‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 255 sur 320 · DU CONDITIONNEL · texte numérisé non relu

DU CONDITIONNEL

il prétendait que l'indicatif fût le mode du réel, le subjonctif, celui du contingent et du possible. Mais il s'en faut bien que la démarcation soit nette entre eux, ces deux modes empiètent perpétuellement l'un sur l'autre. L'usage syntaxique, on l'a pu remarquer, exige souvent le premier, là où la logique demanderait le second. Si bien que quand on considère la question dans son ensemble, on n'aperçoit pas, dans tout ce développement, une de ces tendances instinctives et nettes qui amènent les langues et qui en particulier ont amené la langue française à assigner un rôle exactement déterminé à cbacune de ses formes, une fonction à chacun de ses organes. Les grammairiens, est-il besoin de le dire, ne faisant qu'enregistrer l'usage avec ses contradictions, ont été impuissants à introduire l'ordre dans ce chaos que l'instinct populaire n'avait pas su démêler.

Du condUionuel

451. Temps et mode. — C'était le subjonctif qui en latin remplissait les fonctions que remplit en français le conditionnel.. Mais nous avons déjà vu, en parlant des formes du verbe, que la langue avait composé un nouveau temps pour marquer le futur dans le passé, et nous avons indiqué aussi en parlant de l'emploi de ce temps, qu'il avait surtout une valeur modale, souvent conditionnelle; de à son nom.

Il peut sembler étrange, au premier abord, qu'un temps prenne ainsi la fonction de mode; le fait n'est'pas rare pourtant, et on peut citer d'autres exemples de formes temporelles qui ont pris une valeur modale. Tel est le cas du futur antérieur. Il sert, comme on sait, à adoucir une affirmation que le présent ou le passé de l'indicatif indiquerait comme certaine. On dit ainsi : vous aurez msil pris vos

mesures, au lieu de : vous avez mal pris vos mesures, pour présenter l'idée avec certaines réserves, comme une sorte d'hypothèse.

Il est à remarquer aussi que malgré cet emploi particulier le futur antérieur garde sa valeur propre de temps dans d'autres phrases, par exemple dans celle-ci : Vous aurez fini demain.

C'est donc à la fois un temps et un mode, tout comme le conditionnel qui sert simultanément à rendre le futur dans le passé, et en même temps à exprimer une idée modale que nous aurons à déterminer, et que le latin, faute d'un mode spécial, indiquait au moyen du subjonctif.

45*. L'étude du développement du conditionnel comporterait ensuite deux grosses questions que nous ne pouvons qu'indiquer ici.

Il s'agirait premièrement d'expliquer comment un temps de l'indicatif a pu usurper la fonction qui appartenait à un temps du subjonctif. Une pareille transformation paraît d'autant plus extraordinaire que le subjonctif garde pendant longtemps, et qu'aujourd'hui encore il conserve dans quelques cas que nous verrons, en concurrence avec le mode nouveau, sa valeur latine de conditionnel.

Disons sommairement que le sens même du verbe habeham (avais) employé dans la composition du conditionnel n'a pas été sans influence sur le choix du mode.

En effet, ce verbe habere n'est pas originairement réduit à l'état de simple flexion comme aujourd'hui, il garde même comme élément d'un temps composé quelque chose de sa valeur propre. Or les exemples montrent que la langue populaire employait souvent habebam comme un synonyme aff"aibli de debebam.

Ainsi dans saint Lue, XIX, 4 : transire habebat, il avait à passer, peut se traduire par : il devait passer. Certains

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