‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 24 sur 320 · LE XVI« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE XVI« SIÈCLE

Les érudits de notre temps * ont revisé ce procès et définitivement démontré que Ronsard s'est au contraire nette~ ment opposé aux tentatives des « latiniseurs et grécaniseurs ». D'Aubigné nous avait déjà raconté que le maître lui disait, à lui et à ses disciples : « Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre les vieux termes, que vous les employiez et deffendiez hardiment contre des maraux qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est point escorché du latin et de l'italien et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasonner, que louer, mepriser, blâmer , tout cela est pour l'escholier limousin. » (Avertissement des Tragiques.)

Voilà un témoignage formel, et l'étude du vocabulaire de Ronsard prouve qu'il a appliqué le système qu'il préconisait, et qu'il n'a pas parlé davantage grec ou latin que les autres écrivains de son temps : Pasquier, Amyot ou Estienne^.

Il avait, il est vrai, été frappé de la pauvreté du vocabu-

1. Egger, Darmesleter, Gunther (ce dernier dans VArchiv de Herrig).

2. Seulement on avait pris à la lettre les phrases du manifeste de Du Bellay, recommandant de piller les Latins, et on cite comme exemple du prétendu style barbare de l'école le dithyrambe récité à la pompe du bouc de Jodelle :

Evoé, Père, Satyre, Protogone, Evastire, Double-corne, Agnien, Oeil taureau, Martial, Eviea, Porte-lierre, Omadien, Triete, Ta fureur me jette Hors de moy....

avec le refrain

lach, ïach, Evoél Evoé, ïach, ïach !

En réalité, cette pièce n'est qu'un jeu d'esprit fait pour un banquet et publié dans le livret des Folatries (1584) dont le titre indique assez la gravité. Et elle n'est pas même de Ronsard, mais d'un plaisant : Bertrand Bergier de Montembeuf, natif de Poitiers, « poète bedonniquebouffonnique », comme dit Du Bellay.

laire français, et prétend quelque part « qu'il est fort difficile d'escrire bien en notre langue si elle n'est enrichie autrement qu'elle n'est pour le présent de mots et de diverses manières de parler ?> . Aussi veut-il « qu'on profite de toutes les ressources, qu'on prenne la sage hardiesse d'inventer des mots nouveaux, en provignant les anciens, c'est-à-dire en en tirant des dérivés, à condition que ceux-ci soient moulez et façonnez sur un patron déjà reçu du peuple ». En outre on ira chercher dans les termes de métier, dans les dialectes « provinciaux, gascons, poitevins, normans, lyonnois et d'autres pays, car toutes provinces, tant soient-elles maigres, servent aux plus fertiles de quelque chose, comme les plus foibles membres et les plus petits de l'homme servent aux plus nobles du corps, et le dialecte courtisan ne peut être parfait sans l'aide des autres, car chacun jardin a sa particulière fleur ».

Ronsard avait pour but de mettre ainsi au service des poètes une langue qui leur fût propre, plus riche, plus expressive, plus élevée que le langage vulgaire. Mais pour que sa tentative réussît, il eût fallu que quelque œuvre durable imposât cette langue littéraire comme Dante avait imposé en Italie le « vulgaire illustre » formé des principaux dialectes italiens. Ronsard, quelles qu'aient été son autorité et sa renommée pendant sa vie, ne suffit pas à la tâche; il resta quelque chose de l'effort considérable qu'il avait tenté, la langue s'en trouva enrichie de tours et de mots restés depuis en usage, mais en somme ce fut un principe absolument opposé au sien qui triompha, on n'admit point la distinction qu'il voulait établir entre la langue des poètes et celle du commun. « L'escolle de eeste doctrine, disait déjà Ramus, n'est point es auditoires des professeurs hébreux, grecs, latins en l'université de Paris; elle est au Louvre, au Palais, aux Halles, en G-rève, à la place Maubert. » L'homme qui reprit cette théorie, et qui, contrairement à

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