LA RÉFORME DU XVIP SIÈCLE
le mal n'avait point encore les proportions que l'esprit d'opposition lui donna sous Richelieu, et jamais il n'eut l'importance que Balzac lui attribue quand il dit : « Les courtisans, s'ils eussent été nés à Madrid ou à Tolède, no pouvaient être meilleurs Espagnols : tout le monde couroit en foule et les yeux fermés à la servitude ». On sait comment nos plus grands auteurs s'inspirèrent des modèles venus d'Esp?gnc, et l'exemple d'un Corneille montre combien le mot de Balzac est exagéré. La France, à l'époque où nous sommes arrivés, est trop en possession d'elle-même pour se vouer à l'imitation servile : on emprunte, on ne copie pas. La langue surtout reste fidèle à son génie ; elle fait son profit d'un certain nombre de mots qu'on lui apporte, mais sans être affectée autrement par la mode nouvelle.
«». Tendances de réforme. — Le mouvement de la langue suit toujours le mouvement politique. Or, à partir de Henri IV, la France ne cesse de marcher vers l'indépendance et l'unité : le français commence du même coup à se débarrasser des influences étrangères et s'impose comme unique langue nationale aux habitants de toutes les provinces; et si l'on va au fond des choses, on découvre que ces deux évolutions parallèles ont une cause commune, le développement de l'esprit d'ordre qui triomphe alors partout, dans la langue comme en littérature, en littérature comme en politique. Nous retrouverons ce besoin général d'unité et de régularité chez tous ceux qui ont fait alors la langue, précieuses, académiciens, philologues, littérateurs.
Un premier fait à constater, c'est l'universalité de l'effort. Notre « vulgaire », si méprisé un siècle avant, est devenu dans les commencements du xvii« siècle un sujet inépuisable de conversations et d'études. C'est une véritable fièvre philologique, et les témoignages des contemporains Balzac cl Voiture nous apprennent avec quelle curiosité passionnée
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on suivait les discussions sur ces sujets qui semblent aujourd'hui si arides. L'adoption ou le rejet d'un mot donnaient lieu à des intrigues, et de grands personnages comme Richelieu ou Louis XIV ne dédaignaient pas d'intervenir pour appuyer ou combattre une locution. La grammaire est alors une science familière aux courtisans, aux mondains et aux femmes.
«3. La cour, les salons. — Une des principales occupations de la société brillante réunie, tantôt à la cour, tantôt chez Mlle de Scudéry, ou chez Ménage, tantôt dans le célèbre hôtel de Rambouillet, consiste à discuter un point de grammaire ^ Vraies et fausses précieuses, toutes se plaisent, comme nous dit l'abbé de Pure, « à la recherche des bons mots et des expressions extraordinaires, et à juger des beaux discours et des beaux ouvrages ». La seule différence est que les unes, modestes dans leurs prétentions, s'efforcent seulement d'extirper de la langue quelques expressions malsonnantes, que les autres, exagérant la délicatesse et voulant tarir
Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes
Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes,
risquaient d'enlever au français toute vigueur et toute propriété. Molière avait raison de rire, et Boileau de blâmer, mais il n'en est pas moins vrai qu'il se fit alors dans les salons un travail d'épuration fort utile. On comprit bientôt combien il était ridicule d'appeler une montre la mesure du temps, Thistoire le témoin des âges, un pauvre Venfant de la nécessité, etc., et le bon sens reprit ses droits. Mais
1. Ainsi devait-on dire serge ou sarge Y Madame de Rambouillet disait sarge, mais elle changea d'avis au dire de Patru, et adopta serge. Fallail-il prononcer Iwumc, Roumc, ou homme, Rome ? L'hôtel, consulLc, décida pour cette dernière forme, etc.
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la langue était à toujours châtiée, elle avait le goût de la décence qu'elle ne perdit plus, et d'autre part elle se trouvait enrichie d'un certain nombre d'images et d'expressions ingénieuses, car parmi ces courtisans qui faisaient de l'esprit, il s'en trouvait un grand nombre qui n'en manquaient point.
»4. li'Académie. — Originairement l'Académie n'est qu'un salon comme ceux dont nous venons de parler*, officiellement constitué et doté de privilèges; le Parlement, en enregistrant l'acte de fondation, a soin en effet de remarquer « que ceux de ladite Académie ne connaîtront que de l'ornement, embellissement et augmentation de la langue française ». Les premiers membres comprenaient si bien que là était leur mission, qu'ils s'intitulaient eux-mêmes « des ouvriers en paroles ».
Leurs adversaires ont souvent reproché à ces ouvriers do n'avoir pas travaillé activement et de composer « l'Académie des fainéants » ^. De lait, le dictionnaire ne parut
1. C'est une question fort peu controveicée mais fort discutable que celle de Torigme de l'Académie. Les uns voient son berceau à l'hôtel de Rambouillet. P. Gadot croit et soutient qu'elle prit naissance chez Colletet son ami. Papillon la fait naître des réunions qui se tenaient chez Chauveau le graveur. Pellisson, ami de Conrart, le flatte en le donnant pour le véritable fondateur et le père de l'Académie française. A nos yeux chacune de ces assertions est fausse en particulier, mais toutes ensemble peuvent servir à formuler cette opinion, c'est que l'Académie n'est sortie ni des réunions de Chauveau, de Colletet ou de Conrart, ni de l'hôtel de Rambouillet, ni du bureau d'adresses de Renaudot; elle doit son existence à toutes ces causes réunies, et il est certain que l'Académie, comme toute grande institution, était en germe dans l'air, et avait en quelque sorte pris place dans les mœurs plusieurs années avant que Richelieu songeât à la constituer eu corps. (Livet, Précieux et Précieuses, xxxi.)
2. On connaît les vers satiriques de Boisrobert; d'après lui, l'aprèsdînée du 18 septembre 1684 fut employée à examiner ce que c'était qu'avoir la puce à Voreille. Après avoir pendant trois vacations donné la définition du mot oreille on en employa deux autres à la corriger, et
guère qu'au bout de cinquante ans ; encore n'eut-il pas dès sa première édition l'importance et l'autorité qu'il a prises depuis ; quant à la grammaire, elle ne parut jamais; il n'en est pas moins vrai que l'Académie eut dès le xvii« siècle un rôle considérable dans l'élaboration définitive de la langue. Sa création seule avait sa signification, elle marquait qu'on entrait dans une période nouvelle de centralisation, que l'ère des bouleversements était fermée par l'établissement d'un conseil souverain et perpétuel « dont le crédit établi sur l'approbation publique était destiné, suivant l'expression de Bossuet, à réprimer les bizarreries de l'usage et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire ». En outre, quand le temps eut fait naître au sein de l'Académie, comme au sein de toutes les grandes compagnies, une tradition, l'esprit de conservation s'y entretint tout naturellement, et elle se trouva, par la suite, investie d'un rôle nouveau, celui de conserver ce qu'elle avait établi, et de fixer autant que possible la langue qu'elle avait réglée.
25. Les philologues. Yaagelas. — Le travail philologique qui s'accomplit dans ces réunions est naturellement un travail collectif, issu de discussions et de conférences qui commencent dans les salons et les ruelles pour finir à l'Académie, et auquel la plupart des gens cultivés prennent part.
Néanmoins, il n'est pas difficile de distinguer au milieu de la foule des lettrés ou des mondains quelques hommes qui, par des qualités diverses, se font une place à part et ne tardent pas à prendre la direction du mouvement général. C'est l'avocat Patru qui entreprend de réformer le style ju-
Icn trouva à la fin que l'oreille était l'organe de l'ouïe. Cette définition coula 200 francs an roy.