‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 256 sur 320 · DU CONDITIONNEL · texte numérisé non relu

DU CONDITIONNEL

dialectes ont du reste pris debebam au lieu de habebam pour auxiliaire. Les deux verbes avaient donc un sens à peu près semblable. Ils impliquaient une idée d'obligation, affaiblie, sans doute, mais encore sensible.

Or, on sait que tous les verbes qui marquaient une idée analogue pouvaient s'employer à l'indicatif là où les autres se mettaient au subjonctif dans le cas qui nous occupe. Ainsi, on trouvera : Si quid in Cresum crudelius consuluisset, passurus Cyrus grave bellum fuit (et non fuerit), S'il eût pris à l'égard de Grésus quelque résolution cruelle, Gyrus eût eu à supporter (aurait dû supporter) une lourde guerre. De même avec debere ou habere^ la langue populaire eût tourné : Cyrus grave bellum sufferre habebat (avait à souffrir, souffrirait) avec le verbe habere à l'indicatif. De là l'emploi de ce mode.

En second lieu, l'auxiliaire contenu dans le conditionnel français est à un temps du passé : l'imparfait. Gomment le conditionnel présent qui renferme un semblable élément peut-il donc être un temps présent ou futur?

Nous avons vu en parlant de l'emploi des temps quel désordre a longtemps régné dans la langue sur ce point. Les temps qui ne sont que des temps ont très souvent perdu leur valeur propre, soit en passant du latin au français, soit dans le cours même de l'histoire de la langue. G'est ainsi que le plus-que-parfait du subjonctif est devenu l'imparfait. Il est tout naturel que dans les temps qui ont une fonction modale la valeur temporelle se modifie plus vite encore. G'est ainsi que le futur antérieur dont nous avons déjà parlé, perd en tant que mode sa valeur de futur, et qu'il se rapporte à des actions présentes ou passées. Se rappeler l'exemple cité : Vous aurez mal pris vos mesures. Il s'agit d'une chose faite. De même en sens inverse le conditionnel présent, qui est proprement un temps du passé, perd si bien sa valeur temporelle qu'on lui donne bientôt

un passé composé. L'imparfait latin dont il dérive se rencontrait déjà souvent avec la valeur temporelle d'un présent dans les verbes qui marquaient l'idée d'obligation et de devoir Ex. :

Itaque eos ne ad rempuhlicam quidem accessurros putat nisi coactos. Mquius aut^m erat id voluntate fieri. (Gic, De offîciis, I, 9, 28.) (C'est pourquoi il pense qu'ils ne prendront les affaires que contraints ; il vaudrait mieux cependant que cela se fît de leur gré.)

Le changement ultérieur était là en germe.

Page 1