MALHERBE
pnint, qu'il soit fait aux langues anciennes, aux langues modernes, aux dialectes provinciaux ou même au vocabulaire technique des arts et des métiers * ; il veut qu'on use modérément des dérivés et des composés^, en résumé, comme le disait Régnier, qu'on parle « comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs ».
Ge ne serait rien encore si Malherbe acceptait au moins leur langue telle qu'elle est, mais il va plus loin et prétend en retrancher un certain nombre d'archaïsmes et surtout des mots qui lui paraissent vulgaires, établissant ainsi par une contradiction singulière avec son système cette ligne de démarcation entre les mots nobles et les mots roturiers qui a subsisté presque jusqu'à nos jours ^.
On voit qu'il traitait un peu la langue comme les médecins de son temps traitaient leurs malades, prescrivant la diète et la purge, régime sage, mais débilitant.
L'autre partie du travail auquel Malherbe soumit le lexique fut plus utile. Il comprit qu'il ne s'agissait pas seulement de déterminer le nombre des mots, mais leur sens, et protesta contre des abus dans l'expression qui amenaient les poètes du temps à de véritables confusions. C'est ainsi que Desportes prenait déteindre pour éteindre, consumer pour consommer, Malherbe veut rendre impossibles de pareilles inadvertances, et se livre à des analyses souvent très fines, au moins très exactes, pour préciser le sens des mots ; cela fait, il ne veut à aucun prix qu'on force ce sens, mieux vaut s'exprimer autrement *.
1. Idéal, adjugéy avéré, notoire, etc., d'après lui, sentent la chicane ou la scolastique.
2. Il trouve que les diminutifs ne font pas bonne figure ; refuse d'accepter des dérivés comme fallacieux, printanier, soucieux, etc.
3. Ulcère, tresse (de cheveux), oindre, poitrine, rhume, saignée^ cadavre, serf, tintamarre, etc., sont ainsi proscrits par lui.
4. Il remarquera par exemple que adouci n'a pas le sens de doux, qu'asservir veut dire : réduire en servitude, et non : tenir en servitude :
En somme, comme on peut en juger par ce résumé très général, on ne peut guère dire que Malherbe ait rien créé, ni mots, ni tours. Il a mis de l'ordre dans toutes les parties de Ja langue. Encore n'est-elle pas sortie réglée de ses mains. Les successeurs du maître ont fait autant et plus que lui. Il eut le mérite de leur montrer la voie et de leur enseigner la méthode. Peut-être se trompa-t-il en prêchant trop pour le français le mépris de la richesse à laquelle il préférait la clarté ; plus tard on fit abus de ses théories. En tous cas, il fut un de ceux qui contribuèrent à donner à la langue l'exactitude et la limpidité qui depuis ont été ses qualités principales et l'ont rendue célèbre par le monde.
21. I<'inflaence espagnole. — Mais il s'en faut bien qu'à sa mort l'œuvre fût terminée et que le « tyran des mots et des syllabes » eût entièrement « dégasconné » la cour ^
On continuait à imiter à outrance les Italiens, et en outre depuis quelque temps, depuis que l'ingérence de Philippe II dans nos affaires avait créé entre l'Espagne et la France des relations fâcheuses mais intimes, on s'était mis à « espagnoliser », suivant le mot de la Satyre Ménippée. Sous Louis XIII, Cervantes, Antonio Perez, etc., furent étudiés et traduits. La littérature espagnole commença à passer les monts. De là le goût des conceptos, une certaine recherche de la noblesse, voire de l'emphase dans l'expression. Mais
que gravité n'est pas synonyme de pesanteur y cité de viUe^ portail de porte, voir de regarder, etc.
1. Lui-même emplit ses lettres familières de solécismes et de lo tutions vicieuses, o Toutes les provinces du royaume, dit M. Livet, avaient alors leurs représentants ; tous les patois s'y parlaient (à la cour); des prononciations diverses défiguraient diversement les mots, et ce serait une grave erreur de penser qu'il y eût alors à la cour un langag choisi, homogène, qui pût agir avec succès sur la littérature. La langue écrite ne ressemblait en rien à la langue parlée ] telle qu'elle était, c'était en quelque sorte un idiome savant que tous entendaient, mais qui n'avait pas cours dans les relations. » (Introd., Préc, VIII.)