Propositions iijpotbé tiques. — La conjonction si
pouvait, en ancien français, se faire suivre du subjonctif, particulièrement de l'imparfait et du plus-que-parfait de ce mode, et il n'est pas rare de trouver jusqu'au xvii^ siècle des exemples de cette construction.
Ainsi ; Avaient gardes et escautes (des gens aux aguets) en certains lieus par quaiy se cil sentissent ne oïssent riens, il le segnefiassent enVast, (Froiss., I, 69.)
J'ai reçu votre livre.. Quelle vivacité d'esprit., n'y ai-je point reconnue! Je dirais ^ quelle saillie! si en quelque endroit il y eût des reprises d'haleine et des rehaussements pa/r intervalles. (Malh., II, 427.)
Le subjonctif faisait dans ces phrases l'office d'un véritable conditionnel. (Voir page 454.) Mais, comme on sait, il a perdu cette valeur, sauf au plus-que-parfait. D'autre parf, la langue a renoncé à exprimer l'idée conditionnelle dans les verbes précédés de si, sauf au même temps. Il y avait donc là une double raison pour que le subjonctif cédât sur ce point à l'indicatif. Et en effet, dans la syntaxe moderne, la conjonction si est toujours suivie de l'indicatif, sauf les cas où le verbe est au plus-que-parfait et peut se mettre encore au subjonctif. Ex. :
Si l'on n'est plus que mille, eh bien! j'en suis!
(V. Hugo, Chat., VII, 46.:
DU SUBJOÎICTIF. 493
Si Babylone eût pu croire qu'elle eût été périssable. (Bossuet, Hist,, III, 4. L.)
Il faut observer du reste que si la phrase précédée de si contient plusieurs verbes, si exprimé une fois est ensuite suppléé par que^ et alors le premier verbe est seul à l'indicatif, on met les autres au subjonctif, tandis qu'on ne pourrait pas les mettre au conditionnel. Ex. :
Ce serait chose plaisante si les malades gnérissoient et qu'on m' en Yînt remercier. (Mol., Z). Jwan, III, l.L.)
Les locutions conjonctives de même ordre que si : à condition que, mais que, pourvu que, etc., entraînent le subjonctif dans l'ancienne langue. Ex. :
La souveraine chose,., sont les archiers^ mais ({vCilz soient à milliers. (Gomm., I, 3.)
Povoient venir^ moyennant qu'i/z ne feissent point de bruict. {là., Il, 12.)
pourveu que le Roy feist serment. (Id., IV, 6.)
Celles de ces conjonctions qui ont survécu n'ont pas varié dans leur syntaxe. En effet elles n'exprimaient pas par elles-mêmes d'une façon assez nette l'idée hypothétique pour que la langue se dispensât, comme elle le fait avec si, de marquer cette idée dans la forme du verbe.
445. Propositions causales. — Les propositions causales, c'est-à-dire celles qui expriment la cause de l'action signifiée par le verbe principal, sont en général annoncées en français par : puisque, parce que (qui a remplacé pour ce que), vu que, attendu que. Toutes ces conjonctions se construisent avec l'indicatil, et l'usage sur ce point n'a guère changé depuis les origines de la langue. Ex. :
Rut ad le temple, por ço que il cornât, {RoL, 2101.)
(La tempe il a brisée parce qu'il a corné.) Pois que rcumant, aler vous en estoet. (Roi. y 300.) (Puisque je le commande, aller il vous faut.) Puisque on n'aplus de cœur devant les grandes tâches. (V. Hugo, Chat., Il, 7, 8.)
Comme s'est autrefois employé avec le subjonctif. Ex.:
...Gomme il soyt soubmis dès sa nativité, Et donné comme en proye à la calamité,
(D'Aub., III, 351.)
Aujourd'hui on le fait suivre comme les autres conjonctions analogues, de l'indicatif. Ex. :
Gomme vou^ êtes un fort galant homme et que vous savez comme il faut vivre. (Mol., Mar. fore, 4. L.) Gomme elle était bien plus grande que moi, Je lui posais des questions sans cesse. Pour le plaisir de lui dire : Pourquoi?
(V. Hugo, Contempl., I, 11.)
Il en est tout autrement dans les propositions causales négatives annoncées parnon que. Le latin, avec non quod, non quia, usait déjà du subjonctif. Le français a fait de même et dit :
Non que^e veuille à Rome imputer quelque crime, (Gorn., Nicom.y V, 10.)
D'autres propositions analogues et qui commencent par loin que, sans que, avaient hésité entre les deux modes. On trouve en effet dans l'ancienne langue :
L'Espagnol la prenoit presque d'emblée, sans que le connétable ?/ jetta son nepveu. (D'Aub., H., I, 17.)
Mais sans que ne s'emploie plus en ce sens, et loin que
se construit mainteDant avec le subjonctif, sans doute parce qu'on a considéré que la proposition était négative, et d'analogie de non que a alors réglé la syntaxe.
446. Propositions temporelles. — La syntaxe n'esl pas uniforme dans toutes les propositions de ce genre et dépend de la conjonction employée. En latin, avec les conjonctions priusquam, antequam, on mettait généralement le subjonctif. De même les locutions françaises correspondantes : Primes que, ains que, si là que, jusques à tant que, devant que, dans l'ancienne langue, avant que dans la langue moderne, se construisent en général avec le subjonctif. Ex. :
A nçois y sist H rois de France plus de sept sepmainnes devant qu'i/ le peuist avoir. (Froiss.,IV, 193, 9.)
(Auparavant y demeura le roi de France plus de sept semaines avant de pouvoir l'avoir.)
Paravant (\\\!il entrast au pays de Liège, estoient comme en rébellion. (Gomm., Il, 4.)
Avant qu'on eût sur lui fermé le souterrain.
L'œil était dans la tombe et regardait Gain, (V. Hugo, Lég. des siècles, I, 2.)
Aussi longtemps que, tant que, se font suivre de l'indicatif, comme dum, donec en latin, quand ils sont employés dans ce sens. Ex. :
Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'ion persiste,,.* Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
(V. Hugo, Chat., Vn, 16.)
WjL Jusqu'à ce que hésite. On met de préférence l'indicatif, ^Klorsqu'il s'agit d'un fait positif, par exemple d'un fait ^Baccompli, le subjonctif quand l'action est future ou problé-
Le sang enivre le soldat, jnsqu'à ce que le grand Prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis^ calma les courages émus. (Boss., Or. f\m. de Condé.)
Jnsqu*â ce qu'un père^ un frère, ou quelque époux — La chose arrivera — nous ait vengés de vous. (V. Hugo, Le roi s* amuse, I, 5.)
Lorsque y pendant que, quand, veulent Findicatif. Ex. :
Quant le Roy fut venu près de Peronne, je me vins trouver au devant deluy. (Gomm., V, 13.) Lorsqu'avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah.
(V. Hugo, Lég, des siècles, I, 2.)
Comme s'était longtemps construit avec le suhjoactiL Ex. :
Gomme tous eussent souppé et qu'il y avait largement gens. (Gomm., I, 5.)
Gomme ils le priassent de leur vouloir escrire des loix. (Amyot, LuculL, p. 600, éd., cit.) Depuis le xvii® siècle, le subjonctif a disparu. Ex. :
Vers le soir, comme elle étoit seule avec Virginie, il entra chez elle un grand homme vêtu d'une soutane bleue. (Bern. de Saint-Pierre, Paul et Virginie, L.)
Gomme le soir tombait, Compostelle apparut. (V. Hugo, Lég. d. siècles, V, 1, 10.)
44V. Propositions finales e< eonséentl^es. — En latin, les propositions dépendant de usque, ita, sic, tam, adeo, ut prenaient leur verbe au subjonctif.
En français, la règle ne peut pas être donnée d'une
façon absolue. Quand il ne s'agit que d'indiquer une suite de faits positifs, présents ou passés, et même futurs, ou trouve souvent l'indicatif. Ex. :
La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
(La F., Fab.y I, 3.)
Quelque jour ce jeune lion
Choquera la rébellion^
En sorte qu'il en sera maître. (Malh., I, 271, 81.)
Mais, dans les autres cas, le verbe se met au subjonctif après de façon que, de manière que^ de sorte que, pour que, que, si que. Ex. :
Rendez-^ous propre mon expérience, que j'aie vécu pour vous et pour moi. (Maint., Lett. à M. d'Aubigné, 25 juin 1684. L.)
Que ce soient gens mal montez à ce qu'ils n'ayent point de regret à perdre leurs chevaulx, (Gomm., I, 3.)
Les Corinthiens avoyent-ils si mal profité qu'ils esiimaissent incontinence... estre plaisante à Dieu. (Galv., IV, 1, 28.)
Les œuvres de charité sont- elles de telle estime envers Dieu, que ce soyent comme richesses à luy commises? iJ-L, III, 18, 6.)
Quand nous voulons donner quelque chose de cette qualité, voyons de le faire en sorte que l'opportunité la rende agréable. (Malh., II, 19.)
448. Propositions complétives. — Dans ces propositions, le mode dépend principalement du sens du verbe de la proposition principale.
BRUNOT. r.O
1» Le verbe de la proposition principale signifie : seiitii\ penser, savoir, croire.
Le latin, en pareil cas, se servait généralement de la proposition infinitive ; s'il eût employé un mode personnel, l'analogie eût amené le subjonctif.
L'ancienne langue, qui ne connaît pas la proposition infinitive, met toujours le verbe dépendant au subjonctif. Ex. :
Nous créons bien qu'il soit d'autre part et qu'il se
combate. (Froiss., III, 178, 11.) On pense qu'ils ayent la vérité. (Galv., IV, 1, 16.) Quelques uns estiment que ce soit les mesmes qui...
(D'Aub., I, 452.) Au xvii^ siècle : Je crois que ce soit une demeure
bonne pour toutes les saisons. (Malh., II, 464.) Vous qui croyez qu'un trône ait de la fermeté. (Rotr., Cris., I, 3, 198.)
Mais, dans la langue moderne, on trouve l'indicaHif, même si le fait énoncé dans la proposition dépendante n'est pas certain. Ex. : Je pense qu'il est tranquille, mais je ne m'en suis pas assuré.
Il n'y a d'exceptions qu'au cas où la proposition principale est négative, interrogative ou nettement dubitative par son sens ou sa forme. Ex. :
Il semble que l'esclavage soit d'autantplus dur chez les nations libres qu'il y est plus injuste et plus étrange. (Raynal, Hist. phiL L.)
Je doute que le ris excessif convienne aux hommes qui sont mortels. (La Bruy., XL)
A voir le climat affreux de la Moscovie, on ne croirait jamais que ce fût une peine d'en être exilé. (Montesq., Lett. pers., 50. L.)
Mais la règle, discutée au xvii« siècle, n'est pas générale.
U suffit qu'on fasse prédominer l'idée affirmative pour que l'indicatif reparaisse. Ex. :
Il semble qu'une passion vive et tendre est morne et silencieuse. (La Bruy., Théoph., IV. L.)
En somme c'est à l'écrivain à apprécier s'il doit mettre le subjonctif, ce mode n'étant guère obligatoire en pareil cas que si la proposition principale est négative; encore y a-t-il des exceptions.
2<> Le verbe de la proposition principale marque une tendance, une volonté, au sens le plus étendu de ces mots. L'usage, en latin déjà, était de mettre le subjonctif à la proposition complétive. Ex. : Jubebat ut facerem quid, (Il ordonnait que je fisse quelque cbose.) De même en frai*^ çais, dans l'ancienne comme dans la nouvelle langue, après les verbes : admettre, aimer, approuver, commander^ consentir, exiger, obtenir, ordonner, permettre, préférer, prétendre, prier, souhaiter^ vouloir, ou au contraire : abhorrer, défendre, désapprouver, empêcher, éviter, garder que, et d'autres verbes de signification voisine, on emploie le subjonctif. Ex. :
Si preiet Deu que pareis H dunget. {Roi., 2016.) (Il prie Dieu que paradis lui donne.) Jo vus cumant qu'en Sarraguce algiez (alliez), Marsiliun de meie part nunciez... {Ib», 2674.) Je veux que vous me promettiez, pour ma consolation, de daigner prendre ma place à V Académie des paroles, quoique vous soyez le soutien de V Académie des choses, (Voltaire à Gondorcet, 9 avril 1776. L.)
Il y aurait cependant bien des particularités à signaler, car un certain nombre de ces verbes : ordonner, permettre, attendre, se sont construits ou se construisent encore avec les
deux modes indicatif et subjonctif. On dit : Permets que je me facse obéir; mais La Fontaine a pu écrire {Fab.^ I, 19) :
Le ciel permit qu'un saule se trouva Dont le branchage, après Dieu, le sauva,
11 est même toute une classe de verbes qui n'ont que cette deiJiière construction, ce sont ceux qui ont le sens de statuer^ résoudre; mais ils se font rarement suivre de la conjonction que.
3° Le verbe principal renferme une idée d'étonnémcnty de joie, de tristesse, d'embarras, de honte, de crainte.
Le latin mettait le subjonctif après un certain nombre de verbes de cette catégorie : Isetor, doleo, queror, angor, il ignor, mais il employait aussi l'indicatif. Ex. :
Quod spiratis, quod vocem mittitis, quod formas hominum habétis, indignantur. (Tite-Live, IV, 3).
(Ils s'indignent de ce que vous respirez, de ce que vous pa lez, de ce que vous avez forme d'hommes.)
De même, en moyen français, quelques verbes de ce genre pouvaient se construire avec l'indicatif. Ex. :
Je crains que c'est un traistre. (Amyot, Lucullus,
J'ai grand peur que toute ceste entrepmnse sera semblable à la farce du pot au laict, (Rabelais, I, 33.)
Cette construction s'est conservée plus tard encore avec quelques expressions qui ont le sens de se plaindre^ être fâché^ affligé. Ex. :
Je suis très-marri qu'en m,'écrivant que vous me désiriez employer vous ne m'avez pas écrit en quoi* (Malh.,IV, 144.)
Vambassadeur d'Espagne... regrettoit que tout cela ne se faisoit en la présence du prince d'Es pagne. (Malh., III, 489.)
Nous pouvons même encore dire très correctement avec J-J. Rousseau : Les maîtres se plaignent que le feu da rage rend la jeunesse indisciplinable.
Mais en règle générale, c'est le subjonctif que Ton emploie, comme dans la boutade de Th. Gautier :
J'ai toujours beaucoup regretté pour ma part^ que les Maures ne soient pas restés maîtres de l'Espagne.
Comparez : J'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait étudier dans toutes les sciences. (Molière, Bourg, gent., Il, 6.)
449. Propositions relatives. — Déjà en latin on trouvait souvent le subjonctif à la proposition relative. En fran çais aussi, le verbe se met au subjonctif chaque fois que l'action est représentée comme incertaine ou simplement possible.
P Quand la proposition principale est négative par la forme ou par le sens, interrogative, hypothétique. Ex. :
Avec cette fragilité des fermneSj laquelle est-ce de toutes celles qui s'attachent à leurs maris morts et qui se veuillent jeter dans la fosse], de qui les larmes aient continué jusqu'au bout du premier mois ? (Malh., Il, 497.)
2'^ Quand la proposition relative marque un but, une conséquence. Ex. :
Je n'ai trouvé que vous qui fût digne de moi.
(Corn., Psychéy IV, 3.J
Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes,
(Gorn., Sertor,y II, 2.)
3« Quand la proposition relative suit un superlatif. Ex.:
Ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que i'aye faits, (Gorn., Examen de Pompée.)
Ces règles sont à peu près observées dès le moyen français. Toutefois, on trouve bien souvent l'indicatif substitué au subjonctif. Ex. :
J'aime la plus farouche et la plus inhumaine
Que je pouvois choisir pour Vohjet de ma peine.
(Rotr., Ménechmes^ III, 5, 549.) La mort est le seul mal qui n'a point de remèdes. (Id., r Innocente infidélité, I, 4, 143.)
Dans bien des cas nous pouvons encore nous servir de l'indicatif. Seulement le sens de la phrase n'est plus tout à fait le même. On peut dire, par exemple : Les philosophes sont les premiers qui sans contredit aient ou ont établi ces idées. Mais Voltaire, en écrivant : Les philosophes sont les premiers gui sans contredit ont établi ces idées., a eu une intention, il a voulu marquer l'exactitude absolue du fait rapporté dans la phrase relative, indépendamment même de la valeur chronologique qu'il attribue à ce fait dans le reste de la phrase. L'indicatif convenait donc mieux.
450. Résumé. — Gomme on voit, il est assez difficile de résumer l'histoire du mode subjonctif. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il a été chassé d'un certain nombre de ses emplois, mais qu'en revanche il en a gagné quelques autres qu'il n'avait pas.
En somme, dans l'état actuel delà syntaxe, il semble qu'il est particulièrement le mode du doute, qu'il se rapproche ainsi du rôle que Malherbe voulait lui faire jouer, quand