barbu) [Roi., 63),
Et Jehanne, la bonne Lorraine, Qi^'Anglois bruslèrent à Rouen,
576 FORMES ET SYiNTAXE.
Où sont-ils, vierge souveraine?
(Villon, Bail, des dames du temps jadis.) ...Merveillus hum est Caries, Ki cunquist Puille e treslute Calabre. {Roi., 370.)
Cependant de bonne heure on fait précéder les norr-S d'homme, dans le style familier particulièrement, de l'article défini. On dit la Berthe, la Jeanneton. L'article a alors fort souvent une valeur péjorative.
Par analogie les noms d'actrices sont souvent accompagnés de l'article. On dit la Clairon, la Malibran, la Patli, mais sans aucune nuance défavorable.
Un certain nombre de noms d'hommes étrangers sont aussi accompagnés de l'article en français comme dans leur propre langue. On dit : le Tasse^ le Cœ^rège. On a même étendu par erreur la règle trop loin, car on dit le Dante, alors que les Italiens disent simplement Dante. En effet, ce mot était le diminutif de Durante (Durand), et les prénoms ne prennent pas l'article en italien, mais seulement les noms de famille.
Ajoutons que dans la langue moderne les noms d'hommes se mettent au pluriel, ce qui était fort rare autrefois En ce cas, ils se font précéder de l'article. Ex. : Les Corneille; totis les Durand de la création.
Les noms de peuples, anciennement construits sans article, l'ont admis d'assez bonne heure. Ex. :
Là feirent les Ganlhois plusieurs choses. (Coram., VI, 8.) De très beau parler tiennent chaires, Ce dit-on, les Napolitaines.
(Villon, Ballade des femmes de Paris.)
L'usage était très libre. Puis l'article a fini par devenir régulier.
Les noms de lieu se subdivisent en noms de pays et en