‹ Précis de grammaire historique de la langue française; avec une introduction sur les origines et le développement de cette langueChapitre 262 sur 320 · Inflnitif dans les propositions indépendantes · texte numérisé non relu

Inflnitif dans les propositions indépendantes

On sait que l'infinitif se rencontre dans un certain nombre de propositions indépendantes, exclamatives, optatives, délibératives. Ex. :

Mourir sans tirer ma raison^

Rechercher un trépas si mortel à ma gloire.

(Corn., Cid, I, 6.) Le moment est funèbre; Eviradnus sent bien Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive, Il aura dans les reins la pointe qui se lève. Que faire?

(V. Hugo, Lég. des siècles, V, 2, 17.)

Nous ne nous arrêterons pas à ces tournures bien coû Dues, que nous avons déjà indiquées ailleurs.

459. Interrogations indirectes. — L'infinitif remplace un subjonctif latin dans les interrogations indirectes qui contiennent l'idée de pouvoir. Au lieu de dire comme au temps de Cicéron : quid scriberem non habebam {Fam.,lXy 3, 1), on disait en bas latin : quid scribere non habebam.

Ex. : non hahent quid respondere. (St. Aug., Adv. Donat.)

Le français a repris et singulièrement développé celte construction. De là les tournures : je ne sais que dire;^*6 n'en ai que faire ; etc.

460. Infinitif sujet et attribut. — L'infinitif se construit comme un véritable nom en qualité de sujet, d'attribut, ou en apposition avec un autre nom. Ex. :

Le n'avoir point de mal^ c'est le plus heureux bien estre que l'homme puisse espérer, (Mont., II, 12.)

Le meilleur qui luy povoit venir, c'estoit fuyr hors du royaulme. (Gomm., I, 8.)

Ce sont,., ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et m^iséricorde, que Dieu récompensera au dernier jour, (Boss., Or. fun. de Coudé.)

Être inepte me plaît, me charme et me sourit. Puisque je vois comment sont faits les gens d'esprit.

(V. Hugo, les Quatre vents de l'esprit^ 74.) Tuer n'est pas créer, et l'on se tromperait, Si l'on croyait que tout finit au couperet.

(Id., ib., 150.)

461. InGnitif complément indirect. — L'infinitif se construit en qualité de complément indirect après un certain nombre de prépositions. Le latin employait en pareil cas le supin ou le gérondif, mais dès la décadence on trouve ces modes remplacés par l'infinitif. En français l'infinitif se rencontre après : à, après, de, par, pour, sans, etc., et aussi à la suite d'un très grand nombre de locutions prépositives comme faute, loin de, à moins, au lieu, à force de. Ex. ;

Tu finiras par tomber.

Pour dormir dans la rue on n'offense personne.

(Rac, Plaid., I, 1.) Mais puisque, sans vouloir que je le justifie. Vous me rendez garant du reste de sa vie,

(Id., Bn7.,I, 2.)

462. Inflnitif complément direct marquant l'objet de l'action. Origine de la proposition inflniti^e.

A. En latin on pouvait construire comme complément direct marquant l'objet de l'action un infinitif sans sujet, après UE certain nombre de verbes exprimant l'idée de volonté, ào. pouvoir, d'intention, àe joie, de honte. Ainsi : ire volo, je veux aller.

Gomme le montre la traduction, cette tournure a passé en français : avec beaucoup de verbes tels que sentir, montrer, voir, entendre, aimer, on construit l'infinitif sans préposition ni sujet :

Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires,

(V. Hugo, Hernani, III, 2.) Aimant mieux leur malheur que votre joie à touSy Et périr avec eux que régner avec vous.

(Id., Les Quatre vents de Vesprit, 150.)

Toutefois, comme nous le verrons au chapitre des prépositions, l'infinitif, dans une foule de cas, se fait précéder des prépositions de et à, tandis qu'en ancien français on le construisait encore directement avec un très grand nombre de verbes tels que : conseiller, consentir^ deslibérer, feindre, promettre, craindre, quérir, souloir. Ex. :

Monseigneur Charles craignoit ô.es'pisiire audict duc.

(Gomm., n, 15.) Priez pour moi Voyseau cyllenien

Guider mes pas jusqu'à tant que f arrive.

(Du Bellay, Œuv. ch., 195.)

B. En second lieu, on pouvait faire suivre en latin un verbe transitif d'un infinitif, et d'un nom à l'aceusâtif, sujet de l'infinitif. La proposition ainsi formée, dite proposition infinitive, servait de complément au verbe; elle était très fréquente, comme on sait. Dans l'origine, la proposition infinitive fut complètement étrangère au français qui la remplaçait par des propositions précédées d'une con* jonction. Ainsi, au lieu de : audio te dicere {je t'entends dire), l'ancien français disa-it: j'entends que tu dis, correspondant au bas latin : audio quod tu dieis.

C'est dans les traducteurs qui imitent les tournures latines qu'on trouve les premières traces de propositions infinitives. De leurs ouvrages elles passent dans les textes vulgaires ou littéraires, où elles commencent à se répandre au quatorzième siècle. Gommynes en fait un fréquent usage, et l'avènement de cette tournure nouvel .j est une caractéristique du moyen français. Au seizième siècle elle est commune, et c'est le dix-septième seulement qui en restreint l'emploi. Toutefois, même à ce moment la proposition infinitive reste en usage après une grande quantité de verbes comme écouter, entendre, laisser, regarder, sentir, voir, quel que soit le sujet de l'infinitif, substantif ou pronom. Ex. :

Je Vobservois hier, et je voyois ses yeux Lancer sur le lieu saint des regards furieux.

(Rac, ^^/i., I, 1.) Quoi qu'il en soit, Néron, d'aussi loin qu'il me vit. Laissa sur son visage éclater son dépit.

(Rac, BriL, I, 1.) Mais je tiens le fer rouge et vois ta chair fumer. (V. Hugo, Chat., III, 2.)

La principale différence entre l'usage moderne et Tusage du moyen français c'est qu'après des verbes qui signifient penser j dire^ vouloir , comme affirmer, avouer^ croire, dire, nier, prétendre, savoir, on pouvait construire autrefois la proposition infinitive. Ex. :

Nous avons à nous conforter d'une mesme pensée ; puisque sainct Paul tesmoigne ceci estre perpt ^uel à V Évangile. (Galv., Préf.)

Nous craignons et honnorons Dieu purement,.,, nous desirons son Nom estre sanctifié. (Id., ih.)

L'usage était très libre, car on trouve encore dans Malherbe des phrases comme celle-ci :

Il se trouve assez de vaillants hommes être prêts à

toutes occasions d'épandre leur sang. (II, 472.)

J'espère que vous ne me trouverez pas mentir en ce que je vous ai témoigné de lui. (Id., IV, 149.)

De semblables phrases ne seraient plus possibles aujourd'hui. Cependant, quand le sujet de l'infinitif doit être le relatif que, nous employons encore souvent la proposition infinitive, qui ne serait pas correcte si le sujet était un nom ou un pronom quelconque.

Remarque L — Outre cette première forme de la proposition infinitive, il s'en est développé en français une seconde, caractérisée par ce fait que le sujet y est non plus au régime direct, mais au régime indirect. Ex. : Laissons faire aux Dieux.

Cette construction, absolument étrangère au latin et bizarre en apparence, s'explique néanmoins facilement. Un verbe peut avoir deux compléments, un au régime direct (celui de la chose), l'autre au régime indirect (celui de la personne). Ex. ; laisser leur râle aux dieux. Qu'au ré-

gime direct substantif on substitue un infinitif qui peut être complément direct : faire par exemple, on a la phrase citée plus haut : laissez faire aux dieux, où dieux est sujet logique du verbe faire.

La proposition ainsi construite se rencontre déjà dans le latin des formules où l'on a relevé des phrases comme celle-ci : hoc comitibus sdre faciant, qu'ils fassent savoir aux comtes.

En français il n'y a guère que quelques verbes ; écouter, entendre, faire, laisser, regarder^ sentir, voir, qui se font suivre ainsi d'un infinitif et d'un nom précédé de à. Encore ne peut-on pas user de ce tour avec un infinitif quelconque. Ainsi on dira : J'ai entendu chanter cet air à la Patti; mais non : J'ai entendu protester à tout le monde; de même on dira : Je lui ai vu faire ses préparatifs, mais non : Je lui ai vu venir à moi. L'emploi du tour dont nous parlons est assez limité.

Remarque II. — Quand la proposition infinilive n'a pas de sujet apparent, elle se rapporte pourtant toujours logiquement à un sujet, déterminé ou non.

Ce sujet est souvent déterminé par la proposition générale ou par le contexte. Ex. :

Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie.

(Rac, Iph., IV, 4.)

Le sujet sous-entendu de souhaiter est évidemment le pronom de la première personne, implicitement contenu dans le possessif ona.

Ou bien le sujet peut être indéterminé, il est alors l'équivalent de on. Ex. :

... Je dis qu'il faut, pour que l'État prospère, Civiliser le riche autant que l'indigent.

Quil faut panser Vulcère^ et qu'il est moins urgent De punir les effets que de guérir les causes.

(V. Hugo, Les Quatre vents de V esprit, 152.)

463. Infinitif constmit pour marquer le but de l'action. — Le latin se servait, en pareil cas, d'une forme spéciale appelée supin, qui a disparu. Le supin était remplacé quelquefois, mais exceptionnellement par l'infinitif. Ex. : Pecas egit altos visere montes (il mena son troupeau visiter les grandes montagnes) ; en bas latin l'infinitif devient régulier, et la construction s'est conservée en français ; après un très grand nombre de verbes : aller., descendre, envoyer, mener, venir, l'infinitif marquant le but de l'action, se construit sans préposition. Ex. :

Ow^, je viens dans son temple adorer VÈtemel.,.

Célébrer avec voies la fameuse journée,

Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.

(Rac, Atn.,l, 1.) Je vais le secourir, si je puis, ou le suivre.

(ld.,Brit.,Y,k.)

Dn participe.

464. Oénnition. — Le participe a été ainsi appelé par les anciens, parce qu'il leur semblait participer à la fois du nom et du verbe. Et en effet c'est une forme non personnelle du verbe employé adjectivement.

Il a en français, comme nous l'avons vu, la forme de l'ajectif, le genre et le nombre ; il en a les emplois, comme nous le verrons. Mais, néanmoins, il remplit encore la fonction du verbe qui est d'exprimer l'attribut avec le rapport qui l'unit au sujet.

Ainsi on dira : ceci établi Avec un simple adjectif, une semblable construction serait impossible: on ne pourrait

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