ACCORD DU PARTICIPE
Perdut avum noz seignurs e noz pers.
(Perdu nous avons nos seigneurs et nos pairs.)
Perdut est traité comme s'il correspondait kperdutum, €e qui facilite cette infidélité à la syntaxe latine, c'est la position du participe dans la phrase, où il est rapproché de l'auxiliaire avons et séparé du complément : seigneurs. On voit très nettement cette influence de l'ordre des mots dans un autre exemple, également tiré de Ro^ land (2756) :
Mort m' ad mes humes, ma tere deguastée. (Tué il m'a mes hommes, ma terre dévastée.)
Mort reste invariable, dévastée prend l'accord.
Le xii° siècle marque un nouveau pas en avant dans le même sens. Si l'on excepte des poètes comme Grestien de Troyes, qui sont revenus à la règle tout à fait primitive et étymologique, la plupart des auteurs, suivant en cela l'usage commun, ont souvent complètement négligé l'accord dans la plupart des différentes constructions. Il est évident qu'à ce moment l'on hésite encore entre la liberté et la tradition latine, mais que celle-ci perd du terrain dans tous les dialectes à la fois. Voici des exemples de participes invariables, bien que ces participes soient près de leurs compléments et ne s'en trouvent plus, comme tout à l'heure, séparés par un verbe :
A quel dolour as déduit tajovente. (Alessin^ 1208.)
(A quelle douleur as conduit ta jeunesse.)
Se li a Diu pardonné ses péciés. (Ib., 898.)
(Si lui a Dien pardonné ses péchés.)
De riches aurnemenz del temple aveient honured la mahumerie Baalim (De riches ornements du temple avaient honoré la mosquée de Baal). (Rois, p. 389.)
U n'y a plus guère qu'un cas où l'accord est à peu près
observé par tous, c'est quand le participe suit le complément. Ex. :
Droit vers Orenge a s'ost acheminée. [Alise, 3969.)
(Droit vers Orange a son armée acheminée.)
Jo aveie ceste cuignée (cognée) empruntée. (Rois, 366.)
Encore commence-t-on à le supprimer timidement, même dans ce cas. Ainsi :
Sainz Paules avoit pluisors choses humiliment (humblement) dit. (Job, 476.)
Les textes, à travers leurs apparentes contradictions, marquent nettement qu'on allait, lentement mais sûrement, à la suppression totale de l'accord. On n'eut pas le temps d'y arriver. Au moment où le participe allait devenir invariable, même précédé de son complément, une réaction se produisit, probablement sous l'influence de la grammaire et des grammairiens, qui revinrent à la tradition latine. Dès la fin du xii* siècle, certains écrivains rétrogradent jusqu'à la syntaxe du xi*; la plupart hésitent; en tous cas l'évolution commencée est interrompue. On ne peut plus revenir à la syntaxe primitive ; on s'arrête à mi-chemin, c'est-à-dire que :
1» Pour toutes les constructions où l'on avait déjà pris l'habitude de supprimer l'accord, cet acccrd n'est ni interdit ni imposé. Il demeure facultatif;
2^ Dans le seul cas où l'on accordait encore, c'est-à-dire chaque fois que le régime précède le participe, l'accord reste usuel. Cette syntaxe ne change pas sensiblement au XI v« siècle, mais à mesure que l'on avance dans le xv®, elle prend un peu plus de netteté, en ce sens que, dans le premier cas, l'accord facultatif devient de plus en plus rare, dans le deuxième, l'accord, qui était usuel, devient de