‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 195 sur 320 · ELLIPSE DE L'ARTICLE · texte numérisé non relu

ELLIPSE DE L'ARTICLE

il est construit au vocatif. Ex. : Bonjour ^ ami/ Dans ce cas il est pour ainsi dire détaché de la phrase, il n'y joue aucun rôle syntaxique. Et puis le nom commun employé au vocatif est exceptionnel, il remplace un nom propre beaucoup plus fréquent, et comme celui-ci s'emploie sans article, le nom commun suit par analogie la même syntaxe. Encore faut-il tenir compte de ce fait, que bien souvent, dans le style familier au moins, le nom commun, même au vocatif, se fait précéder de l'article. On dit : Eh! Vhomme! Bonjour! V hôtesse!

2° Le substantif s'emploie également seul dans les titres, adresses, annonces, etc. Ex. : Introduction. Maison à vendre. Garni à louer. Ce fait, loin de contredire la règle que nous avons posée, la confirme en la précisant. En effet, dans ces sortes de phrases qui ne forment pas de proposi' lions, le substantif n'a pas sa fonction, il n'est ni sujet oi complément; il ne doit pas avoir l'article. Mais qu'on retourne seulement une de ces phrases de façon que le substantify devienne complément; par exemple, qu'on dise: A vendre une maison^ l'article est obligatoire devant le nom rendu à son rôle.

3« Il y a une foule d'expressions où l'article est omis comme dans: devenir père. Or, si on classe ces expressions, on s'aperçoit qu'elles se ramènent à trois types principaux. Les unes sont composées d'un verbe et d'un substantif attribut, ainsi : devenir père; d'autres, d'un verbe et d'un substantif régime, ainsi : faire merveilles; d'autres enfin sont formées d'une préposition et d'un substantiî complément. Ex. : sans pain.

Or il n'est pas difficile de démontrer que dans ces expressions les substantifs qui les composent ne jouent pas le rôle de véritables substantifs..

Colles qui sont composées d'une préposition et d'un nom comme sans pain, sont de véritables a^ljectifs ou

adverbes complexes. Gela est si vrai que un vaf^e d'argent se traduira en latin par vas argentemn; agir en roi, c'est agir royalement; un homme sans dieu dit absolument la même chose qu'un homme alliée. Sans dieu est un qualificatif où dieu n'entre que comme élément composant sans jouer là le rôle d'un substantif proprement dit.

On peut en dire autant des deux autres espèces de locutions dont nous parlons. Dans*celles du premier type, comme devenir père, il n'y a pas en réalité un verbe et un substantif. Père ne désigne plus un être, mais une qualité. Et ce qui le prouve, c'est que dans une expression analogue : devenir veuf, on ne peut savoir si l'on a affaire au substantif ou à l'adjectif veuf.

Enfin dans les locutions comme faire m^erveilles, on se trouve en présence d'un véritable verbe composé. C'est là un de ces tours que l'esprit analytique du français a développés parce qu'ils étaient conformes à son génie. Le verbe abstrait y est une sorte d'auxiliaire et c'est le substantif qui contient l'idée de l'attribut. En effet, faire grâce, c'est gracier, prendre soin, c'est soigner. Dans une phrase comme celle-ci : Je prendrai soin de lui, ce n'est pas prendre qui à lui seul exprime l'action et soin qui est l'objet de cette action. Il en est bien ainsi grammaticalement, si l'on veut, puisque le mot soin est régime, mais si l'on considère le sens, prendre soin apparaît comme un verbe unique dont l'action porte sur le pronom lui qui en est l'objet direct.

Ce qui confirme ces théories, c'est que, aussitôt que le substantif reprend sa véritable fonction de substantif, dès qu'il est le terme qualifié, le sujet ou le complément, l'ar* ticle reparaît. On dit :

faire part, mais faire une grande part,

je suis père, m&isje suis le père de cet enfant,

un chien de berger j mais le chien du berger»

nu VERDR. "^.T

Les expressions que nous venons d'analyser étaient très nombreuses dans l'ancienne langue. On disait : entreprendre guerre, trouver résistance, donner cause, faire récit, souffrir mort, tourner teste, etc. Nous avons encore aujourd'hui : avoir faim, soif, pitié, demander pardon, faire signe, livrer bataille, porter envie, prêter serment et beaucoup d'autres.

Il importe toutefois de ne pas confondrj ces locutions avec des archaïsmes tels que : C'est chose fâcheuse, c'est grand dommage, mourir de mort violente, etc., qui ne peuvent être expliqués de cette manière.

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