LE XVI« SIÈCLE
partisans de Luther avaient besoin d'en appeler au peuple, Calvin n'hésita point et, après avoir publié en latin, en 1536, son Institution de la religion chrétienne, il la traduisit en français en 1540. Son œuvre magistrale, écrite d'un style précis et énergique, montra que notre « vulgaire » pouvait rendre toutes les pensées, même les plus élevées ou les plus subtiles, et les écrivains protestants suivirent l'exemple du maître. Les catholiques, plus rebelles, après avoir résisté furent obligés de faire comme eux, et ce fut en français que les grands controversistes de la fin du siècle, Du Perron, Du Plessis-Mornay, François de Sales, disputèrent.
Mais le latin, chassé de ses positions, pénètre de son côté le français qui le supplante. Gomme on a besoin, pour s'exprimer sur ces sujets qui n'avaient jamais été traités en langue vulgaire, de termes nouveaux, qu'on est d'autre part tout imbu de langue latine, on emprunte à celle-ci, souvent sans réserve et sans choix. L'exemple avait été donné depuis longtemps, particulièrement par les érudits du xiv^ siècle comme le traducteur de Tite-Live, Bersuire. Reprenant et exagérant leur système, « on despume la verbocination latiale », suivant l'expression de Geoffroy Tory. Rien n'est plus curieux que le style de quelques écrivains de cette époque. En voici un exemple cité par M. Darmesteter et tiré de Molinet, historiographe de la maison de Bourgogne : « La très illustre et refulgente maison du seigneur et duc de Bourgogne est magnifiquement fondée sur les sommets des montagnes. Les gens terriens qui sont entendus les victorieux princes et régents et conducteurs du bien publicque sont comme montaignes excelses ou est assis le hault trosne d'honneur vers qui les nobles preux du siècle tournent la face et tendent bras et mains ».
On voit à cet échantillon que Rabelais n'avait pas tort de railler.
tQf. Premiers granimaîriens. — Chose étrange, les latiniseurs les plus systématiques de cette époque furent les grammairiens, qui au contraire, semble-t-il, devaient être les défenseurs de l'indépendance de la langue, mais qui en général, par une méprise singulière, n'avaient d'autre ambition pour elle, et ne semblaient concevoir d'autre moyen de la rehausser que de la modeler sur les langues anciennes.
C'était un fait considérable que l'apparition de grammaires de la langue vulgaire et qui attestait d'une façon définitive ses droits à l'existence. Il y avait bien eu au xiii^, surtout au xiv* siècle, un certain nombre d'ouvrages publiés à l'étranger et destinés à faciliter aux Anglais particulièrement la connaissance du français. Mais c'est au xvi^ siècle que les études grammaticales commencent véritablement. D'avril 1529 à janvier 1531 paraissent coup sur coup le Champ fleury de Geoffroy Tory, VEsclaircissement de la langue franc oise de Palsgrave, Ylsaguyge in linguam gallicam de Dubois, dit Sylvius. Ces premiers essais furent bientôt suivis des ouvrages de Meigret, de Des Autels, d'une foule d'autres, parmi lesquels il faut noter les noms célèbres de Dolet, de Ramus, de Robert et d'Henri Estienne. Plusieurs de ces derniers étaient de remarquables savants, et des érudits dont certains travaux n'ont pas encore été
Mais tous se trompèrent sur leur rôle. D'une façon générale le grammairien doit se borner à enregistrer l'usage, à le codifier, à en fixer les incertitudes ; il peut, si les circonstances le lui permettent, essayer de le corriger, il ne saurait, en tous cas, le transformer ou le créer. Le tort des grammairiens du xvV siècle fut de ne pas comprendre cette mission et de vouloir violenter la langue, les uns au nom du grec et surtout du latin, les autres au nom de stériles abstractions philosophiques, sans tenir un compte suffisant de la réalité des faits et du vrai génie du français. Il en
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résulta que leurs théories, souvent contradictoires, après avoir fait un certain bruit retombèrent dans l'oubli; quelques modifications dans l'écriture, voilà tout ce qui sortit de ces bruyantes tentatives, et il faut se féliciter que l'action des réformateurs n'ait pas été plus considérable. La langue en eût beaucoup souffert; c'était déjà trop que la mode et l'influence des écrivains introduisissent des mots et des tours latins en si grand nombre, forçant ainsi la langue à remonter la pente qu'elle avait naturellement descendue, et à retourner vers ses origines ; il eût été dangereux d'admettre a priori, avec des théoriciens de cette époque, qu'il devait y avoir identité entre la règle française et la règle latine, et que l'une devait se former sur l'autre; à l'application de semblables principes notre langue risquait son individualité.
18. inauence italienne. — Elle subissait aussi, en même temps que cette action savante, une influence étrangère. Les expéditions de Charles VIII, de Louis XII et de François I" en Italie avaient fait séjourner au delà des Alpes un grand nombre de Français à qui la langue du pays était devenue familière. D'autre part, tous ceux que passionnait l'étude des sciences, des lettres ou des arts avaient à ce moment les yeux fixés sur la Péninsule. L'influence des Médicis fit le reste. Catherine, ayant épousé Henri II, introduisit à la cour les mœurs et la langue italiennes. Une foule de termes étrangers prirent place dans le vocabulaire des courtisans d'abord, du peuple ensuite, et un certain nombre y sont demeurés jusqu'à nos jours.
De bonne heure cependant les partisans de l'italianisme furent vivement combattus, particulièrement par un homme que nous avons déjà nommé, Henri Estienne, dans ses ouvrages sur la « Préeellence du langage françois » et ses «Dialogues du françois italianisé ». Quelquefois l'auteur k
prend sur un ton très élevé, « parlant en qualité de vrai François, natif du cœur delà France, et d'autant plus jaloux de l'honneur de sa patrie, s'étonnant que MM. les courtisans se sont oubliez jusques-là, d'emprunter d'Italie leurs termes de guerre, laissant leurs propres et anciens, sans avoir esgard à la conséquence que portoit un tel emprunt ; car d'ici à peu d'ans, qui sera celuy qui ne pensera que la France ait appris l'art de la guerre en l'eschole de l'Italie, quand il verra qu'elle usera des termes italiens ». Ou bien, mettant plaisamment en scène Geltophile et Philausone, Estienne contrefait et raille les imitateurs aveugles de l'étranger. Geltoph. : « Où alliez-vous quand je vous ai rencontré? Philaus. : Je m'en allés à space; car j'ai ceste usance de spaceger après le past, et mesmes quelque volte incontinent après, quand j'ay un peu de fastide ou de martel en teste, » etc.... La conversation continue ainsi dans ce jargon. Malgré les invectives et les plaisanteries la mode dura, grâce aux circonstances. Entretenue par la présence au Louvre de Marie de Médicis, par l'arrivée au pouvoir de Goncini sous Louis XIU, bientôt après de Mazarin, l'influence italienne se prolongea jusqu'au milieu du xvii« siècle, et fut ainsi l'une des plus considérables que la langue ait jamais subies.
to. lia Pléiade. — Au premier rang de ceux qui maintinrent contre les imitateurs de l'Italie ou de Rome les droits de notre langue à l'originalité il faut compter Ronsard et son école. Boileau s'est trompé étrangement, quand il a dit :
Ronsard.... par une autre méthode, Réglant tout, brouillant tout, fit un art à sa mode, Et toutefois longtemps eut un heureux destin, Mais sa muse en français parlant grec et latin Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste pédantesquo^
(Art poét., I.)