‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 253 sur 320 · V. DES MODES · texte numérisé non relu

V. DES MODES

439. Il est peut-être possible en psychologie de classer les idées, il n'est guère facile en grammaire de classer les façons dont on les exprime, ni de montrer comment les modes du verbe dans le langage correspondent aux modes de la pensée dans l'esprit.

Suivant les uns, et c'est là la vieille doctrine de l'Orient, nous concevons tout comme réel ou comme possible. Suivant les autres, nous voyons les choses par intuition, par réflexion, ou comme objets de notre activité. De là, dit-on, trois modes : l'indicatif, le subjonctif, l'impératif.

Ces spéculations pourraient avoir quelque intérêt, si les langues étaient le produit d'une volonté raisonnée et d'une conception logique. Mais en réalité, modifiées profondément par les influences historiques, ayant, au cours de leur vie, perdu des modes anciens, acquis des modes nouveaux, confondu les fonctions de ceux qu'elles conservaient, elles présentent une telle complexité de faits que la théorie s'en trouve démentie à chaque instant, et que les classifications qu'on en veut tirer apparaissent comme trop étroites à chaque application qu'on en fait.

Nous reprendrons donc Ténumération des modes et de leurs emplois dans le vieil ordre traditionnel.

De l'indicatif

438. L'indicatif toutefois ne nous arrêtera point; non pas qu'il n'ait une très grande importance. Tout au contraire il a pris en français une foule d'emplois nouveaux qu'il n'avait pas en latin.

C'est ainsi qu'on le rencontre dans des phrases hypothétiques où le latin mettait le subjonctif, dans des propositions complétives après des verbes qui signifient un sentiment, une pensée et qui en latin entraînaient le subjonctif, etc., etc....

Mais ces observations trouveront leur place dans les chapitres où nous traiterons de l'emploi des autres modes et où nous indiquerons nécessairement les cas dans lesquels l'indicatif remplace ces modes. Il suffira, pour reconstituer la syntaxe de l'indicatif, de rassembler ces renseignements épars et de se rappeler qu'on emploie en général l'indicatif dans tous les cas où nous n'indiquons pas qu'un mode spécial soit nécessaire.

De l'impératif

430. Le mode impératif sert à marquer qu'une action est l'objet de notre volonté. Quand on dit : fermez la porte, on indique non pas que l'action se fait, mais qu'on veut qu'elle se fasse. En réalité, on peut vouloir une chose de plusieurs façons : tantôt on prie, tantôt on ordonne. Mais ni le latin, ni le français ne distinguent ces nuances de la pensée, et tous deux n'ont pour les traduire qu'un seul mode : l'impératif.

Cet impératif est souvent remplacé, comme nous le ver- 1 ons, par le subjonctif. (Voir page 489.) Il l'est aussi par le futur de l'indicatif. Ex. : Vendredi, chair ne mangeras. —

488 FORMES El SYNTAXE.

La troisième brigade fera front sur la place, la cavalerie se rangera en bataille.

On trouve aussi l'infinitif substitué à l'impératif, particulièrement dans l'ancienne langue, lorsque la phrase est négative. Ex. :

Or ne vus esmaier. {Roi., 27.) (Ne vous effrayez pas.) Sire cumpairiz, amis, ne V dire ja. [Ib., 1113.) (Sire compagnon, ami, ne le dites plus.)

Comparez dans la langue moderne les tournures semblables employées dans des ordonnances de médecin, dans des commandements quelconques. Ex. : Prendre une cuillerée à bouche; agiter avant de s'en servir.

Du subjonctif

440. L'emploi du subjonctif, s'il nous fallait l'étudier en détail, fournirait toute une histoire. Dans un grand nombre de cas, le français a abandonné la tradition latine, et en outre, depais les origines de la langue, l'usage a bien souvent changé. Nous allons étudier d'abord les cas où on rencontre le subjonctif dans les propositions principales, ensuite ceux où on le rencontre dans les propositions subordonnées.

A. Subjonctif dans les propositions principales.

441 . Le subjonctif, dit de politesse, qui servait en latin à adoucir une affirmation, a été remplacé par le conditionnel. Le latin disait : Versîis tuos audire velim. (Mot à mot : Z& veuille entendre tes vers.) Le français dans le même sens emploie le conditionnel : Je voudrais. Il est cependant resté une trace de l'ancienne construction dans la locution :

m SUBJONCTIF. 489

Je ne sache. Ex. : Je ne sache rien au monde qui ne soit le monument de quelque sottise des hommes. (Fontenelle, Monde, deuxième soirée, L.)

442. fsabjonctif pour l'impératif. — Le subjonctif remplace en latin Fimpératif à toutes les personnes du pluriel •et du singulier dans les phrases négatives. Il s'emploie aussi fort souvent dans les positives. En ancien français^ on trouve de même les formes absentes de l'impératif remplacées par leurs correspondantes du subjonctif, qui en ce cas ne sont pas précédées de que. Ex. :

Jamais ne soie jou salués de ma chÀère ojmie, se je rentre en chastiel. . . jusques adonc que jou -arai Vun de ces venans versé à terre. (Froiss., II, 152, 26.)

Nous ne parlons que de nous-meismes : il face sa volente. (Id., m, 83, 15.)

Comparez au xvi* siècle d'Aubigné (IV, 394) :

Vivant f je soye aimé y ou en aimant , s'efface Ma vie et mes amours !

Encore au xvii* siècle :

fieviennent tous pareils à ces vaines idoles Ceux qui leur donnent l'être.

(Gom-, IX, 315.)

Non, Monsieur y ou je meure î

(Rac, Plaid., II, 10.)

Nous en avons conservé l'usage de dire ; Fasse le ciel! Plût à Dieu! Vive la France! Advienne que pourra!

Mais, en règle générale et quand le verbe employé n'est pas vivre, périr, venir, faire, être ou pouvoir, le subjonctif est précédé de que. Ex. :

Pour la dernière fois qu'il s'éloigne, qu'il parte 1

Je le veux, je U ordonne, et que la fin du jour Ne le retrouve pas dans Rome ou dans ma cour. (Rac, Britann.j II, 1.)

B. Subjonctif dans les propositions subordonnées,

443. Propositions concessives. — Quand les propositions concessives étaient introduites par un pronom comme quisquis, qualiscumque, le latin mettait en général le verbe à l'indicatif. Ex. : Quidquid id est, timeo Danaos, (Quel quest ceci, je crains les Grecs.) (Virg., jEn., II, 49.)

En ancien français, on trouve aussi l'indicatif dans des phrases analogues. Ex. :

Quelz honis qu'il soit ne a esté, il est chi (ici) venus sus mon sauf conduit. (Froiss., V, 178, 14.)

Quelque chose que sçavent délibérer les hommes en telles matières, Dieu y conclud à son plaisir, (Gomm. ,

ni, 2.)

Mais le subjonctif était plus fréquent que l'indicatif; aujourd'hui il est de rigueur. Ex. :

Oh! qui que vous soyez, jeune ou vieux, riche ou sage, (V. Hugo, Feuilles d'aut ., XXIII ....Quoi qvCil puisse advenir^ Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu,

[l'heure.

S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins»

(Id., Hernani, III, 7.)

Toutefois, en ce qui concerne la locution tout que, l'usage s'est prononcé dans un autre sens. On trouve dans les anciens auteurs des phrases où le verbe qui suit est au subjonctif. Ainsi, dans Voit., Let,, 76. L. : Tout grand jurisconsulte

que je sois, je me trouve bien empêché à y répondre. Mais on a fini par considérer que le verbe dans ces propositions exprimait un fait positif, et qu'il y avait lieu par conséquent de le mettre à l'indicatif, c'est la règle actuelle. Ex.:

Si bien que, tout ours qu'^7 étoit,

Il vint à s'ennuyer de cette triste vie.

(La F., Fa6., VIII, 10.)

Quand la proposition concessive était annoncée par une conjonction, le mode^ en latin, variait suivant la conjonction employée; etsi^ etiamsi, utut^ quanquam, se faisaient suivre de l'indicatif, quamvis du subjonctif. Ex. : Etsi vereor, judices... (Gic. , Pro Milone, I.) Mot à mot : bien que je crains, juges. Au contraire : Quamvis se ipso contentus sit sapiens, amicis illi opus est, (Sénèque.) Le sage, quoiqu'il se contente (subj.) de luimême, a besoin d'amis.

Les conjonctions et locutions conjonctives françaises correspondantes : bien que, combien que, encore que, nonob- 'itant que, pour que, quoique, et autres semblables, hésitèrent assez longtemps entre les deux modes. On les rencontre suivies de l'indicatif. Ex. :

Nonobstant que je scavoye bien le contraire, (Gomm., m, 6.)

Combien que ce propos... ne luy plaisoit gueres. (Id., IV, 10.)

Mais dès le Moyen Age, c'est le subjonctif qu'on trouva le plus fréquemment. Ex. :

Et ainsi le feit, combien que le pape Z'eust trompé. (Gomm., Vil, 15.)

Pour quelque bruict quil y eust en Vost, il ne s' estait voulu bouger. (Gomm.., IV, 10.)

Aujourd'hui ce mode est d'un emploi général avec toutes celles des conjonctions citées plus haut que nous avons conservées.

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