LE MOYEN FRANÇAIS. LA RENAISSANCE
toutes les tendances encore vagues au xiii"' siècle commencèrent à s'affirmer et à se réaliser.
Une marque pour ainsi dire extérieure de la désorganisation qui commence est le désordre qui règne dans la graphie du temps. Il n'y avait jamais eu de règle orthographique précise, mais à ce moment-là tous les principes les plus généraux sont méconnus, on n'obéit plus dans l'écriture qu'à la fantaisie parfois la plus extraordinaire.
L'emploi des différentes formes n'est pas mieux déterminé. Des féminins sont remplacés par des masculins, des mots invariables prennent des pluriels, le sentiment de la déclinaison s'en va, les cas se mélangent, le plus souvent le régime supplante le sujet, la conjugaison se trouble, la forme des adverbes est modifiée par un changement survenu dans la formation du féminin des adjectifs, conséquemment la syntaxe s'embrouille, l'article s'emploie ou se supprime sans laison, les prépositions remplacent les cas, et comme le nouvel usage ne se substitue pas d'un seul coup à l'ancien, que les règles strictes de la construction moderne ne s'imposent pas en un jour, les phrases sont parfois obscures, sans qu'on puisse les déclarer incorrectes, car il n'y a plus de correction. On trouvera plus loin le détail de toutes ces nouveautés, et l'on y verra aussi par les exemples comment des formes diverses, des constructions différentes coexistèrent pendant que la langue se transformait avec toutes sortes d'hésitations et de tâtonnements.
16. lia Renaissance. — Ce n'est guère qu'au XV® siècle que les changements sont définitifs et qu'une langue nouvelle, presque complètement analytique, se dégage ; mais à ce moment un événement d'une importance capitale survient : la Renaissance, dont l'effet fut non pas de précipiter ou de ralentir, mais de déranger la langue dans sa marche, tout au moins la langue écrite.
Grrâce à l'exemple et, dans une certaine mesure, aux leçons et à la direction de l'Italie, on se prit d'une curiosité nouvelle et d'un culte ardent pour les chefs-d'œuvre des civilisations grecque et latine ; la création de puissantes écoles de recherches comme le Collège de France, le développement de l'imprimerie qui mit à la portée de tous des livres dont un exemplaire avait jusqu'alors coûté fort cher, favorisèrent ce goût de l'érudition, qui bientôt absorba les meilleurs esprits, et les poussa à vouloir tout refaire sur le modèle de l'antiquité, la langue comme le reste, de sorte que le commencement du xvi* siècle marque pour le français à la fois un progrès et un recul.
En effet, il y a progrès d'un côté, car la langue française devient peu à peu la langue de tout et de tous. FrançoisI*' l'impose dans les tribunaux, dans les actes publics et privés, il en fait la langue officielle*.
En même temps en littérature le français prend possession d'un genre où jusqu'alors le latin était seul employé, car des théologiens et des philosophes ne dédaignent pas de s'en servir. C'est à la Réforme qu'est dû ce progrès. Les
1. « Pour ce que telles choses (ambiguïté ou incertitude) sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons d'oresenavant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures, soient de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soient de registres, enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques actes et exploicts de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés, et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement. » (Ordon. de Villers-Cotterets, 1539. Recueil des anciennes lois Jourdan, \II, 2" partie, p. 622.) On raconte que cette ordonnance excita nombre de plaintes et que des députés furent envoyés de Provence pour en montrer les inconvénients, mais que le roi les remit d'audience en audience en leur faisant dire f qu'il ne prenait point plaisir d'ouïr parler en autre langue que la sienne » ; puis les envoyés ayant appris le français et l'ayant harangué en bon langage de Paris, il leur répondit assez judicieusement que, cette langue leur ayant été si aisée, elle le serait bien plus encore aux jeunes gens qui, l'ayant apprise, auraient ainsi une supériorité sur le commun du peuple